Pierre Vittoz: L'Attrait des religions orientales
et la foi chrétienne, Collection "La Parole et
les hommes", Éditions Labor et Fides, Genève, 1978,
59 pages. Ouvrage épuisé (février 2025).
Ce livre aurait peut-être dû s'intituler:
Brève Introduction aux religions de l'Inde
et du Tibet Sous l'oeil critique du chrétien engagé.
Numérisations réalisées les 16-17-18 décembre 2024.
Nettoyage jusqu'à page 10 le 02 jan 2025.
Table des matières terminée le 07 fév 2025.
Complément introductif à la BG: 12 fév 2025.
Nombreuses autres pages nettoyées: 28 fév 2025.
Chaps 1 et 2 nettoyés: 16 mar 2025. Ajout du menu
en-tête pratique le 02 avr 2025.
Collection «La Parole et les hommes»
PIERRE VITTOZ
L’ATTRAIT DES RELIGIONS
ORIENTALES
ET LA FOI CHRÉTIENNE
[La] SPIRITUALITÉ TRADITIONNELLE
[de l’Inde: hindouisme et bouddhisme]
Qu’est-ce qui caractérise le climat religieux de l’Inde?
Les hindous eux-mêmes hésitent à schématiser
l’infinie variété de leurs expériences religieuses,
dont la réalité ne s’appuie ni sur un fondateur,
ni sur des dates historiques, ni sur une autorité
suprême, ni même sur une doctrine proprement dite.
Le Véda (le "Savoir")
De 2000 à 1000
Certes il faut d’abord mentionner le Veda,
le «Savoir», le groupe des textes les plus anciens
et les plus vénérés. Ils remontent au deuxième
millénaire avant notre ère, et à la rencontre
du peuple et de la culture venant du nord-ouest
avec les peuples précédemment établis dans la
grande péninsule.
Le Veda se présente comme un foisonnement d’hymnes
et de formules liturgiques. Difficiles, rarement
lus, ces textes comportent quelques pages célèbres,
dont une évocation de la naissance du monde:
«Il n’y avait pas l’être, il n’y avait pas le non-être en ce temps.
Il n’y avait ni l’espace, ni le firmament au-delà.
Quel était le contenu? Où était-ce ? Sous la garde de qui?
Qu’était l’eau profonde, l’eau sans fond?
Ni la mort, ni la non-mort n’étaient en ce temps,
point de signe distinguant la nuit du jour.
L’Un respirait sans souffle, mû de soi-même:
rien d’autre n’existait par ailleurs.
À l’origine les ténèbres couvraient des ténèbres,
tout ce qu’on voit n’était qu’onde indistincte.
Enfermé dans le vide, le Devenant,
l’Un prit alors naissance par le pouvoir de la chaleur.
D’abord se développa le Désir,
qui fut le premier germe de la Pensée.
Cherchant avec réflexion en leurs âmes,
les Sages trouvèrent dans le non-être le lien de l’être.
Leur cordeau était tendu en diagonale:
quel était le dessus, quel était le dessous?
Il y eut des porteurs de semence, il y eut des vertus;
en bas était l’Instinct, en haut le Don.
Qui sait en vérité, qui pourrait l’annoncer ici :
d’où est issu, d’où vient cet être?
Les dieux sont en deçà de cet acte créateur:
qui sait d’où il émane?
Cette vie, d’où elle émane, si elle a été fabriquée
ou si elle ne l’a pas été,
Celui qui veille sur elle au plus haut du ciel
le sait sans doute: ou bien ne le sait-il pas?»
(Cité d’après M. de Smedt:
«Les textes sacrés de l’Orient», Belfond 1976)
Le Véda repris dans les Upanishads et les Brahmanas
De 1000 à 300
Pendant des siècles avant et après le début de
l’ère chrétienne, l’Inde a été le lieu d’une
extraordinaire fécondité littéraire.
Le Veda a été
repris, commenté, explicité dans des livres
(les Brâhmana et les Upanishad) qui en ont essayé
toutes les voies et amorcé tous les systèmes
philosophiques, esquissé, abandonné et repris
toutes les options contradictoires en des pages
où le génie alterne avec la redite. Pourtant
certains thèmes y reviennent avec insistance et
deviennent caractéristiques.
L'Absolu
Un de ces thèmes est que, contrairement
aux apparences, l’arrière-fond de la personne
humaine et l’arrière-fond de l’univers est le
même, que l’âme individuelle dans ce qu’elle
a de plus profond participe avec les phénomènes
cosmiques d’un quelque chose qui englobe tout.
Ce quelque chose, cet arrière-fond commun, c’est l’Absolu
immuable et inqualifiable.
C’est la Réalité suprême, le principe universel,
le Dieu qui est au-delà de tous les dieux. Il n’a
ni nom, ni attribut (Brahman est une facon de le
désigner, mais ce n’est pas son nom), il n’est pas
personnel.
La loi du karma
Un autre thème central est celui de l’enchaînement
des actions et de leurs conséquences. Tout dans
ce monde se déroule selon une loi, une norme morale
et religieuse. L’homme se trouve placé — indépendamment
de sa volonté — dans une situation sociale dans laquelle
il agit d’une certaine manière, sa vie durant.
Il sera rigoureusement récompensé ou puni du bien
ou du mal qu’il aura fait, non pas maintenant mais
dans des vies qui vont
suivre.
La réincarnation
On sait que l’hindouisme considère une succession
de vies liées entre elles; il n’envisage pas tellement
une âme qui transmigre et se réincarne d’un corps
à un autre, mais plutôt une somme des actions,
un bilan moral qui suscite l’existence d’un nouveau
corps héritier de la vie précédente.
Réincarnation et loi du karma
L’accent est mis sur l’enchaînement entre les causes
et les effets, sur la loi de la rétribution
(loi du karman). Cet enchaînement s’exprime par
l’image de la roue: les causes et les effets se suivent
sans commencement ni fin, une vie résulte
d’une autre vie et en va susciter encore une,
un malheur est la conséquence implacable d’une
mauvaise action, un bienfait sera exactement rétribué.
La «réincarnation», sous la forme d’un autre humain,
ou d’un animal, ou d’un être spirituel, est acceptée
comme une réalité sans le moindre doute.
Mais elle est considérée comme une calamité,
comme une souffrance infinie. Tout le problème
est de s’évader de cette prison.
Les diverses formes de la spiritualité traditionnelle
de l’Inde sont des religions de salut, c’est-à-dire
de libération hors de la roue sans fin, hors de la
transmigration, hors de la vie dont la mort ne nous
libère pas. Une grande partie des rites, des techniques
magiques, de la discipline yoga, de la méditation
bouddhique convergent dans la recherche du chemin
qui conduit hors de la vie [dans ce bas-monde].
Prééminence du monde invisible
Conséquence de ces conceptions: l’intérêt du sujet
pensant se porte vers l’invisible. L’important
se trouve placé en dehors du domaine des sens.
Le monde sensible est subi comme une corvée,
car le bonheur ne peut se trouver qu’ailleurs.
Le sujet en vient à se détourner du monde sensible —
qui est souvent traité de néant, ou d’illusion —
pour se concentrer sur des valeurs extérieures
à la vie physique ou sociale.
Les épopées:
Le Mahâbhârata («Grande guerre des Bhârat»)
et le Râmâyana («Histoire de Râma)
De 300 à 0
La littérature de l’Inde antique n’aurait peut-être
pas transmis son message à travers les siècles
si elle en était restée à ses formes sacrées du Veda,
des Brâhmana et des Upanishad, destinées aux prêtres
et aux sages. Mais elle à trouvé une forme aussi vivante
qu’attrayante avec l’épopée, à canevas historique et militaire.
C’est trois ou quatre siècles avant notre ère que des chantres anonymes
du nord de l’Inde commencèrent à composer, transmettre et accroître des
poèmes à la louange du dieu Krishna et, subsidiairement, à la gloire des
souverains locaux. Il s’en dégagea deux longs récits, le Mahâbhârata ou
«Grande guerre des Bhârat», et le Râmâyana ou «Histoire de Râma».
Ce sont des œuvres dont la portée religieuse est constante,
les personnages humains plus ou moins historiques s’y posant
des questions essentielles et côtoyant des personnages divins
qui les aident à les résoudre; les scènes merveilleuses
y foisonnent, mais souvent le récit n’est plus qu’un
fil conducteur entre des discours sur le sens de la vie,
sur les relations entre l’homme et le dieu, sur l’adoration,
sur les devoirs de l’homme selon sa position sociale, ou
sur les privilèges des prêtres.
Le Mahâbhârata en particulier, avec ses 200’000 vers
sanscrits, est une somme de conceptions religieuses,
philosophiques et morales, égrenées à propos des aventures
de cinq frères en guerre contre des cousins.
Les épisodes principaux, tant religieux que guerriers,
ont été inlassablement chantés, romancés, médités, prêchés,
joués au théâtre — et maintenant au cinéma.
Ils forment la base de l’enseignement et de la culture
pour des millions de personnes en Inde, à Java et ailleurs
où ont émigré les hindous.
Et un fragment au moins de cette grande épopée est
mondialement connu; c’est la Bhagavad Gîtâ, dont nous
reparlerons.
Lente évolution de l'hindouisme
En fait, un long chemin religieux mène du Veda aux épopées.
Le Veda célèbre par exemple Indra, dieu de la guerre,
et Varuna, dieu du ciel; il est tourné vers la vie et
le monde. C’est plus tard que sont mis en avant les dieux
vénérés aujourd’hui, Shiva, dieu destructeur et créateur,
et Vishnu, symbole de la Loi; plus tard aussi
qu’apparaissent les tendances à refuser la vie et le
monde. Les vieux textes ne disent rien, par exemple,
de la protection spéciale dont jouissent maintenant les vaches.
Luxuriance de la nature et donc de la religion
A quoi tient cette étonnante variété? Elle semble refléter
la luxuriance et les caprices de la nature végétale.
Comme la nature ne présente pas une vérité,
mais des formes et des couleurs, l’hindouisme ne
s’intéresse pas exactement à la vérité religieuse
[affirmation fort discutable...],
mais aux possibilités innombrables de l’expression
et de l’expérience religieuse.
Dans ses riches développements, la pensée religieuse
n’abandonne pas une présupposition aussi centrale
qu’irraisonnée: l’homme est essentiellement un
avec les éléments du monde, un avec la nature.
Les dieux nombreux
L’hindouisme s’est montré très riche en dieux.
On y trouve les grands dieux qui semblent remonter
à la culture indo-européenne préhistorique
et qui ont leur équivalent dans les religions
gréco-romaine et germanique (on a remarqué depuis
longtemps le parallélisme des noms et des fonctions
entre Diaus Pitar et Jupiter, entre Varuna et
Ouranos). Mais le nombre des dieux hindous est
proprement infini, et reflète à son tour la
fertilité de la nature.
Des dieux créés
N’importe quoi peut être fait objet de culte. Il s’agit
bien de «être fait», car en Inde il est reconnu que
les «dieux» sont en réalité les projections de notre
volonté humaine, de nos désirs et de nos pensées.
[les Indiens n'auraient-ils pas un peu raison...?]
[C'est ainsi que] les Indiens, qui semblent doués de talents
spéculatifs, ont développé cette possibilité de créer
des dieux dans diverses directions.
Un exemple frappant et récent est la création de
la divinité Inde, sous le vieux nom sanscrit de Bhârat.
Les raisons politiques en sont évidentes pour chacun.
Mais Bhârat ne peut pas être réduit à une idéologie
ou à un sentiment nationaliste. Généralement représenté
par le simple contour d’une carte géographique
uniformément verte (jamais à notre connaissance par
le drapeau national), c’est un objet de vénération
pour tous, et d’adoration pour certains, avec contemplation
et prières. Il existe à Bénarès un temple où une carte
de l’Inde est le seul objet du culte.
Les dieux: des être naturels et mortels
La richesse des conceptions concernant le divin
est inouïe. Il est pourtant important de remarquer
que les dieux de l’hindouisme, comme d’ailleurs du
bouddhisme, appartiennent au grand cycle cosmique
et naturel. Ils représentent un aspect de la totalité
cosmique. Ils ne sont donc pas fondamentalement
différents des hommes. Ils sont mortels comme eux,
seulement à plus longue échéance; ils sont aussi soumis
à la loi de la rétribution. En d’autres termes,
les dieux ne sont pas tout puissants; seule est toute
puissante et inflexible la loi du karman, le déterminisme
moral qui enchaîne une action àx sa conséquence,
une vie à une autre.
Le bouddhisme
Si l’hindouisme ne se reconnaît ni fondateur, ni date
de naissance, il en va autrement du bouddhisme. Sous
un amas de légendes, il semble certain que Gautama,
dit le Buddha ou Celui qui a reçu la lumière a vécu
au VIe siècle avant J.-C. dans la vallée du Gange.
C’était [à l'origine] un hindou, et il faut
[donc] le situer par rapport à l’hindouisme,
soit qu’il en admette les conceptions, soit qu’il
s’en écarte ou s’y oppose. Il nous est présenté comme
un sage et un chercheur, jamais comme le prophète
d’une religion révélée.
La vision du Buddha se résume en quatre «grandes vérités»:
—Tout est souffrance dans la vie et dans les vies liées
entre elles par la loi de la rétribution.
—L’origine de la souffrance est le désir de vivre
et de posséder.
—Il existe un état dans lequel la souffrance cesse.
—La voie de cette cessation est le renoncement à tout
ce qui est désiré [ou plutôt la cessation de
tout désir].
Le Buddha et ses disciples vont parcourir cette voie du renoncement, en
s’affranchissant de tout désir, en se dépouillant de toute attache. Pour cela
ils vont considérer que leur individualité est illusoire et que leur ego est vide;
ils vont exprimer leur propre abaissement en marquant de la compassion non
seulement pour les humains, mais pour tous les êtres vivants.
Le bouddhisme affirme de la façon la plus nette que l’homme peut se
délivrer lui-même du monde et de sa souffrance. Par son but, comme par ses
conceptions de base (loi de la rétribution, roue de la vie) il est typiquement
hindou. C’est pourtant une des rares religions que l’hindouisme a chassées de
l’Inde (les recensements indiquent que les chrétiens y sont vingt fois plus
nombreux que les bouddhistes), probablement parce qu’elle renverse l’ordre
social hindou, refusant la hiérarchie des castes et remplaçant l’autorité des
prêtres par la communauté non-autoritaire des moines.
Le bouddhisme n’en reste pas moins une des plus belles fleurs de l’hindouisme,
même si elle a été transplantée à Ceylan, au Tibet, au Sud-Est
asiatique, en Chine et au Japon. Son originalité consiste dans la force avec
laquelle il exprime la futilité, la non-permanence de toute existence, et
l’importance d’une évasion loin de cette vie illusoire. Il ne cherche guère
comme l’hindouisme une fusion avec l’Absolu pur et immortel. Il proclame
plutôt que la personnalité, le moi ou l’âme est inexistant. La délivrance
consiste à concevoir cela dans toutes ses conséquences et à laisser tomber
ainsi les chaînes de la loi de rétribution qui est la seule cause de toute existence.
Le trait particulier de cette conception de la délivrance,
c’est qu’elle n’aboutit pas à un état d’union avec l’absolu,
ni à un état de bonheur. Le «nirvana» n’est en aucun sens
un paradis qui pourrait être défini d’une quelconque manière,
mais c’est le bonheur même de la délivrance pur et simple.
On ne le «décrit» que de façon négative: ce n’est pas ceci…
ni cela. En effet, si le sommet de la délivrance est d’être
illuminé par la certitude que la personne, l’ego n’est rien,
il ne peut pas y avoir un but ultérieur à formuler.
Cela n’empêche pas l’expérience psychologique du bonheur
d’être réelle, comme l’affirment nombre de bouddhistes.
Le bouddhisme primitif centre son intérêt sur la personne individuelle.
Il enseigne avec la plus grande vigueur que seul compte l’individu et sa
délivrance. Il ne s’intéresse ni aux dieux — qui ne peuvent ni ne veulent rien
pour l’homme —, ni aux relations sociales — qui font partie des attaches
et des attachements à rompre. Il lutte en particulier contre la vie et la soif
de vivre, cause première de la souffrance et de la réincarnation.
Perfectionnement de la morale hindoue traditionnelle, la morale bouddhique
est aussi haute que stricte. L’interdiction de tuer, par exemple, englobe le
respect de toute vie, y compris celle du tigre le plus dangereux et celle du
moustique le plus infime. L’interdiction de voler inclut celle de prendre un
objet abandonné: «Ne prends rien qui ne te soit donné». Mais cette morale
est égocentrique, et vise d’abord le salut de celui qui la pratique, non pas le
bien de l’autre. La compassion pour les animaux, par exemple, ne débouche
pas sur l’amélioration du sort des animaux, mais sur le sentiment que l’homme
a de sa propre insignifiance.
Le bouddhisme Mahayana
Il n’est pas question, dans ces brèves notes, d’énumérer
[toutes] les écoles de pensée du bouddhisme.
L’une pourtant doit être mentionnée, le Grand Véhicule
ou Mahâyâna, qui est devenu une grande religion missionnaire.
Son ambition est d’ouvrir à tous la porte de la délivrance,
par tous les moyens [possibles].
Les ressources de la psychologie, de la spéculation
et de la pratique religieuse sont mises à contribution,
comme aussi l’arsenal de la magie, pour amener les
hommes les plus divers à se libérer de leur désir
de vivre [une vie ordinaire dans ce bas-monde].
Le Mahâyâna, le «Grand chariot» sur lequel tous
peuvent monter, a ainsi absorbé des méthodes qui
lui étaient étrangères — telles que le yoga,
ou la magie tibétaine — pour aider à se délivrer
du cycle de la vie des hommes que rebutent l’ascèse
la plus stricte, ou la plus intérieure des
contemplations.
Dans une seconde étape, le Mahâyâna a développé
l’idée qu’un être peut directement contribuer
à en sauver un autre. Au moment d’atteindre la
libération suprême et de devenir un bouddha,
un homme peut renoncer à cette évasion et préférer
rester dans le monde comme bodhisattva ou «être de
lumière», c’est-à-dire comme sauveur d’autres hommes.
L’idéal du bodhisattva ressemble par certains aspects
à une religion de la grâce et de la délivrance
divines. Mais il se conçoit à partir des possibilités
humaines. Il est le point culminant de l’affirmation
selon laquelle l’homme peut atteindre le salut.
Un autre développement du Grand Véhicule est celui
de l’étude des rapports entre les phénomènes visibles
et l’absolu. Sa tendance est de considérer,
comme l’hindouisme, que les phénomènes ne sont que
des illusions qui cachent à tout jamais la réalité.
On en arrive même à déclarer qu’on ne peut jamais dire
d’un objet ou d’une idée, s’il existe ou n’existe pas.
Même le Bouddha et le chemin de la délivrance sont
mis en doute: «Tout est vide et illusoire». Cette optique
relativise tous les systèmes religieux: aucune foi
n'est supérieure aux autres, mais chacune, dans son
domaine, fait autorité pour un certain niveau de
développement humain et de perception de la vérité
absolue. Si nous exprimons cette conception par une
image, nous pouvons dire que, aux hindous qui aiment
voir les diverses démarches religieuses comme de nombreux
chemins menant tous au sommet de la montagne, ces
bouddhistes mahayanistes répondent qu’aucun chemin
ne mène au sommet mais [que] tous aident à marcher.
SUGGESTIONS POUR UNE RÉFLEXION EN GROUPE
Etudier le texte de la page 11 sur la naissance
du monde. Exprimer les conceptions implicites dans
cet hymne: l’état premier, la première «création»,
les étapes successives, les dieux, l’état de notre
connaissance.
Dans L’Hindouisme de Louis Renou (collection
«Que sais-je?»), lire en particulier les
chapitres III «Mythes et croyances», et IV
«Les spéculations».
Le grand orientaliste a écrit là des pages remarquables
de clarté dans leur concision.
Débattre de l’opposition fondamentale entre le refus
du monde qui caractérise la spiritualité orientale,
et l’amour pour les hommes qui est indispensable
à la foi chrétienne. [À voir: un rejet profond du monde
d'ici-bas se manifeste également dans le christianisme:
notamment dans l'érémitisme et dans le findumondisme;
la fin du monde, l'apocalypse, est constamment attendue,
espérée par les croyants, à la fois comme une grande angoisse
et comme une grande libération.]
Chercher à dégager les bases de l’une et l’autre attitude,
et certaines de leurs conséquences.
Bonhoeffer, dans Résistance et soumission, écrit:
«Je ne connais pas de sentiment qui rende plus heureux
que celui de pouvoir quelque chose pour d’autres hommes.
[C'est précisément ce qu'un boddhisatva met en pratique.]
Ce n’est pas le nombre de contacts qui importe, mais
leur intensité. En fin de compte, les relations humaines
sont tout de même ce qu’il y a de plus important
dans la vie; l’homme dynamique d’aujourd’hui n’y
change rien, pas plus que les demi-dieux ou les fous
qui ignorent tout de ces rapports.»
«Dieu lui-même se sert de nous au travers des relations
humaines. Tout le reste est très proche de l’arrogance
(...) Le christianisme nous place simultanément dans maints
domaines de la vie très différents; nous hébergeons en nous
pour ainsi dire Dieu et le monde entier. Nous pleurons avec
ceux qui pleurent, et nous nous réjouissons avec ceux qui
sont dans la joie. Nous craignons pour notre vie, et en
même temps nous pensons à ce qui importe plus que notre vie.
Quelle libération de pouvoir penser et de maintenir par la
pensée cette pluralité de dimensions!»
Bonhoeffer ne pensait certainement pas à l’Orient. Mais
sa définition du christianisme face à la religion nazie
peut nous aider à nous situer entre notre foi et le retrait
hors du monde que nous propose la spiritualité orientale.
[La] SPIRITUALITÉ MODERNE [de l’Inde: Tagore, Gandhi, Aurobindo]
L’Occidental est conscient que son histoire a connu quelques grandes
ruptures qui ont radicalement changé sa société et sa conception de la vie:
la Renaissance, la révolution française, la révolution industrielle, celle du
marxisme-léninisme. En Inde au contraire, on ne pense pas en termes de
ruptures et de tournants, mais de continuité et d’unité, même si des changements
profonds sont intervenus (1).
Ce peuple immense, qui expose dans ses
villages et ses villes toutes les étapes de son développement culturel, vit
actuellement des âges divers échelonnés entre un lointain passé et le présent
le plus moderne. Ces âges divers marquent la gamme infinie de ses pensées,
de ses croyances et de ses activités. Certes ses activités correspondent plutôt
aux sociétés industrielles modernes, mais elles ne font que masquer des
convictions et des raisonnements qui plongent leurs racines dans des traditions
et des attitudes millénaires.
En Inde plus qu’ailleurs, les vieilles conceptions d’organisation sociale
ont partiellement persisté jusqu’à aujourd’hui, et avec elles la philosophie de
la vie qui a été leur berceau. Et on admet que le fait même de leur persistance
est la preuve qu’elles ont le pouvoir de stabiliser la société et de la modeler
en fonction des conditions de vie. Leurs échecs (l’histoire récente de l’Inde
en a connu de cruels, depuis les famines jusqu’aux massacres entre hindous
et musulmans) sont considérés comme des accidents qui n’ébranlent pas leurs
bases.
Dans l’Inde moderne, la spiritualité n’a pas une allure précise et dogmatique.
C’est plutôt une spéculation ouverte, une sorte d’hypothèse de travail
pour le comportement personnel, une recherche qui s’adapte aux diverses
étapes du développement spirituel et aux conditions de la vie. Un groupe de
dogmes peut rester immobile, isolé de la vie. Cette spiritualité évolue sans
(1) Parmi les changements capitaux, il faut mentionner celui-ci,
aux conséquences culturelles immenses: la colonisation anglaise,
en unifiant l’Inde, l’a coupée du reste de l’Asie comme cela
n’avait jamais été le cas, et l’a isolée d’une façon qui semble
irréversible. [Quelles étranges idées... La colonisation anglaise
n'a pas du tout coupé l'Inde du reste de l'Asie. En outre,
l'influence anglaise était tout sauf irréversible.]
cesse et s’ajuste à la vie. Elle n’a de raison d’être que
si elle correspond à une réalité de vie et si elle peut
s’adapter au changement.
La spéculation hindoue et bouddhique, nous l’avons vu, ne s’attache pas
aux phénomènes extérieurs de la vie, mais à la réalité permanente qui —
si elle existe — se cache derrière l’apparence. Ainsi la spéculation peut
elle-même avoir une permanence que n’affectent pas les agitations superficielles.
Mais elle dépend du milieu dans lequel elle naît, et du niveau de développement
des esprits qui la conçoivent. Et réciproquement, son influence marque
toute la philosophie de la vie du peuple. Si, dans ses hautes sphères, elle est
nettement réservée à une élite, la réflexion religieuse possède en Inde plus
qu’ailleurs une influence constante qui lui permet de façonner la vie du pays
et les attitudes mentales de ses habitants.
* * *
L’Inde traditionnelle semble avoir été fascinée par l’idée
de la réincarnation, et surtout par l’angoisse que l’homme
ressentait de rester pris dans le cercle infini de la vie.
Un des éléments caractéristiques de la pensée contemporaine
est que l’angoisse de la réincarnation n’y joue plus un rôle
primordial.
Par conséquent le souci de se délivrer du cycle des
réincarnations n’est plus une raison impérative pour chercher
une union mystique avec Dieu ou avec l’Absolu.
Cette union est recherchée pour elle-même. Les mystiques ne
repoussent pas la notion de réincarnation, mais ils s’en
dégagent et ne sont plus conditionnés par elle.
Par là, la morale a changé de raison d’être, de motivation. Auparavant
elle était liée à l’idée du cycle des vies. Elle était motivée par elle en même
temps qu’elle l’expliquait. Or ces liens se sont relâchés. Au but négatif
d’échapper à la vie s’est en partie substitué le but positif d’être uni au divin.
L’homme
s’astreint aujourd’hui à une vie morale pour atteindre le bonheur de servir
un dieu ou d’être «en» ce dieu, qui lui-même est une représentation ou une
émanation du Dieu absolu et indéfinissable.
En même temps, il n’est pas question de renoncer à l’idée de la réincarnation.
D’une part elle est solidement ancrée dans la tradition, ce qui est une
raison capitale, mais aussi elle contient une consolation pour les gens pieux:
une vie prochaine offre l’occasion d’une récompense pour les opprimés, et
surtout aux insouciants une chance de se préoccuper de leur sort spirituel.
La non-violence
La spiritualité indienne moderne a été marquée par
la non-violence, et plusieurs écrivains occidentaux
qui ont développé chez nous l’idée de non-violence
mentionnent expressément l’Inde comme source de leur
inspiration.
Le terme couramment employé est celui de ahimsa, qui signifie exactement
«ne pas vouloir tuer, ne pas vouloir nuire»; l’exigence est donc légèrement
différente de ce qu’implique l’expression de non-violence, puisqu’elle entend
Page 20
la renonciation à un désir, et qu’elle juxtapose le préjudice causé à autrui
(qu’il soit physiquement violent ou non) et le meurtre.
Le jaïnisme
C’est une des branches du brahmanisme, le jaïnisme, apparu
vers le Ve siècle avant notre ère, qui a mis en avant le
commandement ou l’idéal de non-violence.
Cet idéal, à cette époque, avait essentiellement pour motif
le désir de rester pur, détaché du monde et de ses passions.
Son cadre était une morale centrée sur celui qui la pratiquait
et non sur la société. Le monde étant considéré comme ce dont
il ne faut pas rester prisonnier, il existe d’innombrables
activités à ne pas commettre. La violence est une des premières
de ces actions à éviter.
Mis en honneur d’abord dans le jaïnisme, ce refus
de la violence devint populaire dans de nombreuses
écoles de pensée, en particulier le bouddhisme.
Il a profondément modelé tous les cultes, en amenant
en particulier la disparition des sacrifices qui
formaient un aspect majeur de la religion du Veda
et qui fournissaient une occupation professionnelle
aux prêtres.
Les bouddhistes du
Tibet, par exemple, lorsqu’ils «sacrifient» un bélier,
le marquent de peinture rouge imitant le sang, puis
l’entretiennent dans l’étable d’un couvent.
[Le refus de la violence] a aussi modifié des habitudes
courantes. Les Indiens sont devenus végétariens [ou favorables
au végétarisme], par réprobation de l’abattage des animaux,
et ils ont déclassé l’agriculture par rapport au commerce parce
que l’agriculture nuit aux animaux sauvages et n’est rentable
que si on exploite des
animaux domestiques.
Surtout, le refus de la violence a influencé la morale et la conception de
la vie. Il a fait naître, ou du moins rendu conscient, le sentiment de la
compassion. Les légendes bouddhiques en particulier regorgent de récits
où est d’abord exalté le refus de faire du mal aux animaux, même pour
se défendre, puis
dans lesquels on donne en exemple des hommes qui ont activement exercé
la pitié envers les animaux en les soignant ou en les nourrissant.
Albert Schweitzer, qui pratiquait lui-même le respect
de la vie, cite ces deux textes indiens, dont le premier
remonte à plus de 2'000 ans, et le second à 700 ans:
«On ne doit tuer, ni maltraiter, ni injurier, ni tourmenter,
ni pourchasser aucune sorte d’être vivant, aucune espèce
de créature, aucune espèce d’animal, ni aucun être d’aucune
sorte. Voilà le pur, l’éternel et constant précepte de la
religion, proclamé par les sages qui comprennent le monde.»
«La non-violence est comme une mère aimante pour tous les êtres. Dans
le désert de la roue de la vie, c’est une fleur de nectar. Dans la fournaise
de la douleur, c’est le nuage chargé de pluie. Le remède le meilleur pour les
êtres tourmentés par le mal qui s’appelle le retour éternel de l’existence, c’est
la non-violence».
Il y a là une dimension dont l’Occident n’a eu que des
aperçus jusqu’au XIXe siècle. C’est un événement de la
pensée humaine: les penseurs de l’Inde ont découvert
que la morale ne se limite pas aux hommes, mais que nous
avons des obligations vis-à-vis de tous les êtres.
Page 21
Gandhi
la lutte non-violente contre les Anglais
Malgré une vie incroyablement diverse, Gandhi
a attaché pour longtemps son nom à la non-violence.
Certes, ce n’était pas un calme. Comme le note
Nehru:
«Gandhi était une curieuse espèce de pacifiste,
car c’était un activiste plein d’énergie dynamique.
Il n’y avait en lui aucune soumission au destin
ou à quoi que ce fût qu’il trouvât mauvais; il était
plein de résistance, même si celle-ci prenait
une forme paisible et courtoise.»
L’Inde a toujours été riche d’aristocrates et
d’intellectuels, mais Gandhi était un homme du
petit peuple, et sa force fut de rester considéré
comme une émanation du peuple et du passé traditionnel
de l’Inde, même quand il conduisait son pays de
révolution en renouveau. Sa pensée était pourtant
complexe, et les sources de sa réflexion étaient
diverses. Il ne cachait pas son attachement pour
les Evangiles, et disait avoir développé son idée
de non-violence à la lecture du Sermon sur la montagne
(surtout Matthieu 5/39, 44), de la Bhagavad-Gîtâ
et du livre de Tolstoï «Le Royaume de Dieu est en toi».
Gandhi affirme le commandement de non-violence
envers les animaux. Mais il est un réaliste,
et il discute et interprète le commandement.
«Seule une négligence criminelle est la cause
de la condition misérable de notre bétail», écrit-il.
«Nous adorons les vaches, les Européens les soignent!»
lance Nehru aux hindous orthodoxes et traditionalistes.
Gandhi accepte le monde et la vie, et il sépare
le principe de non-violence de celui de non-activité.
Pour lui la non-violence est un commandement positif
de pitié et de compassion.
Il en va de même et à plus forte raison vis-à-vis des hommes. Gandhi
refuse de voir l’ahimsa comme négatif et portant sur la défense de frapper,
il ne se contente pas d’une piété égoïste qui cherche un état d’esprit compatissant,
il veut une véritable action sociale compatissante. Et c’est dans l’Afrique
du Sud des Anglais qu’il emploie pour la première fois la résistance passive
comme moyen de lutte des immigrants indiens dans leurs revendications sociales
et raciales.
En Inde, de 1920 à 1948, il est mondialement
connu pour son opposition politique à la Grande-Bretagne,
mais en même temps il mène un combat incessant
pour la transformation morale et sociale de son peuple.
Il s’attaque aux conditions économiques, causes de la
pauvreté, il lutte contre l’alcool et la drogue,
contre les mariages d’enfants, contre la division en castes
et l’exclusion des hors-castes, pour les droits
de la femme, pour l’artisanat, l’agriculture, l’hygiène.
Souvent il parvient à ses fins en organisant la résistance
passive ou en menaçant de la déclencher.
Mais Gandhi n’exalte pas la non-violence comme une attitude noble;
ce n’est qu’un moyen parmi d’autres au service d’une action qui prend de la
valeur seulement quand elle vise à transformer les conditions de l’existence
dans ce monde. Il emploie en même temps d’autres moyens de piété plus
nobles, plus exigeants, au service des mêmes actions sociales, surtout la prière
et le jeûne. Profondément indien sur ce point,
Gandhi jeûne pour s’humilier; lui-même,
et pour purifier l’opération de résistance passive qu’il organise.
En effet il voit que la résistance passive est
un «emploi non-violent de la violence», un emploi
dissimulé de la violence, et qu’en exerçant une
pression "difficile à affronter, elle risque de
susciter plus de rancœur chez l’adversaire
que la résistance active. Pleinement engagé dans
une action sociale non-violente, il reste préoccupé
de sa recherche personnelle et spirituelle.
Il l’a exprimé en ces mots : «Mon dévouement à mon
peuple est un des aspects de la discipline» que
je m’impose pour libérer mon âme des attaches
de la chair (...) Pour moi, le chemin du salut passe
par d’incessantes tribulations au service de mon peuple
et de l’humanité».
Les succès politiques de la non-violence sont devenus
rares en Inde depuis la disparition de Gandhi et de
ses compagnons. On peut pourtant, au moins en partie,
attribuer à l’idéal d’ahimsa la relative modération
du gouvernement, de l’opposition et des masses indiennes
dans les drames que le pays a vécus depuis trente ans.
L’hindouisme ancien et traditionnel est enraciné dans l’Inde et dans la
société de l’Inde. Il n’est pas étonnant par conséquent qu’en face
de la colonisation, puis dans la préparation de l’indépendance, et maintenant dans
l’édification de la nation indienne, l’hindouisme ait souvent été remis au
premier plan. C’est évidemment un des facteurs de l’unification des populations
extrêmement diverses qui composent le pays.
Dayananda
un nationalisme retour aux sources
Même des agnostiques comme Nehru ont employé ce
puissant levier politique. Mais plusieurs penseurs
religieux ont donné à l’hindouisme certains
caractères nationalistes.
Le plus souvent cité est Dayânanda, qui fonda en
1875 l’Aryasamâj ou Société des aryens. Dayânanda,
lui-même un ascète, étudia longtemps le Veda.
Il instaura une doctrine franchement nationaliste
rejetant toute influence étrangère religieuse autant
que politique. Il fut un promoteur des études sanskrites
et d’une langue hindi basée sur le vieux sanskrit et
épurée d’influences extérieures (surtout arabes et persanes).
L’aspect religieux du mouvement s’est aujourd’hui
estompé, mais ses actions sociales restent vivantes,
en particulier dans le domaine de l’éducation.
L’Aryasamâj est, avec les groupements vénérant
le souvenir de Gandhi, le mouvement qui a le plus fait
pour donner à l’hindouisme la dimension sociale qui
lui manquait.
Tagore
Prof aux USA
D’autres hindous ont au contraire mis en valeur les aspects
universels de leur foi. Parmi eux, Tagore mérite le plus
d’être lu et connu.
Aristocrate s’il
en fut, poète puissant et délicat, [Tagore] aurait pu rester dans sa richesse et son
isolement. Mais il était trop sensible, et trop attaché à son peuple, pour rester
dans sa tour d’ivoire. Constamment, il se mêla à la vie publique, tout en restant
en dehors de la politique, et en termes percutants et prophétiques il secoua
la conscience du gouvernement anglais ou de son propre peuple. Son influence
est immense, trente ans et plus après sa mort, parce qu’il est pétri
de l’atmosphère religieuse de son pays et reprend constamment les idées de base des
liens entre la personne et le divin, de la présence du divin en l’homme, de la
réincarnation.
Surtout, s’exprimant aussi bien en anglais qu’en bengali,
Tagore a essayé de transmettre le message spirituel
de l’Inde aux Européens, et les messages d’autres cultures
à l’Inde. Il a essayé d’harmoniser
l’idéal religieux oriental avec l’Occident. Tout en
gardant les pieds bien posés sur le sol indien,
et l’esprit plein de la sagesse des textes sacrés
de l’hindouisme, il a enseigné
à son peuple à sortir de ses ornières et à penser
aux autres peuples du monde.
C’est le grand internationaliste de l’Inde,
qui a cru à la collaboration
internationale et a milité pour elle.
Schweitzer a clairement résumé le grand poète :
«Tagore déclare que la
pensée indienne commet une erreur en ne s’occupant que de l’union avec
Dieu et en ne s’intéressant pas également au monde qui est la manifestation
de Dieu. Il a de dures paroles pour les sannyâsin (saints) qui ne cherchent
que le renoncement au monde. Mais il condamne tout aussi sévèrement les
Occidentaux qui ont perdu le sens de la vie intérieure et dont l’action dans le
monde n’est plus inspirée par un don de soi à Dieu. Il prescrit deux buts à
l’homme : appartenir de toute son âme à Dieu et le servir de façon active
dans le monde qu’il a créé».
«La joie de vivre et de créer est, selon Tagore, l’essence même de l’homme.
Nous ne pouvons nous contenter, expose-t-il, de n’accomplir que ce qui est
nécessaire à la conservation et à l’agrément de notre existence; nous portons
aussi en nous le besoin d’agir dans le sens de l’Esprit universel».
Tagore lui-même, dans un cours professé aux Etats-Unis,
disait: «Nous sommes reliés à l’Univers par une relation
beaucoup plus profonde et essentielle que celle de la
simple nécessité. Notre âme est attirée vers lui;
notre amour de la vie est en réalité notre désir de
rester en relation avec ce vaste Univers. Cette relation
est une relation d’amour».
Quelle évolution depuis la doctrine traditionnelle
qui niait le monde et essayait d’en sortir!
Tagore n’est pas le premier, mais le plus ferme à affirmer
la valeur du monde. Il croit en un progrès de l’humanité,
progrès où la sagesse et la justice s’unissent
pour diminuer la souffrance, pour ennoblir les cœurs
et embellir la vie à l’aide des arts et de la culture.
«Tagore fut le grand humaniste de l’Inde», écrit Nehru
qui s’y connaissait en humanisme.
* * *
Aurobindo
et son ashram de Pondichéry
L’hindouisme actuel, tant aux yeux des Indiens que de l’Occident, a aussi
été grandement marqué par Aurobindo Ghose, souvent appelé avec vénération
Sri Aurobindo (mais Sri ne signifie rien d’autre que «Monsieur»).
Très instruit,
Aurobindo a pour nous l’avantage non seulement d’avoir écrit en anglais, mais
d’avoir fréquenté longuement Anglais et Français et par conséquent de
s’exprimer de façon particulièrement accessible.
Aurobindo a mis en honneur l’idée d’une vie spirituelle communautaire,
que les bouddhistes connaissaient bien, mais guère les autres Indiens.
Avec une Française souvent désignée comme La Mère, il fonda un ashram.
A l’origine, un ashram n’est qu’un ermitage où un religieux vit en permanence,
seul ou entouré de quelques disciples. Aurobindo en fit une communauté
ouverte où, autour de quelques permanents, des disciples que ne lie aucun
vœu se groupent pour quelques mois ou plus longtemps. La personnalité du
maître et l’ardeur spirituelle de ses amis donnèrent à son ashram, situé à
Pondichéry, un rayonnement extraordinaire. Les ashram se sont maintenant
multipliés en Inde, et forment un élément caractéristique de la vie spirituelle
du pays. On compte plusieurs ashram chrétiens.
Personnage complexe, Aurobindo fut d’abord homme politique. Dans ce
domaine il accepta la violence, non pas comme un bon moyen, mais comme
un moyen qu’il est légitime d’accepter en dernier ressort. Grand admirateur
et commentateur de la Bhagavad Gîtâ, il n’y lit pas
une exhortation à la lutte contre les puissances
du mal, mais un enseignement applicable à la guerre.
La caste des guerriers a pour devoir d’accomplir
son destin de violence. Affirmant que les forces
du mal étaient du côté des Allemands en 1940, et des
communistes en 1950, il justifia publiquement
les Alliés, puis les Américains.
Mais Aurobindo va évidemment prôner les moyens spirituels
pour sauver le monde et le transfigurer.
Mystique, il est marqué par une vision qui est le point
de départ de sa réflexion: alors qu’il est emprisonné
par les Anglais comme agitateur, il voit une forme à la fois
humaine et divine, une incarnation ou avatar du dieu Vishnu,
et dans cette vision il perçoit l’unité de toutes les
âmes: la forme qu’il voit, c’est lui-même dans ce qu’il
a de plus profond, c’est aussi les policiers et les juges
britanniques qui sont ses ennemis, et c’est encore la
divinité absolue, l’Âme de l’univers.
Désormais, il aura la paix intérieure et la force
d’englober du regard ses amis et ses ennemis, puisque
dans leur essence ils lui sont apparus comme des aspects
d’une essence divine qui est la même pour tous et pour
[tout] l’univers.
Cette révélation est bien dans la ligne traditionnelle.
Mais Aurobindo va s’écarter des sages qui en font
un secret réservé aux initiés. Il ne cessera pas d’en
parler, car il se sent précurseur d’une humanité
renouvelée par cette vision, prophète d’une transformation
du monde obtenue par la contemplation du divin.
SUGGESTIONS POUR PROLONGER L’ÉTUDE
L’Hindouisme de Louis Renou (Que sais-je?) comporte
dans ses chapitres 5 et 8 un excellent résumé des
rites et pratiques de l’hindouisme, et de la situation
contemporaine.
Les Grands Penseurs de l’Inde, d’Albert Schweitzer
(Payot, 1962), est un classique à lire en entier.
Les derniers chapitres en sont consacrés à l’époque
moderne.
Par ailleurs, le choix est immense, et les
bibliothèques offrent de nombreux titres de valeur
dans lesquels nous ne pouvons pas suggérer un tri.
À qui parle anglais, on ne peut que recommander vivement
d’entrer en relation avec des Indiens et de passer
une soirée de conversation en groupe avec eux.
Quant à un voyage en Inde, surtout s’il a été préparé
et mûri, ce peut être une expérience incomparable.
LE YOGA: [thérapie ou pratique religieuse? Licite
ou illicite pour le chrétien?]
Pour qui désire faire une étude approfondie du yoga,
il existe aujourd’hui une littérature abondante,
de qualité inégale, et il ne se passe guère de jours
sans qu’un maître de yoga offre sa science au public.
Dans le cadre de ces pages, notre intention n’est que
de fournir quelques points de repère à qui cherche
une première introduction au monde oriental.
Homme politique, Jawaharlal Nehru
[que l’auteur, Pierre Vittoz, a rencontré
personnellement une fois, en septembre 1953;
il avait été
invité pour célébrer
son triomphe au Mont Nun au Cachemire indien]
était passionné par l’histoire de la pensée
de son pays. Son gros livre «Discovery of India»
offre l’extraordinaire vision d’un humaniste
qui a fait sienne la spiritualité de son peuple.
Voici ce qu’il écrit de notre sujet [le yoga]:
«Le terme de yoga est aujourd’hui bien connu,
quoique peu compris, en Europe et en Amérique,
où il est associé à d’étranges pratiques,
en particulier celle de s’asseoir comme Buddha
et de fixer son nombril ou le bout de son
nez (1)».
«Certaines gens enseignant des trucs corporels
croient être des autorités sur le sujet en Occident,
et impressionnent et exploitent les crédules et les
amateurs de sensationnel. Le système est bien plus
que ces méthodes. Il est fondé sur l’idée psychologique
qu’une intelligence bien entraînée peut atteindre
des niveaux supérieurs de conscience.
Il veut être une méthode de recherche personnelle
plutôt qu’une théorie métaphysique préconçue
de la réalité ou de l’univers. Il est donc expérimental,
et les conditions propices à l’expérience sont
définies.»
«En tant que méthode, il peut être adopté et utilisé
par n’importe quel système philosophique, quelle que
soit son approche théorique. Les adhérents de la
philosophie athée Sâamkhya peuvent par exemple user
de cette méthode. Le bouddhisme a créé ses propres
formes d’exercice du yoga, partiellement identiques,
partiellement différentes.»
«Les éléments théoriques du système yoga (créé par
l’auteur Patanjali dans ses «Yoga Sutra» entre le
IIe siècle avant J.-C. et le IIe siècle après J.-C.)
sont donc relativement peu importants; c’est (...)»
(1) Yoga signifie union. Le mot vient probablement
de la même racine que le français joug [et "das Joch"
et "the yoke". Le “joug” est l'élément à deux crêtes
et un creux qui unit et soumet à la fois... On le retrouve
dans "Joux" (une vallée formant un creux entre deux crêtes)
et dans "das Joch" (le point le plus bas d'une crête de
montagnes, ou col). Le yoga permet donc de juguler
les passions (même racine) et d'unifier corps et esprit.]
«(...) la méthode qui compte. La croyance
en Dieu ne fait pas partie intégrante du système,
mais
il est suggéré qu’une telle croyance en un Dieu
personnel, et la dévotion à ce Dieu, aident
à la concentration et ont ainsi un résultat
pratique.»
«Les étapes suivantes du yoga sont supposées mener
à une sorte de vision intuitive ou à une situation
d’extase telle qu’en mentionnent les mystiques.
J'ignore s’il s’agit d’une sorte d’état mental
supérieur qui ouvre les portes d’une connaissance
plus grande, ou simplement d’une espèce d’autosuggestion.
Même si le premier est possible, la seconde se produit
certainement aussi, et il est bien connu qu’un yoga
incontrôlé a parfois eu des conséquences malheureuses
sur l’esprit de la personne.»
«Avant d’atteindre ces étapes finales de la méditation
et de la contemplation, il faut pratiquer la discipline
du corps et de l’intellect. Le corps devrait être capable
et sain, souple et gracieux, dur et fort.»
«De nombreux exercices corporels sont prescrits,
de même que des façons de respirer, afin d’avoir un
contrôle sur le corps et de respirer normalement
de façon longue et profonde.»
«Le terme d’«exercices» n’est d’ailleurs pas correct,
car il ne s’agit pas de mouvements qui demandent
des efforts. Ce sont plutôt des positions, dont
le but est de donner au corps du tonus par la relaxation
et sans fatigue.»
(op. cit. p. 147-148).
Cette vieille méthode typiquement indienne pour maintenir
un bon état physique est à comparer et opposer
à la gymnastique habituelle. Les méthodes utilisant
les mouvements et la force ont toujours été connues
en Inde, comme aussi la lutte, la nage, l’équitation,
l’escrime, le tir à l’arc, la lutte au bâton et bien
d’autres jeux. Mais la vieille méthode des positions
est plus typique de l’Inde, et semble correspondre
avec sa spiritualité.
Fondé en particulier sur l’idée qu’il existe un lien
étroit entre l’état physique et l’état mental, le
yoga cherche à donner le calme et l’équilibre mental,
en même temps que la force de caractère, par la pratique
de l’immobilité physique et de positions d’équilibre
physique.
Ainsi, en un sens, le yoga répond à la constatation d’un certain rapport
entre le corps et l’esprit et d’une importance à reconnaître à cet aspect de
l’unité de la personne humaine — constatation que les Européens urbanisés
semblent avoir perdue de vue jusqu’à récemment; avec d’autres mouvements,
il nous a aidés à redécouvrir un équilibre que les anciens et les humanistes
connaissaient peut-être mieux que nous.
Par ailleurs, [le yoga] postule l’influence de
l’état physique sur l’état mental, d’une façon rigide et quasi absolue; cette
corrélation appartient à une mentalité magique, puisque la magie consiste en
particulier à agir sur des réalités spirituelles par le moyen de gestes physiques
auxquels elles seraient liées. Une appréciation même sommaire du yoga ne peut
pas éviter la question suivante: jusqu’à quel point le corps et l’esprit humains
sont-ils dépendants?
* * *
Le yoga prend pour axiome la certitude de base de
toute la spéculation hindoue et bouddhique:
«Tout est souffrance dans la vie. Tout est douleur».
Il y trouve sa raison d’être, et il rejoint
étroitement les doctrines et les techniques
spirituelles de l’Inde, qui ont une valeur dans
la mesure où elles délivrent l'homme de la «douleur».
Les tenants du yoga reprennent constamment ce thème:
L’expérience humaine, de quelque nature qu’elle soit,
engendre la souffrance.
«Le corps est douleur, parce
qu’il est le lieu de la douleur; les sens, les objets,
les perceptions sont souffrance, parce qu’ils mènent
à la souffrance; le plaisir même est souffrance,
parce qu’il est suivi de souffrance», écrit Anirudha,
un auteur du XVe siècle.
Déjà le premier traité
philosophique servant de base au yoga (le livre Sâmkhya
Kârikâ, du Ve siècle) affirme qu’à la base de cette
réflexion se trouve le désir de l’homme d’échapper
à trois souffrances: la misère provoquée par le destin,
la misère causée par la nature, et la misère personnelle
intérieure.
Mais attention! Comme les autres formes de la spiritualité
indienne, le yoga n’est pas pessimiste. Il ne mène pas
au désespoir. S’il part de l’affirmation de la douleur
comme constante de l’existence, c’est pour affirmer que
l’homme peut s’en affranchir; en se retirant du monde,
en se détachant des biens et des ambitions, en s’isolant,
l’homme peut dépasser sa condition et abolir sa souffrance.
Le yoga se distingue, comme le remarque Nehru,
en ce qu’il offre une technique, mais une technique
qui a un but précis, le salut de l’homme par
l’ascèse et la contemplation. Il repose, dans sa
démarche, sur l’importance à accorder à la
connaissance. La souffrance n’est pas due à une
punition divine, ni à un péché humain, mais à
l’ignorance de la vraie nature de l’esprit humain.
Nous confondons le principe éternel et autonome
qu’est l’esprit avec les états et expériences
psycho-mentaux. Il faut supprimer cette confusion.
Notre vie mentale et psychologique, les activités
de nos sens, nos sentiments, nos pensées et nos décisions,
et même nos états de conscience les plus élevés,
appartiennent à la nature, au monde physique et à
la vie animale. L’esprit appartient à un autre niveau,
inconnu, supérieur.
La «délivrance» survient lorsqu’un
homme comprend cette différence, brise la fausse solidarité
entre esprit et vie mentale, et permet ainsi à l’esprit
de retrouver sa liberté initiale. Le yoga va s’appliquer
à montrer la valeur de la méthode contemplative
pour révéler l’autonomie de l’esprit, immortel
et impassible.
La première et principale étape de cette libération
de l’esprit consiste à nier que la souffrance nous
concerne: elle est un fait objectif, extérieur à
l’esprit, donc dénué de valeur et de signification.
«Afin de se délivrer de la douleur, écrit Eliade
(dans «Patanjali et le yoga»), le yoga nie la douleur
comme telle, en supprimant ainsi toute relation entre
la souffrance et le Soi.
Dès le moment où nous comprenons que le Soi est libre,
éternel et inactif, tout ce qui nous arrive: douleurs,
sentiments, volitions, pensées, etc., ne nous
Page 29
appartiennent plus. Tout cela constitue un ensemble
de faits cosmiques, conditionnés par des lois, réelles
certes, mais d’une réalité qui n’a rien de commun
avec notre purusha (esprit, Soi). La douleur est
un fait cosmique, et l’homme subit ce fait ou contribue
à sa perpétuation uniquement dans la mesure où il
accepte de se laisser entraîner par une illusion.»
Les adeptes du yoga se distinguent des philosophes hindous en ce qu’ils
estiment qu’une connaissance seule ne peut pas libérer l’homme. Il faut
conquérir l’affranchissement par les grands efforts de la technique ascétique
et de la contemplation méthodique. Pour permettre à une conscience
supranormale de s’installer, il faut supprimer la conscience normale.
***
Nous en arrivons aux techniques du yoga, que nous essayerons de voir
non pas sous l’angle européen de la gymnastique, de la relaxation ou de
l’égalité d’humeur, mais dans la perspective indienne d’accession à un autre
état de conscience, aux portes d’un bonheur paradisiaque.
Le yogi cherche à concentrer sa pensée sans la laisser distraire par son
milieu. Pour cela il s’exerce à se concentrer sur un seul objet, qui peut être
le bout de son nez, une lampe, une pensée ou une divinité qu’il se choisit.
Cette concentration empêche ses cinq sens et sa mémoire d’introduire dans sa
conscience des faits ou des idées qui changent son cours. Le premier devoir du
yogi est de vider sa conscience de tous les objets qui pourraient la dominer.
La concentration lui permet de barrer le chemin aux activités mentales, même
à celles que son subconscient lui propose. Il doit être capable, à tout moment,
en se concentrant sur un seul point, de s’abstraire de son milieu et de devenir
inaccessible à ce qui l’entoure. Il obtient ainsi une véritable volonté : il peut
régir librement tout un pan de ses activités.
Pour atteindre à une grande concentration, il est indispensable de contrôler
son corps par divers exercices corporels, mais aussi psychologiques. On sait
bien qu’un cadre peut faciliter la pensée. La technique du yoga impose une
série de pratiques et d’exercices systématiques qui ont progressivement pour
but d’arriver à une concentration de plus en plus grande jusqu’à un état
d’insensibilité absolue.
Les deux premières étapes sont la morale et la discipline.
La morale se résume en cinq points qui ne sont
de toute évidence par particuliers au yoga:
s’abstenir de meurtre, de mensonge, de vol, de vie
sexuelle, d’avarice.
La discipline consiste en des consignes de propreté
par des purges allant du nez aux intestins, en une
sérénité qui est «l’absence du désir d’amplifier les
nécessités de l’existence», en une ascèse où l’on
s’entraîne à supporter des éléments physiques
contraires (le chaud et le froid chez les Tibétains
par exemple), en l’étude de la pensée métaphysique yoga,
et en l’effort fait pour considérer le dieu choisi
comme maître des actions du yogi. En luttant contre
Un obstacle, le yogi acquiert une puissance surnaturelle;
il maîtrise à la fois les objets et une force magique
bien plus importante; d’où les pouvoirs merveilleux
dont on parle volontiers dans un certain folklore touristique.
Les étapes supérieures sont vraiment caractéristiques du yoga.
Il y a d’abord la série des positions du corps, que les guru enseignent.
Si étranges qu'elles puissent paraître, les postures sont faites
pour être stables et agréables, pour donner au corps une rigidité
qui réduise l’effort physique au minimum. Elles tendent à supprimer
la sensation de fatigue, l’énervement des membres
immobiles et les ennuis des processus physiologiques,
pour ne pas déranger l’attention et permettre une concentration
prolongée.
Les spécialistes détaillent des positions nombreuses
et difficiles. Contentons-nous de la plus connue,
la posture du lotus: assis en tailleur avec les pieds
sur les cuisses, croisez les bras derrière le dos et
saisissez le talon droit avec la main droite et
le talon gauche avec la main gauche; appuyez
le menton sur la poitrine, et fixez des yeux la pointe
de votre nez. Ceux qui y parviennent ne sont pas
immédiatement frappés du confort de cette façon
de s’asseoir! Avec de l’entraînement, l’effort diminue.
Il doit finir par disparaître, et le corps
peut se bloquer dans une immobilité complète;
alors seulement on facilite la concentration.
Il faut souligner que les positions sont contre nature.
«Celui qui pratique
la posture yogique devra user d’un effort qui consiste à supprimer les efforts
corporels naturels», dit un commentateur indien. Mâter le corps et vaincre
la nature, sans jamais être un but, forment un aspect caractéristique de l’ascèse,
et correspondent étroitement à la spiritualité hindoue et bouddhique. C’est
aussi un premier pas vers ce que la suite montre plus nettement: l’abolition
des modalités d’existence humaines, le refus de la condition humaine.
L’étape suivante est celle de la discipline de la respiration. Il s’agit dans
un premier stade de rendre la respiration rythmée et aussi lente que possible.
Notre respiration est normalement irrégulière, suivant nos efforts physiques
et nos tensions mentales. Le yoga cherche à refuser ou dépasser cette
contingence, et à rythmer la respiration en sorte qu’elle devienne parfaitement
égale et que se créent des automatismes qui permettent de l’oublier.
Cette régularisation, qu’accompagne le ralentissement, s’obtient en
égalisant les trois moments de la respiration: inspiration, conservation de l’air,
expiration. D’abord de quelques secondes, le cycle se prolonge peu à peu par
entraînement jusqu’au maximum. Un cycle de cinq minutes passe pour être
courant, et on parle de durées beaucoup plus longues. La tendance
exhibitionniste de certains fakirs ne doit pas masquer le but visé par les yogi:
maîtriser leur corps, pénétrer le secret de la vie pour se délivrer de sa domination.
Les états mentaux sont étroitement conditionnés par l’oxygénation du
cerveau, donc par la respiration. Les yogi semblent avoir observé depuis
longtemps que le changement de débit respiratoire d’une part, la rétention
d’air dans les poumons d’autre part, altèrent les états de conscience. Ils
estiment en particulier que l’«état de conscience du sommeil» dépend d’un
rythme respiratoire, et qu’ils peuvent en pratiquant ce rythme pénétrer dans
l’état de conscience propre au sommeil (avec ou sans rêves, à volonté) sans
perdre leur lucidité d’hommes éveillés. Ils peuvent de même explorer d’autres
états mentaux, jusqu’à la catalepsie.
Ainsi, du moins pendant la durée de l’exercice, le yogi réussit à suspendre
la condition humaine. Immobile dans une posture type, rythmantsa respiration
au ralenti, fixant son regard sur un point en se refusant à penser à quoi que
ce soit d’autre, il commence à sortir de la vie, à devenir indépendant de son
milieu, libéré des liens sensoriels, détaché même de sa mémoire. Retiré hors
du monde, rentré en lui-même, il s’est enfermé dans une nacelle étanche qui
va lui permettre un «voyage» qui seul justifie ses efforts.
Les dernières étapes de la progression du yogi sont infiniment malaisées
à comprendre. L’enseignement en est réservé à ceux qui ont pleinement acquis
les techniques psycho-somatiques esquissées plus haut, donc à un cercle
restreint d’initiés. Sa compréhension dépend aussi de notions et de sensibilités
religieuses, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont peu courantes en
Occident, au point que notre vocabulaire est inapte à les exprimer.
Ces exercices spirituels n’impliquent aucune nouvelle technique corporelle.
Ils forment une voie, ou un véhicule, autonome face au monde extérieur. C’est
d’abord une concentration supérieure, ou une fixation de la pensée sur un
objet pour en comprendrela nature profonde, puis une «méditation» prolongée
qui permet de pénétrer l’objet ou de l’assimiler magiquement, et finalement
un «état de grâce» proche de l’extase, désigné par le terme de samâdhi pour
lequel nous n’avons pas d’équivalent.
La méditation yogique fait souvent intervenir un dieu indéfini que l’on
appelle Seigneur. Ce dieu, sans lien avec la création ou la vie naturelle (donc
différent des dieux hindous habituels qui font partie du monde et de la roue
de la vie) peut aider le yogi sur son chemin. Le yogi ne lui rend pas un culte
rituel, mais le prend pour objet de sa concentration, et l’essence du dieu
collabore avec l’esprit de l’homme en direction du samâdhi.
Quant au samâdhi, c’est un état que l’on peut seulement
évoquer en disant que le yogi n’y considère plus l’acte
de méditer et l’objet de sa méditation comme distincts;
il a atteint une coïncidence entre la connaissance et l’objet
de la connaissance. Le yogi a perdu ses caractères humains
(les cinq sens, la mobilité, l’affectivité), et l’objet
qu’il médite a perdu pour lui les caractères extérieurs
qui le définissent comme différent du yogi: ils ne sont
plus différents, ils sont unis, l’esprit de l’homme est
un avec l’esprit du dieu ou de l’objet quelconque sur lequel
il a fixé son attention. L’union profonde, la réunion
essentielle de l’homme et de l’absolu est accomplie.
C’est vers ce but, et ce but seul que convergent tous
les efforts du yoga. À travers un refus de la vie et
une espèce de mort de la sensibilité et des activités
mentales, il vise à une re-naissance dans une autre dimension,
au-delà de nos barrières, dans un état où les êtres
dépouillés de leurs attitudes atteignent leur union.
SUGGESTIONS POUR UN TRAVAIL EN GROUPE
Le yoga est enseigné et pratiqué en Europe. Il est pratiqué par des chrétiens
européens et indiens. Un groupe de questions surgit souvent :
Est-ce permissible ? Est-ce souhaitable ? Le yoga peut-il aider
à approfondir la foi chrétlenne des Européens, ou celle des Orientaux ?
Bien sûr, nombre de personnes dissocient les exercices corporels et mentaux du yoga
d’une part, la philosophie et le but spirituel d’autre part. Elles pratiquent
les exercices, et se défendent d’accepter la philosophie et de rechercher
l’état d’union mystique avec l’objet d’une concentration. C’est leur droit,
et il n’y a pas à en discuter. On se demande seulement s’il convient d’appeler
yoga des exercices de piété dont on a évacué la piété, come si l’on pouvait
« faire du christianisme » en s’agenouillant ou en prenant un peu de pain et
de vin sans référence au Christ… Je crois pouvoir affirmer que cette dissociation
est contraire à la mentalité d’un yogi ; celui-ci ne conçoit pas que les postures
puissent former une gymnastique indépendante, d’assouplissement ou de
relaxation ; les postures sont liées à la recherche de la méditation suprême,
et elles n’ont de sens que dans la mesure où elles la favorisent. L’esquisse des
- pages ci-dessus a essayé de montrer la logique et l’unité du système, et
l’enchaînement des différentes étapes de la spiritualité yogique.
En Inde, des chrétiens ont été impressionnés par les « résultats spirituels »
- du yoga comme école de méditation. De même qu’un yoga bouddhique s’est
formé parallèlement au yoga hindou, ils ont envisagé un yoga chrétien,
utilisant les fameuses positions non pas pour leur valeur de gymnastique mais
comme adjuvants à la méditation chrétienne et à la prière. En 1974 l’Eglise
du Sud de l’Inde a décidé de créer un ministère spécial pour développer la vie
spirituelle en utilisant les formes du yoga pour entrer en communion profonde
avec le Christ. Il sera intéressant d’apprendre ce qu’il adviendra de cette
recherche. Il importe pourtant de ne pas jouer sur les mots ; on a trop souvent
oublié que les termes n’ont pas le même sens dans la tradition chrétienne et
dansla tradition hindoue, les mots de prière, méditation, mystique ou libération
en particulier, et on a trop souvent assimilé des attitudes ou des approches
qui ne se ressemblent que superficiellement.
Dans la bibliothèque du yoga, signalons deux livres:
— D'abord «Le Yoga et l’homme d’Occident», de M. Maupilier
(Seuil 1974). Après une étude descriptive et historique qui comporte
bien des défauts de détails mais est honnête et ouverte,
l’auteur étudie les rapports entre la spiritualité orientale
et l’Occident, montrant des correspondances, mais aussi
des divergences foncières. Il pense que le yoga possède
un avenir dans la mesure où des Européens dynamiques
lui ouvriront des portes après s’être approfondis à son contact.
— Surtout «Mystique de l’Inde, mystère chrétien», de J. Monchanin
(Fayard, 1974). L’abbé Monchanin a pris un soin immense pour entrer en
contact avec la pensée orientale par ses études, ses rencontres et sa vie
d’ermite en Inde. Il aborde de front les questions les plus délicates : l’Eglise
et la pensée indienne, la prière et la contemplation, le temps selon l’hindouisme,
le sacrifice hindou, le yoga chrétien, le Christ et les incarnations hindoues.
Il les analyse avec une grande culture; il motive ses options, mais ne tranche
pas dogmatiquement. Le livre est posthume, rassemblant des lettres et des
articles. Monchanin n’a pas donné une forme complète à sa recherche. Sur
certains sujets il n’a laissé que des notes, ouvrant des portes, esquissant des
pistes, qui encouragent le lecteur à poursuivre lui-même le chemin.
Monchanin est particulièrement attentif aux éléments
du yoga contraires à la foi chrétienne: refus du monde,
fuite devant les problèmes, insignifiance du rôle du dieu,
confiance aveugle au gourou, recherche du merveilleux.
Sa conscience missionnaire lui fait pourtant estimer
que le christianisme restera étranger à l’Inde s’il
n’assimile pas [au moins] partiellement la mentalité
ascétique du yoga.
Nous suggérons de lire le livre de Monchanin,
en particulier les chapitres «Yoga et hésychasme»,
«Yoga chrétien?» et «Problèmes du yoga chrétien»,
ces deux derniers textes pouvant, par leur clarté
et leur brièveté, faire le point de départ
d’une discussion.
S’il est un personnage indien qui frappe l’œil de l’Occidental
et le met en présence d’un aspect important de la spiritualité
orientale, ce n’est ni le prêtre, ni le penseur, mais bien l’ascète.
Il semble omniprésent. Dans la plaine ou la montagne,
sur les routes ou à l’écart, dans les bazars ou les lieux de pélerinage,
partout on voit des hommes à la fois doux et volontaires,
distants et présents. S'ils étonnent le voyageur, ils impressionnent
la population, qui les admire et les vénère.
Qu’ils soient entourés de mendiants, de charlatans et de paresseux
[pourquoi les ascètes sont-ils “entourés de mendiants”?
par ailleurs, il aurait fallu écrire: ils sont entourés de mendiants],
dont on ne sait trop comment les distinguer, tout le monde le sait
mais personne ne s’en offusque, parce qu’imiter un saint homme
n’est pas méprisable.
Le corps décharné, les cheveux négligés et les vêtements misérables
de l’ascète représentent en Inde un passeport pour le bonheur
bien plus envié que l’automobile ou les voyages.
Nombreux sont les Indiens qui divisent leur vie en deux : ils reçoivent
une éducation poussée, fondent une famille, courent après l’argent
et les honneurs — puis abandonnent tout ou presque pour vivre
dans le dénuement en lisant, en méditant, en se préparant à quitter
leur corps. Ils ont admiré l’ascète, ils ont peu à peu fait leur son idéal,
et ils finissent leurs jours en cherchant le bonheur à sa suite
[à sa suite, ou plutôt: en suivant son exemple].
La plupart d’entre nous, quand nous parlons de vie spirituelle, et quand
nous regrettons la faiblesse de notre foi, nous prenons pour idéal l’une ou
plusieurs des activités suivantes : l’étude et la réflexion, la lecture d’ouvrages
religieux, la prière d’adoration et d’intercession, la pratique de la bonté et de la
justice. Nous admirons telle ou telle personne qui se consacre à l’étude ou à
l’action sociale au point de ne plus penser à elle-même.
Un moine tibétain a ironisé sur nos conceptions occidentales. Il faut, dit-il,
sortir de cette spiritualité personnaliste.
«Nous avons tellement étudié!
Peut-être avons-nous étudié les philosophies occidentales ou les mystiques
orientales, pratiqué le yoga ou même recueilli les enseignements de dizaines
de grands maîtres. Nous savons tant de choses! (...)
En fait, nous avons
simplement monté une boutique d’art. Peut-être nous
sommes-nous spécialisés
dans les objets orientaux, le Moyen-Age chrétien ou les vieilleries de telle
culture à telle époque, mais quoi qu’il en soit, nous sommes des boutiquiers (...).
Le véritable amateur d’art n’accumule ni le savoir ni la beauté. Il jouit pleinement
de chaque objet. C’est un point fondamental. Si l’on apprécie réellement
un bel objet, on s’identifie complètement à lui et l’on s’oublie soi-même.»
(Trungpa: Pratique de la voie tibétaine, p.24-25).
Pour apprécier le sens indien du renoncement, il faut d’abord accepter
cette optique: l’important n’est ni ma personne, ni la personne qui me fait
face, mais une union entre moi et l’objet (humain ou autre) que je contemple,
une union qui va jusqu’à l’identification, donc jusqu’à la perte de ma personnalité.
L’ascète, en renonçant à des biens ou à des relations, cherche à se
débarrasser de sa propre personne, à renoncer à son moi.
Le «saint homme» hindou en arrive à la certitude qu’il doit arrêter de
faire effort pour s’améliorer ou pour préserver son identité et sa sécurité.
Il entrevoit la futilité d’une lutte spirituelle, et il abandonne: il lâche prise.
Il renonce à être maître de son destin. Pourcela, il se place souvent sous
l’autorité d’un autre, qu’il désigne comme son maître, son guru, comme nous le
verrons plus loin. Mais d’abord il s’exerce à abandonner ses idées, à ne plus
se conduire lui-même, à s’ouvrir complètement.
Il n’est pas aisé de se dépouiller de soi-même. L’ascète y vient en faisant
des exercices d’humilité, en prenant conscience de ses défauts : il se répète
longuement sa propre rudesse, sa grossièreté, son ignorance, sa brutalité. Il
compâtit avec les animaux, et va jusqu’à vivre avec eux et « fraterniser » avec
eux pour se persuader qu’il n’est pas meilleur qu’eux et qu’il renonce à une
supériorité humaine.
Mais il n’est pas dupe de cette démarche. Il sait que se mépriser et se haïr
soi-même est encore une façon de s’intéresser à soi-même. En se détestant
et en souffrant de son auto-condamnation, il n’abandonne pas encore complè-
tement. Il doit abandonner tout, même son auto-critique, tout ce qui l’occupe
et le préoccupe, pour n’avoir plus rien à quoi se cramponner. Il essaie
d’abandoner tout intérêt pour lui-même, et d’atteindre une confiance enfantine, ou
plutôt une absence d’inquiétude qui lui permette d’être entièrement ouvert et
perméable. Le sannyâsi, «celui qui renonce à tout», n’abandonne pas
seulement ses craintes, mais ses espoirs et ses attentes. Il accepte
la déception qui ronge sa personne et ses rêves. Il accepte qu’il n’y ait
aucun écran, aucun filtre entre lui et «ce qui est ».
Traditionnellement, le geste qui symbolise l’abandon est la
prosternation, en général à genoux, parfois à plat ventre,
le front appuyé sur le sol, les mains placées de chaque côté
de la tête et tournées vers le ciel.
En se prosternant devant un dieu, devant un maître, devant
un objet quelconque, ou sans considérer qu’il est devant
quoi que ce soit, l’ascète ouvre son esprit et s’abandonne
psychologiquement, pour être un récipient vide, prêt à recevoir
un enseignement, prêt aussi à rester dans le vide.
La tradition bouddhique enseigne une formule capitale
[c’est la formule à prononcer pour se convertir au bouddhisme]:
«Je prends refuge dans le Buddha, je prends refuge dans la loi,
je prends refuge dans la communauté».
Le Buddha est l’exemple de l’abandon: il a reconnu
l’importance des éléments négatifs dans notre existence,
et il s’y est ouvert.
La loi de l’existence, c'est la vie telle qu’elle est: il faut
considérer les circonstances de la vie non pas sous un
jour spirituel ou mystique, mais dans leur réalité. La communauté
est celle des hommes engagés sur le chemin que le Buddha
a indiqué: il ne faut pas dépendre des autres, mais marcher
de concert avec eux, en se laissant aller, épaule contre épaule,
dans la direction dont tous savent qu’elle est la bonne.
Même si beaucoup de bouddhistes ont pris refuge auprès
des divinités tutélaires et ont faussé l’enseignement de leurs
sages, on peut admirer la grandeur de cette vision du refuge
dans le Buddha, la loi et la communauté.
«On ne lâche pas prise parce que l’on est bas et stupide, ni parce que l’on
veut devenir élevé et profond. L’abandon n’a rien à voir avec les niveaux ni
avec les jugements de valeur. Au contraire, on lâche prise parce que l’on
souhaite communiquer avec le monde tel qu’il est. On n’a pas à se répartir
en savants ou en ignorants. Nous savons où nous nous tenons, et dès lors nous
faisons le geste de l’abandon, de l’ouverture, ce qui veut dire communiquer
directement avec l’objet de notre abandon. Nous ne nous débarrassons pas
de notre abondante collection de qualités brutes, grossières, délicates ou
subtiles. Nous présentons tout à l’objet de notre abandon. L’acte fondamental
de l’abandon n’implique pas que l’on révère une puissance extérieure. On
donne plutôt prise à l’inspiration, de telle sorte que l’on devient un réceptacle
vide dans lequel peut être versée la connaissance.»
(Pratique de la voie tibétaine, p. 36).
***
Le plus grand poète tibétain, Milarepa, était un ascète.
Son œuvre est parsemée de notations sur les étapes
de son dépouillement et sur la façon dont il s’est aguerri
à la simplicité et à la solitude. Plusieurs fois traduite,
c’est un document exceptionnel sur la mentalité ascétique,
malgré la difficulté qu’il y a à suivre les méandres de la
pensée de l’auteur. Voici un de ses poèmes qui marquent
le mieux son détachement:
Salut au traducteur Marpa [le maître de Milarepa].
Qu’il me bénisse pour que j’évite la controverse.
Que la bénédiction de mon maître pénètre mon esprit.
Que mon esprit ne soit pas troublé.
J’ai laissé la différence entre moi et les autres,
Et je médite la douceur et la pitié.
J’ai laissé ceux qui abusent de leur influence,
Et je médite mon lama au-dessus de ma tête.
J’ai laissé le monde grossier des sens,
Et je médite mon esprit protecteur.
J’ai laissé les livres et la dialectique,
Et je médite les formules de la tradition orale.
J’ai laissé les illusions de l’ignorance,
Et je conserve la science de la communauté.
J’ai laissé l’espoir et la crainte,
Et je médite la formation des Trois Corps purs.
J'ai laissé la crainte de la naissance et de la mort,
Et je médite cette vie et l’au-delà.
J’ai laissé l’opinion de mes frères et amis,
Et je goûte les joies de la solitude.
J’ai laissé les polémiques de doctrine,
Et je compose des vers pour les générations futures.
J’ai laissé les formes et les conventions,
Et je médite ce qui n’a ni commencement, ni négation, ni lieu.
J’ai laissé les créations de l’imagination,
Et je considère le Vide derrière les apparences.
J’ai laissé l’hypocrisie,
Et je ne cache pas mon dédain pour le discours.
J'ai laissé l’arrogance des personnages,
Et je choisis la compagnie et le langage des humbles.
J'ai laissé le monastère et la ville,
Et je fais de mon corps mon propre monastère.
J’ai laissé les mots et leur analyse,
Et j’accepte l’esprit sans la lettre.
* * *
Dans «Un bouddhisme pour tous», Jean Eracle propose
la parabole évocatrice suivante:
«Vous connaissez les petites roues que les éleveurs de hamsters installent
dans la cage de ces animaux. Quand un animal pénètre dans la roue et se
met à courir, la roue tourne. Et plus l’animal court, moins il est capable
de sortir de la roue. Si au contraire, l’animal s’arrête de courir, la roue
s’arrête aussi et il peut s’échapper. C’est un peu la même chose avec
le Karma. Tant que nous faisons mille efforts pour avancer,
tant que nous sommes animés par un puissant “vouloir-saisir”,
la Roue de la Naissance et de la Mort tourne et nous sommes
prisonniers. Donc si nous voulons nous échapper, cessons de courir
et abandonnons tout “vouloir-saisir”»
.
* * *
Le cas de Gandhi a souvent été mal compris. La grève de la faim
a souvent pris, ces dernières années, l’allure d’un moyen
de pression illégal, et même d’un chantage au suicide assez
répugnant. Certes Gandhi n’a pas dédaigné de frapper les
imaginations et de faire pression sur ses adversaires —
et sur ses amis, qu’il jugeait constamment tièdes et timorés.
Mais ses jeûnes, parfois prolongés à un point dangereux,
étaient d’abord un moyen personnel de s’humilier et de
se mortifier. Il s’en est expliqué plusieurs fois, insistant
sur les risques d’orgueil et d’arrogance qu’il courait dans
son combat politique, et mettant en avant le besoin qu’il avait
pour lui-même de s’imposer le silence et le renoncement.
En particulier en 1947, quand l’indépendance de l'Inde fut suivie
de violences incalculables entre hindous et musulmans, Gandhi
se retira dans un jeûne où il joua sa vie, à la fois pour faire pénitence
des excès issus de sa lutte politique, et pour amener les émeutiers
et les assassins à réfléchir.
Il s’interdisait de faire pression sur des ennemis, et ne visait à
influencer par son jeûne «que des hommes à l’amour desquels
je peux prétendre», ses amis et ses compagnons, ou tout au moins
des adversaires politiques avec lesquels il était en relations d’estime.
Essentiellement, le jeûne, — comme la continence sexuelle et la pauvreté,
était pour lui une forme de prière et un élément du cheminement spirituel.
«La force de l’esprit, disait-il, ne peut croître qu’avec la maîtrise du corps».
* * *
Depuis longtemps, ces diverses façons de concevoir
le renoncement et de le vivre ont eu des conséquences
profondes parmi les chrétiens de l’Inde comme parmi
les chrétiens européens vivant en Inde.
Brahmabandhav Upâdhyâya est un nom typiquement hindou.
Son propriétaire [chrétien indien] — c’est révélateur — n’estima
pas devoir l’abandonner ou y adjoindre un nom biblique quand
il se convertit et entra dans l’Eglise catholique. C’est que, pour lui,
devenir chrétien n’impliquait pas rejeter l’hindouisme.
Au contraire, il eut la merveilleuse ambition, non pas de se sauver et de sauver
quelques hindous comme on le disait dans son XIXe siècle missionnaire, mais
de sauver l’hindouisme et d’en consacrer les formes et la mentalité au Dieu
de Jésus-Christ. Il créa un ordre de mendiants, sans vouloir imiter les ordres
monastiques de l’Occident, mais en reprenant l’image du sannyâsi hindou.
Il voulut des sannyâsi chrétiens, indépendants d’une règle et d’une communauté,
des hommes qui aient renoncé à la famille et à la propriété, qui aient
tout abandonné pour prêcher l’Evangile dans les marchés, pour être sur les
routes des rappels de l’humilité et de l’abaissement du Christ.
Précurseur inspiré, Brahmabandhav fut incompris. Il était venu
au christianisme par une lecture assidue du Nouveau Testament,
mais il semble avoir été mal entouré par des missionnaires qui se
méfiaient de ce que sa théologie et son sens critique pouvaient avoir
de sommaire. Certainement il ne se méfiait pas des pièges du syncrétisme,
et il avançait des idées ténébreuses pour interpréter les croyances
hindoues comme des signes clairs et lisibles de la vérité chrétienne.
Ses sannyâsi chrétiens encoururent les soupçons des catholiques
et des hindous et se découragèrent peu à peu. Lui-même fut traité
de renégat et d’hypocrite de part et d’autre. Quand il mourut solitaire,
en 1907, il était aussi chrétien que jamais — mais il fut incinéré
comme un hindou.
Le sadhu Sundar Singh marqua pour l’idéal du renoncement le même
intérêt passionné que Brahmabandhav. Mais il eut un tout autre itinéraire,
en même temps qu’une personnalité autrement ferme et rayonnante. Il porta
très haut le message et la vie du renoncement au service du Christ. Il eut
à résister non pas à l’incompréhension et au mépris, mais à la ferveur et à la
célébrité dont l’entourèrent les chrétiens de l’Inde et de l’Occident. Mais ce
ne serait pas lui faire justice que de résumer en quelques phrases sa vie et
son message. Nous ne pouvons que recommander sans réserve le livre que lui a
consacré Mme van Berchem et que Emmaüs, St- Légier, a réédité.
Plus de vingt ans après la disparition de Sundar Singh,
j’ai rencontré dans
l’Himalaya un de ses émules, le sadhu Huldar. L’exemple
lumineux de Sundar
Singh, après l’avoir inspiré dans le choix de sa vie,
l’aidait au long du chemin
rocailleux qu’il s’était fixé. Son premier but
avait été de faire lui aussi pélerinage aux lieux
où Jésus avait vécu. Et quand il put voir Jérusalem et prier
à Golgotha, il sentit que sa vie avait atteint son sommet.
Fidèle à l’esprit de Sundar Singh, Huldar ne voulait se cantonner dans
aucune Eglise. Il n’était ni réformé, ni catholique, ni anglican. Il ne voulait
être que chrétien et indien, et se méfiait des Eglises importées de l’Occident
et dépendant des Occidentaux. Un jour pourtant, un dignitaire anglican lui
signala un livre qui, document à l’appui, décrivait un voyage du Christ en
Inde et suggérait les influences indiennes dont il aurait été le bénéficiaire.
Huldar fit alors preuve de cette disponibilité admirable d’un vrai sadhu
détaché des obligations terrestres : il suivit l’idée de l’Anglais et se consacra
entièrement à cette recherche historique, vérifiant l’une après l’autre les
allégations du livre. J’eus l’occasion de l’accompagner dans un couvent
bouddhique à la poursuite d’un manuscrit qui resta introuvable
[en novembre 1954, cf Un Autre Himalaya].
Né dans une grande famille, fils d’administrateur, Huldar avait senti la
vocation de mettre sa foi à l’épreuve pour lui et pour son entourage, en
renonçant à la vie stable qui s’ouvrait devant lui et en prenant le bâton du
moine mendiant. Sans argent et sans chaussures, il n’avait pourtant pas fait
vœu de pauvreté, comme en témoignaient sa montre, son stylo de marque et
les pierreries de la croix qu’il portait sur la poitrine. Mais il s’était promis de
ne s’attacher par aucun lien pour être mieux à même d’entendre
le Saint-Esprit et de se laisser guider par lui.
« J’ai, comme des milliers d’autres, disait-il, le bâton et les sandales
du pélerin, la robe de safran de l’'homme à part, et les cheveux longs
de celui qui ne s’attache à aucune femme. Je suis Indien comme eux,
et ma tenue exprime que je suis un des leurs, que les formes religieuses
et les symboles de l’Inde sont mon héritage aussi.
Moi, mon seul joyau est la croix du Christ, et je la porte sur la poitrine,
par-dessus ma robe, pour que tout le monde la voie ».
Huldar ne trouva pas dans l’Himalaya de traces d’un voyage de Jésus
en Orient
[évidemment, puisque les monastères bouddhistes tibétains
ont commencé au VIIIe siècle, tandis que Jésus de Nazareth,
faut-il le rappeler, a vécu de -6 à +27].
Rien ne montrait un lien entre l’Evangile et la sagesse indienne.
Mais Huldar garda son bâton, sa robe safran, sa solitude et son renoncement à
toute sécurité matérielle. Il n’exprimait guère d’idées sur la valeur relative des
grandes religions. Il ne suggérait surtout pas qu’un Européen devrait
renoncer à sa façon de vivre et imiter des formes religieuses propres à l’Inde.
Il ne dessinait pas des points d’interrogation autour de la collision
des religions et des cultures. Il y vivait, et y jouait la partie la plus serrée.
Chrétien, il s’opposait à qui veut aligner le Christ sur des valeurs
et des idéaux humains; il h’épargnait ni son temps ni sa peine
pour montrer que Jésus est unique.
Indien, il ne se détournait pas de la tradition et de la spiritualité de son pays.
Au contraire, il vivait son idéal de renoncement, et lui donnait un but dans
sa disponibilité. Il exprimait les valeurs de l’Inde, en préservait la culture et
le génie, en y incarnant sa foi.
Escalade sur une arête [?!].
La robe et la barbe du sadhu, l’ascétisme et le pèlerinage
risquent de créer une équivoque chez les chrétiens,
et de faire croire aux hindous qu’on veut les duper.
Jusqu’à quel point un chrétien peut-il assimiler les traditions
nées dans cette société indienne pétrie d’hindouisme?
Huldar était un symbole de ce face-à-face. Au carrefour
des religions, il œuvrait avec tous les moyens qu’il possédait:
les sandales du pèlerin et le stylo de l’enquêteur, la solitude
du sadhu et la disponibilité de celui qui a renoncé à des attaches
terrestres. Au lieu d’opposer une foi chrétienne à une
sagesse orientale, il avait choisi de devenir pleinement
chrétien [en restant] pleinement oriental.
SUGGESTIONS POUR UN TRAVAIL DE GROUPE
—Étudier la vie du sadhu Sundar Singh.
—Dans «Pratique de la voie tibétaine», de
Trungpa (Le Seuil, 1976), lire les chapitres
«Lâcher prise», et «La voie ouverte».
—Entrer en contact avec les moines bouddhistes
établis depuis 1976 au Mont-Pèlerin sur Vevey.
—Dans «Mystique de l’Inde, mystère chrétien», de Monchanin,
lire «Hommage à Mahâtma Gandhi» ; à l’aide de l’index, lire
les passages relatifs à sannyâsa et sannyâsin.
LE MAÎTRE SPIRITUEL: [Un moyen de fuir ses responsabilités?]
Depuis quelques années, on parle beaucoup de maîtres orientaux établis en
Occident, où ils enseignent et en particulier dirigent des groupes d’adeptes.
Certains d’entre eux ont fait l’objet d’un engouement plus ou moins durable.
À des hommes dont l’honnêteté n’est pas en cause se sont ajoutés au moins
un escroc et un agitateur politique.
[Toujours le style cryptique de PV: nous ne saurons pas
qui étaient ces charlatans.]
Nous pouvons suivre l’usage qui groupe commodément sous le nom de
gourou des hommes qu’en Inde on appelle
mahâtma = la grande âme,
arhat = le vénéré ou le saint,
rishi = le voyant ou le sage,
swami = le maître.
“Gourou” [signifie] précisément “gardien de la sagesse”,
mais il est vrai que ces diverses appellations se recouvrent
au moins partiellement.
Le maître, un personnage central
Le maître spirituel joue depuis longtemps un rôle important chez les
hindous comme chez les bouddhistes, de même que dans bien d’autres
religions.
Il est nécessaire à la transmission d’un savoir tant que la littérature
religieuse ne le remplace pas, et il répond à un besoin de contact et
de sécurité ressenti par l’étudiant. Mais il a pris en Inde une place
particulièrement importante, et c’est en cela qu’il est typique de la
spiritualité hindoue et bouddhique.
Les écoles de pensée, les tendances et les cheminements
qui s’offrent au disciple forment un réseau aux bifurcations
et aux parcours si nombreux qu’on risque de s’y perdre
et qu’un guide y est nécessaire.
Le maître nécessaire pour éviter les accidents
[En outre], certaines techniques enseignées sont astreignantes
au point de présenter un danger pour l’équilibre mental
du disciple; le mal est suffisamment courant
pour que les Tibétains aient un terme pour désigner le
“fou religieux” dont l’esprit a déraillé à la suite
de ses exercices spirituels; l’isolement, les privations,
la concentration de l’attention sur un point peuvent causer
des dégâts psychiques que seul un conseiller expérimenté
peut prévoir et éviter.
Le gourou, objet de méditation
Surtout le guru est souvent pris comme objet de la méditation,
comme point sur lequel le disciple se concentre et se replie.
N’importe quoi peut être pris comme point de concentration:
le bout de son nez, un cristal, une image sacrée, dans une
méditation où c’est l’Absolu qui est visé au-delà de l’objet.
Mais le guru est un objet privilégié. Du fait des relations personnelles établies
entre lui et le disciple, il est évidemment plus facile pour ce dernier de fixer
son attention sur son maître que sur un objet inanimé ou invisible. Un des
exercices les plus courants consiste ainsi à se représenter son maître d’abord
devant soi, puis au-dessus de soi, enfin dans sa poitrine.
Il n’est pas question de diviniser le guru ou de lui adresser une prière
comme à un intermédiaire entre soi-même et une divinité. Pourtant, jointe
à la vénération accordée à tout homme religieux, cette méditation place le
maître spirituel sur un autre plan que les autres humains. Elle en fait un être
supérieur, détaché des contingences, idéalisé.
L’Anglais Blofeld, étudiant réfléchi du bouddhisme,
écrit : «Vu la puissance des techniques du bouddhisme
tantrique, il est extrêmement important dans cette voie
de trouver un maître ou guru personnel. Non seulement
ses disciples lui portent le respect qui lui est dû
en tant que dispensateur du plus précieux de tous les dons,
et le servent avec toute la soumission des enfants
asiatiques pour leurs parents, mais ils accomplissent
aussi le Guru-yoga, au cours duquel ils méditent la
forme de leur guru comme incarnation des trois précieux
refuges: le Bouddha, la doctrine et la communauté.
Ce serait un crime odieux de mal parler de son gourou,
de lui faire affront ou de le blesser. Peut-être, avec
des gens moins sincères, une dévotion si extrême
entraînerait-elle des abus; mais peu de lamas accomplis
oseraient profiter de cette relation sacrée.» (Le bouddhisme
tantrique du Tibet, Le Seuil, 1976).
La longue recherche du maître
Du fait de l’importance du guru, les étudiants
consacrent longtemps à la recherche du meilleur
maître, et se préparent à être capables de le
rencontrer. «Quand le disciple est mûr, le maître
apparaît», dit-on. Encore faut-il distinguer entre
les gourous que l’on rencontre, et discerner le bon.
Régulièrement, le critère mentionné par les étudiants
est celui de la paix intérieure dont jouissent les
meilleurs guru: ils sont doués d’un grand calme
intérieur, et ils le communiquent dans leurs moindres
activités et par leur simple présence.
Les connaissances philosophiques et les pouvoirs
extraordinaires (transmission de pensée, lévitation)
ne sont pas négligés, mais l’Inde connaît tant de
charlatans et de beaux parleurs
[que les gourous prétendant posséder de tels
pouvoirs]
n’impressionnent guère.
Une fois le maître trouvé, il faut s’en faire agréer.
Les anecdotes foisonnent pour rappeler que les maîtres
[se méfient de la qualité] du zèle des candidats,
mettant à l’épreuve tantôt leurs motifs, tantôt leur
patience ou leur bon sens.
L'obéissance au maître
L’élément le plus frappant de la relation d’un disciple
avec son maître est celui de l’obéissance.
Les deux hommes sont liés par un pacte, parfois tacite
mais généralement explicite, selon lequel le maître
accorde son enseignement, ses conseils et sa présence
en échange du respect total et de l’obéissance
absolue du disciple.
Un guru ne se paie pas en argent, mais en vénération.
L’argent n’est même pas mentionné, il n’a simplement
pas cours. Seul un occasionnel don de nourriture
peut être considéré comme normal dans la perspective
de renoncement et d’ascèse dont nous avons parlé.
Le disciple ne conteste pas l’enseignement du maître,
il n’exprime pas de doutes sur son autorité.
Le respect du disciple se marque par toutes sortes
de gestes et de menus services. Ainsi, en entrant
dans la pièce où est assis le maître, il se prosterne
à distance, puis vient s’agenouiller tout près pour
que le maître lui pose la main sur la tête. Ensuite
il s’assied discrètement de côté, avec l’intention
d’écouter et non de parler.
Le maître transmet une force, un pouvoir spirituel
Les bouddhistes du Mahâyâna insistent sur les familles spirituelles
de Maîtres (les lamas tibétains en particulier). Le guru
a reçu l’héritage de la sagesse d’une lignée de maîtres dont
on trace l’origine jusqu’à un sage plus ou moins historique,
parfois jusqu’au Buddha. En respectant son guru, l’adepte
vénère tous les sages de la lignée. De son côté le maître est
conscient de transmettre une partie du trésor spirituel de toute
cette lignée vénérable. Il ne transmet pas seulement un
enseignement et des techniques, mais une force.
En effet ce que nous appelons initiation serait mieux désigné
par l’expression de transmission d’un pouvoir. Au disciple
dont il estime qu’il en est digne, le gourou transmet à la fois
la connaissance et le pouvoir spirituel dont il a hérité.
En quoi consiste ce pouvoir est bien difficile à préciser
pour qui n’est pas initié! Blofeld, à qui nous laissons
la responsabilité de ce qu’il écrit, en indique quatre niveaux:
La transmission du Vase purifie le corps de ses fautes
et libère les canaux psychiques.
La transmission du pouvoir de la Parole purifie les mots,
permet la circulation du souffle vital et augmente le pouvoir
de la voix pour dire efficacement les formules magiques.
La transmission du pouvoir de la Divine connaissance purifie
l’esprit et permet les pratiques supérieures du yoga.
La transmission du pouvoir de l’Ultime permet de reconnaître
l’essence véritable de l’esprit, et de ressentir par expérience
directe l’identité du sujet et de l’objet.
Les pouvoirs surnaturels
Sur les pouvoirs merveilleux qui semblent préoccuper les Occidentaux,
en particulier la lévitation ou le dégagement de chaleur corporelle,
les opinions divergent quant à la possibilité de leur transmission
de maître à disciple. Il semble qu’en général ils ne fassent pas
l’objet d’un enseignement ou d’une initiation. Ceux qui recherchent
de tels pouvoirs le font probablement en autodidactes et en secret.
Ces gens sont très rares, si j’en juge par le fait que je n’ai jamais
entendu un Tibétain dire qu’il en connaissait.
Critique des maîtres frelatés et des disciples égarés
Rares sont les guru qui se sont tant soit peu livrés eux-mêmes
au public en prenant la plume. Aurobindo Ghose en est un,
et il a laissé un vaste enseignement.
Un autre nous a laissé un témoignage unique sur les rapports
du maître et du disciple, c’est Chôgyam Trungpa, lama tibétain
qui était à la tête d’une des écoles monastiques de son pays.
Quittant le Tibet en 1959 sous la pression chinoise, il a fondé
un centre en Écosse et publié plusieurs livres. Trungpa est un
représentant de la «lignée des mots», école de la tradition orale
[kagyu-pa] qui remonte certainement jusqu’au XIe siècle
[au moins jusqu'aux ascètes-ermites Marpa (1012-1097) et
Milarepa (1052-1135 ou 1042-1123)] et qui se réclame
du Buddha lui-même [ou fait plutôt du fondateur du bouddhisme
tibétain, Padmasambhava, le Guru Rimpoché].
[Chôgyam Trungpa] écrit simplement et sans passion,
pour exposer ce qu’il croit et en faire percevoir
l’ampleur. Essentiellement intérieure et psychologique,
sa démarche le mène à se détacher de lui-même
et de son égocentrisme, cherchant à accepter ce qui
l’entoure, renonçant à toute domination d’autrui,
seulement pour devenir pleinement ce qu’il est.
Pédagogue, il ajoute les exemples à l’enseignement, avec un
mélange de profondeur, d’humilité et d’humour qui rend sa lecture
aussi plaisante qu’enrichissante.
Voici quelques-unes de ses remarques sur les rapports entre
le maître et le disciple:
«J'ai bien peur que le terme de maître ou de guru soit
trop employé en Occident. Mieux vaudrait parler de
l’ami spirituel, puisque les enseignements mettent l’accent
sur la rencontre de deux esprits. (...)»
«Il n’est d’aucun secours de prendre quelqu’un pour maître
parce qu’il est célèbre, parce qu’il s’est fait un nom en publiant
des montagnes de livres et convertissant des milliers ou des
millions de gens. Les critères sont bien plutôt les suivants:
êtes-vous, oui ou non, véritablement capable de communiquer
avec cette personne, de façon directe et profonde? Jusqu’à quel
point vous illusionnez-vous? Si vous vous ouvrez véritablement
à votre ami spirituel, alors vous pouvez travailler ensemble. (.…)»
«Est-il réellement capable de voir à travers vos masques,
De communiquer avec vous d’une façon directe et juste?
Voilà quels paraissent être les critères lorsqu’on cherche
un maître, plutôt que la renommée ou la sagesse.»
«(...) La plupart des gens qui sont venus étudier avec moi
l’ont fait parce qu’ils avaient entendu parler de ma personne,
de ma réputation comme professeur de méditation
et lama tibétain. Mais combien seraient venus si nous
nous étions rencontrés dans un accident d’auto ou au
restaurant? (...)»
«Je ne souhaite pas jouer avec la faiblesse des autres,
avec leur désir d’obtenir quelque chose d’extraordinaire.
Il y a des gens pour acheter un tableau de Picasso
simplement à cause de la signature. Ils achètent le titre,
le nom, ils acceptent la réputation et la rumeur publique
comme garantie de valeur artistique. Une telle action
ne dénote pas une intelligence excessive.»
«Ou bien, on s’affiliera à un club, on se fera initier
au sein d’une organisation particulière parce que l’on
se sent sous-alimenté et sans valeur.
Le groupe est gras et prospère. On se fait donc nourrir,
et l’on devient gras comme prévu. Et alors? Qui se moque
de qui? Est-ce que le maître, ou le guru, se moque de
lui-même, et développe son ego? «J’ai un gros troupeau
de disciples qui ont reçu l’initiation.»
«Ou bien se moque-t-il de ses étudiants, les portant
à croire qu’ils sont devenus plus sages et plus spirituels
simplement parce qu’ils sont entrés dans son organisation
et ont reçu l’étiquette de moine, yogi ou quelque autre titre?
On peut recevoir tellement de titres… Une cérémonie d’une
demi-heure n’a jamais conduit personne à l’illumination.»
(op. cit. p.47).
De telles précisions et une telle [critique des mauvaises
relations de maîtres à disciples] méritaient d’être exprimées.
Heureusement qu’elles sont dites avec l’autorité d’un
authentique lama, et avec la gentillesse tibétaine.
La bonne relation maître-disciple
Trungpa continue [en expliquant comment doit fonctionner une
relation maître-disciple saine et fructueuse]:
«Il nous faut approcher le domaine spirituel
avec une profonde intelligence. Si nous venons
écouter un maître, vérifions véritablement chaque mot
de sa conférence, ou chaque aspect de la technique
de méditation qu’il enseigne. Nous devons avoir
une relation claire et réfléchie avec les enseignements
et avec l’enseignant.»
«(.…) Que signifie réellement la vie spirituelle?
S’agit-il simplement d’essayer d’être religieux,
pieux et bon? Ou bien est-ce tâcher d’en savoir
plus que les autres, s’efforcer d’en apprendre plus
sur le sens de la vie? — Qu’est-ce, en fait, que
la vie spirituelle? Les théories familières de notre
religion et sa doctrine sont toujours disponibles,
mais, de quelque façon, ce ne sont pas là les réponses
que nous cherchons; elles sont par trop inefficaces,
inapplicables. (...)»
«À ce stade, nous avons vraiment besoin de la rencontre
de deux esprits. Sans initiation, nos efforts pour
atteindre la vie spirituelle n’auront d’autre résultat
qu’une énorme collection spirituelle plutôt qu’un réel
abandon. La transmission, la véritable initiation, naît
de l’abandon.»
«(…) En réalité, la rencontre de deux esprits prend place
de façon très naturelle. Maître et disciple se rencontrent
dans un état d’ouverture dans lequel ils se rendent compte
tous deux que l’ouverture est la chose la plus insignifiante
du monde. C’est complètement insignifiant, vraiment ordinaire,
absolument rien.»
«Lorsque nous sommes capables de nous voir et de voir
le monde de cette façon, la transmission prend
directement place. Dans la tradition tibétaine, cette
façon de voir est appelée esprit ordinaire.
C’est la chose la plus insignifiante de toute,
la complète ouverture, l’absence de toute collection
ou évaluation. En fin de compte, nous devons renoncer
à être spécial en quoi que ce soit.»
(op. cit. p.60).
Une telle leçon de modestie est à l’opposé de ce que
certains admirateurs de l’Orient ont voulu croire.
Elle est rare, mais correspond à ce que j’ai vu et entendu
de quelques maîtres: humilité, absence d’intérêt pour
les manifestations surnaturelles, amitié, transmission
de l’enseignement «doctrinal» au travers d’un art de vivre
fait de calme et de bon sens.
Contrairement à tel gourou ridicule ou scandaleux qui nous
a été proposé, cette optique du maître-ami spirituel mérite
d’être appréciée à sa pleine valeur.
L'obéissance totale du disciple vraiment nécessaire?
Deux objections doivent pourtant être mentionnées.
D’abord, l’obéissance aveugle du disciple est-elle
réelle et nécessaire? Dans la grande majorité des cas,
il ne fait pas de doute qu’elle est exigée et acceptée.
Ses causes traditionnelles sont profondes dans la
société indienne, fortement hiérarchisée,
où l’autorité d’un père, d’un supérieur, d’un homme
religieux, va de soi. [Ses objectifs spirituels] sont
aussi évidents, dans la mesure où l’obéissance
servile et l’accomplissement de menus services
conduisent à la modestie et à l’humilité.
En même temps, il est évident qu’elle conduit souvent
à l’affaiblissement de la personnalité du disciple.
Nous touchons là à une constante de la spiritualité
indienne, qui est déjà apparue dans les pages précédentes:
la personne individuelle n’est pas importante,
le développement de la personnalité n’est pas souhaitable;
la personne doit s’effacer devant l’autorité, mais aussi
elle doit avoir pour but de disparaître, de se noyer
dans le tout.
Qu’avec la Renaissance, la Réforme et l’individualisme
libéral, l’Occident soit allé trop loin dans la mise
en évidence [dans la mise à l’honneur] de la personnalité,
c’est généralement reconnu. Mais de là à abaisser la
personne de l’étudiant au rôle de disciple ne faisant
qu’acquiescer aux enseignements indiscutables
d’un maître omniscient, il y a un fossé que ni nos traditions,
ni notre évolution récente ne nous préparent à franchir.
[Ce fossé n'est pas si grand et il peut être franchi,
comme l'indique la position très "occidentale"
du grand maître tibétain Chôgyam Trungpa ci-dessous...]
L’autorité habituellement accordée au gourou est même
un des obstacles principaux sur le chemin du dialogue
entre l’hindouisme et le christianisme.
L’abbé Monchanin, jésuite formé pourtant à la discipline
et à l’obéissance, note à plusieurs reprises le péril impliqué
pour la personne du disciple par son renoncement
à soi-même et l’abandon de sa personnalité au profit
de celle du guru. [L’opinion exprimée dans les pages]
ci-dessus de Trungpa est d’autant plus digne d’intérêt.
[À moins que cette "complète ouverture" du disciple,
dont Trungpa parlait plus haut, n'ait signifié justement
ce que nous appelons la soumission totale du disciple,
mais formulée du point de vue d'un Oriental...]
La seconde difficulté est celle-ci: Qu’est-ce qui peut
pousser les disciples en grand nombre à accorder une
confiance sans bornes au gourou?
Celui-ci, certes, se réclame d’une tradition, mais
jamais de révélations spéciales ni d’une autorité divine
[serait-ce mieux...? Peut-on se fier aveuglément
à toute personne qui se réclame d'une autorité divine?].
Il ne s’impose guère par son savoir [mais si...],
son ascétisme [mais si...] ou ses qualités particulières
[mais si...] — sauf, souvent, par un sens
psychologique développé.
Force est de reconnaître que la cause de cette confiance
est en général à chercher chez les disciples: ils éprouvent
le besoin d’accorder leur confiance, de remettre le poids
de leur vie et la charge de leurs
responsabilités à autrui. Ils sont à la recherche de sécurité.
Le maître spirituel, à la fois humain et partiellement supérieur,
répond admirablement à ce besoin de sécurité; il est la figure
sécurisante la plus attrayante qui se puisse trouver dans une société
qui lui accorde sans réserve la vénération applicable au père de famille,
au sage calme et paisible, et au détenteur des secrets de la tradition
religieuse; il offre en somme une solution de facilité à des gens
qui redoutent de réfléchir pour eux-mêmes et d’assumer les risques
de la vie.
Si la place immense prise par les guru tient [] au goût de la
vénération et au besoin de sécurité éprouvés par les disciples,
elle [constitue alors une erreur, un malentendu contre-productif].
Pénétrant et railleur, Trungpa dénonce les [mauvais] motifs qui
[peuvent guider] les disciples:
«Vous désirez tellement être en sécurité que l’idée d’essayer
de ne pas vous sécuriser est devenue un jeu, une grosse
plaisanterie. (...) Il vous est nécessaire à la fois de laisser
tomber l’idée de sécurité, et de voir l’inutilité de vos efforts
pour vous sécuriser, le ridicule de cette structure compliquée
d’auto-défense.»
SUGGESTIONS POUR UN TRAVAIL EN GROUPE
Une personne peut lire les chapitres : «Le maître» et
«L’initiation» dans «Pratique de la voie tibétaine»,
de Chôgyam Trungpa (Le Seuil, 1976) et les résumer
ou en tirer d’autres extraits que ceux qui figurent ci-dessus.
Dans «Mystique de l’Inde, mystère chrétien», de Jules Monchanin
(Fayard, 1974), lire le chapitre «La pensée de Sri Aurobindo».
À l’aide de l’index, noter les remarques égrenées dans tout
le livre sur les gourous.
LA BHAGAVAD GITA: [une très belle oeuvre, mais qui justifie
les castes et la guerre...]
Nombre d’Occidentaux ont été surpris et éblouis à la lecture de la
Bhagavad Gîtâ, le Chant du Bienheureux. [En fait, ce nom signifie
Chant du Dieu, ou Chant Sacré.] Frappés par la grandeur
des thèmes qu’elle présente, et par les conceptions de la vie et
de la spiritualité qu’elle proclame, ils lui font une place à part
dans la littérature religieuse. Renan estime qu’elle
«revêt la dignité d’une sorte d’Evangile».
En Inde, son importance est immense. Elle a été lue,
commentée, traduite du sanskrit, utilisée et exploitée
par de nombreux écrivains.
Tilak, le «père du nationalisme indien», en a tiré les thèses
dont il avait besoin pour exalter son pays et ses ancêtres.
Aurobindo y a consacré de nombreuses études, et y a trouvé
la justification des conceptions politiques violentes
de sa jeunesse avant d’y puiser l’inspiration de sa mystique.
Un chef politique communiste affirme que les souvenirs
de la «Gîtâ» sont indissociablement liés à son éducation.
C’est un fragment d’un immense récit épique, le Mahâbhârata
ou «Grand (combat de l’)Inde», dont l’auteur eut la vision
d’un pays unifié dans sa vie politique et sa culture,
vision datant de plus de 2’000 ans, vue de l’esprit
jusqu’au siècle passé
[Encore que… L’empereur Ashoka ait réussi à unifier
politiquement la plus grande partie du sous-continent indien
vers –260... justement à l'époque de la BG!].
Le récit, peut-être historique, et situé dans la vallée
du Gange, est celui d’un vieux roi qui déshérite son fils
inapte à gouverner selon l’idéal du droit et de la justice,
pour donner son trône à son neveu vertueux et pur.
Mais le fils frustré s’empare du pouvoir par trahison et
cherche à anéantir le roi légitime et ses quatre frères,
dont l’un s’appelle Arjuna. Le dieu Krishna tente de réconcilier
les partis.
Mais la dispute dégénère en une déclaration de guerre
où tous les princes de l’Inde sont impliqués. Krishna
se range aux côtés du parti qui a le droit pour lui, et prend
forme humaine pour devenir le cocher du char de guerre
d’Arjuna.
[en fait, c’est plus compliqué:
Le vieux roi aveugle Dhritarashtra gouvernait le Royaume
de Hastinapur, près de Delhi, dans l’Uttar Pradesh.
Hastinapur se trouve à 60 km au nord-est de Delhi.
Ce royaume englobait Delhi, le Haryana et l'Uttar Pradesh
occidental actuels.
Le roi vieillissant, un délicat problème de succession
se posait.
Les prétendants au trône étaient d’une part les Kauravas
(les 100 fils directs du vieux roi), les méchants
de l’histoire. Leur aîné, Duryodhana, est paré de
toutes les tares et les vices: arrogant, agressif, etc.
Les Kauravas pouvaient prétendre au trône
en tant que descendants du fils aîné (le vieux roi).
Les autres prétendants au trône étaient les Pandavas,
les fils de Pandu (le frère cadet du roi). Les Pandavas
sont les gentils. Leur ainé Yudhishthira est paré de toutes
les vertus: il est noble, pur, bon, etc.
Les Pandavas auraient droit au trône selon la loi, puisque
leur ainé Yudhishthira était plus vieux que l’ainé des fils
directs du vieux roi aveugle, les méchants Kauravas.
Les Pandavas pouvaient également prétendre au trône
en leur qualité de semi-dieux, qui les rendait supérieurs
aux vils humains qu'étaient les Kauravas. Arjuna, le héros,
est un des 5 Pandavas. C’est donc un gentil.
En fait, les Pandavas n'étaient que les fils «officiels»
de Pandu (le frère cadet du vieux roi Dhritarashtra).
Ils étaient plus précisément des enfants de l’épouse
de Pandu (Kunti) et d’un dieu (Indra), du fait que Pandu
avait eu l’obligation de rester chaste…
Pour cette raison, Arjuna, fils de Kunti et du dieu Indra,
était un semi-homme, semi-dieu, comme Persée
et Héraclès, comme l’oint de Nazareth. Son père Indra est
le dieu du tonnerre, du ciel, de la pluie, de la guerre,
tout à fait comme Zeus, dieu du tonnerre, était le père
de Persée et d’Héraclès.
Pour rappel: le frère cadet du vieux roi, Pandu,
avait été roi avant, mais avait été banni pour un
crime de tuer un sage (par inadvertance). Puis il
était mort.
Les rivalités s’intensifient entre les méchants,
les 100 Kauravas (fils du frère aîné Dhritarashtra,
le vieux roi aveugle) et les gentils,
les 5 Pandavas (quasi-fils du frère cadet Pandu).
Pour les atténuer, le roi aveugle Dhritarashtra partage
son royaume.
Duryodhana, le méchant, aîné des Kauravas, reçoit
la capitale Hastinapur. Yudhishthira, le gentil,
l'aîné des Pandavas, reçoit la ville de Khandavprastha,
qu’il renomme Indrapastha (ou Idapatta).
Le royaume du gentil prospère et s’agrandit, ce qui
enrage le méchant Duryodhana, à qui il fait de l’ombre.
Le conflit s’envenime. Duryodhana, le chef des méchants
Kauravas, agressif et arrogant comme il se doit, dérobe
son royaume à Yudhishthira, ainé des Pandavas le gentil,
noble et pur, en gagnant à un jeu de dés contre lui.
Les Pandavas (les gentils) doivent donc quitter leur
royaume et partir en exil. Ils y resteront 13 ans.
Mais ils méditent leur revanche. Le vieux roi émérite
Dhritarashtra n’intervient pas suffisamment dans la dispute
entre ses fils (les Kauravas) et ses neveux (les Pandavas).
En conséquence, on en vient, 13 ans après la
fatidique partie de dés, à cette grande bataille
de Kurukshetra, la mère de toutes les batailles,
à laquelle vont participer tous les princes de l’Inde
(comme celle de Kalinga en 260).
Kurushetra se trouve à 100 km au nord de Delhi.
Les Pandavas (les gentils) vont gagner et reprendre
leur royaume. Les 100 méchants Kauravas vont périr
pendant la bataille.
]
Le Chant du Bienheureux, c’est-à-dire le Chant du dieu Krishna,
se place au matin de la bataille. Arjuna recule à l’idée
du massacre insensé d’une guerre civile et fratricide.
Krishna lui rend courage par une série d’arguments sociaux
et religieux qui présentent une fresque des grands thèmes
hindous traditionnels et un enseignement particulier.
Puis s’engage le combat où vont périr la plupart des princes.
Les survivants concluent la paix et se partagent le pays.
Plus tard le roi légitime et ses frères se retirent de
la vie publique et meurent dans la solitude.
La Bhagavad Gîtâ cherche à transmettre un enseignement.
Lequel?
Question délicate car les commentateurs hindous pleinement qualifiés
pour percevoir un tel texte divergent entre eux, et le texte est riche
et parfois ambigu. Il s’agit d’abord de la légitimité de l’activité.
Sur l’exemple extrême d’une action non-morale, l’auteur inconnu
de la Gîtâ va dégager les principales raisons qu’il y a à accepter
ou refuser d’agir.
La façon même dont la question se pose est typique.
Le héros Arjuna ne possède pas en lui le désir
d’agir ou une compulsion intérieure vers l’action.
Il se trouve placé en face d’une action qu’il n’a
ni cherchée, ni occasionnée, mais qui lui est proposée
de l’extérieur.
À l’aide de son cocher-conseiller divin, il comprend
que le monde n’a aucun sens, [et qu'il] n’est qu’un
jeu de marionnettes où tournoient tous les humains.
Krishna va tour à tour lui faire
admettre
a) que, parvenu à comprendre ce qu’est le monde
et sa futilité, le sage peut se retirer du jeu
et n’en être qu’un spectateur inactif et désintéressé;
b) que l’appartenance à une caste impose un destin
à tous les membres de la caste; Arjuna, membre de la
caste kshatria des princes et des guerriers, doit
se soumettre à son destin qui est de gouverner et de tuer.
Mais surtout Krishna lui expose qu’il y a moyen de
combiner ces deux attitudes, c’est d’«agir, mais
comme n’agissant pas»; en effet, l’important, dans
l’attitude du sage, n’est pas de réaliser effectivement,
matériellement, la non-activité; il faut se libérer
de l’activité, pas nécessairement s’en abstenir;
la non-activité est spirituelle; il faut arriver à ne
plus être motivé par l’intérêt ou la haine ou aucun motif
personnel; si l'homme n’est plus poussé que par un destin,
ou une loi générale, qui lui est extérieure, il peut
accomplir des gestes actifs tout en restant luimême passif.
Mais à mesure qu’on lit la Bhagavad Gîtâ, on gagne
l’impression qu’elle s’élève au-dessus des questions
éthiques et sociales posées par la situation d’Arjuna.
Elle dépasse même les aspects typiques de la sagesse
et de la philosophie de la vie par laquelle l’homme
peut se détacher du monde et de ses attraits.
Elle amène peu à peu Arjuna, et par lui le lecteur,
à une attitude d’adoration pour le dieu, à un abandon
complet de son pouvoir et même de son identité pour
se donner tout entier à la divinité. Le dieu demande,
et obtient, l’adhésion de son fidèle, son hommage
et sa dévotion.
L’attitude d’adoration est capitale en Inde. Elle
nous surprend par la puissance et la simplicité
avec laquelle elle se manifeste. Elle nous étonne
aussi du fait qu’elle s’adresse tantôt à un dieu
personnalisé, tantôt à un autre. Dans la Gîtâ,
c’est Krishna; très souvent c’est Shiva; mais,
suivant les lieux et les goûts des adorateurs,
ce peut être une autre des divinités dont l’Inde est si
riche; ou bien elle ne sera que peu ou pas personnalisée.
Mais toujours la ferveur demeure aussi grande, aussi
envahissante, comme si l’expérience religieuse,
l’adoration en soi était plus importante que l’objet
de l’adoration.
[En somme, la BG, écrite vers le IIIe-IIe-Ier siècle
avant notre ère, serait la réponse hindouiste au
bouddhisme et au jaïnisme triomphant de cette époque.
En quelque sorte, la BG serait une réponse aux édits
d’Ashoka de Kalinga en –260.
Dans les deux cas, on est confronté à une énorme bataille
sanglante et fratricide conduisant à l’unité de l’Inde.
A Kalinga en –260, Asoka avait parachevé son empire.
Mais au lieu qu’Ashoka regrette le terrible massacre
et prône désormais la paix et le bouddhisme, la BG
exhorte au combat et à l’hindouisme, en évacuant les
scrupules moraux du guerrier (scrupules proclamés par
Ashoka dans ses stèles de Kalinga en --260)
au moyen d’arguments théologiques
hyper-sophistiqués sur l’être et le non-être, l’action
dans la non-action et la non-action dans l'action, etc.
dignes de la meilleure dialectique marxiste…
L’objectif final semble donc avoir été de détourner
le peuple du pacifisme et du bouddhisme/jaïnisme,
et de le faire obéir à nouveau au Temple et au Palais,
aux prêtres et aux chefs de guerre. De le pousser à
adorer à nouveau les dieux hindous et à combattre sur
les champs de bataille.
Wikipedia: According to Arthur Basham, the context of the
Bhagavad Gita suggests that it was composed in an era
when the ethics of war were being questioned and renunciation
of monastic life was becoming popular. Such an era emerged
after the rise of Buddhism and Jainism in the 5th century BCE,
and particularly after the semi-legendary life of Ashoka
in the 3rd century BCE. Thus, the first version of the
Bhagavad Gita may have been composed in or after
the 3rd century BCE.
]
Une longue citation d’une des études consacrées par Aurobindo à la
Bhagavad Gîtâ nous aide à préciser l’importance de l’adoration dans la
spiritualité hindoue, en même temps qu’à comprendre le
«Chant du Bienheureux» — et la sensibilité personnelle d’Aurobindo
lui-même:
«L’esprit moderne a exclu des mobiles de son action
pratique les deux principes essentiels: Dieu (ou l’éternel)
et la spiritualité (ou l’état divin), qui sont les deux
conceptions maîtresses de la Gîtâ.»
«L’homme moderne ne vit que dans l’humain, et la Gîtâ
voudrait que nous vivions en Dieu, «quoique dans le monde,
mais en Dieu»; il ne vit que dans son corps, son cœur
et son intellect, et la Gîtâ voudrait que nous vivions
dans l’Esprit; il vit dans le mouvement de toutes
les créatures, mais la Gîtà demande que nous vivions dans
l’intemporel. Ou, s’il commence à reconnaître ces plus
hautes valeurs, ce n’est que pour les subordonner
à l’homme et à la société; or Dieu et la spiritualité
existent de leur propre droit et non à titre d’accessoires.»
«Et dans la pratique, ce qu’il y a d’inférieur en nous
doit apprendre à exister pour le supérieur, afin que
le supérieur en nous puisse exister consciemment pour
l’inférieur, et ainsi l’élever à sa propre hauteur.»
«(...) Sans aucun doute, la Gîtâ enseigne l’égalité d’âme qui s’élève
au-dessus du vice et de la vertu, au-delà du bien et du mal,
mais seulement, en tant que partie de la connaissance parfaite,
pour l’homme assez avancé sur la voie pour suivre la règle suprême.
Elle ne prêche pas l’indifférence à l’égard du bien et du mal dans
la vie ordinaire de l’homme, où une pareille attitude aurait les suites
les plus pernicieuses; au contraire, elle affirme que celui qui
commet le mal n’atteindra pas Dieu. C’est pourquoi, si Arjuna cherche
simplement à suivre au mieux la loi ordinaire de la vie humaine,
l’accomplissement désintéressé de ce qu’il sent être un péché,
une œuvre de l’enfer, ne peut lui être d’aucun secours, même
si ce péché est son devoir de soldat. Il doit s’abstenir de l’acte
que sa conscience réprouve, dussent de ce fait mille devoirs
être mis en pièces.»
«(...) Cette égalité d’âme que prêche la Gîtâ n’est pas
le désintéressement, car le grand commandement donné
à Arjuna après que les fondements de l’enseignement
ont été jetés et la principale structure érigée:
«Lève-toi, mets à mort tes ennemis et jouis de ton royaume
prospère», ne rend pas le son d’un altruisme intransigeant
ni d’une abnégation immaculée et sans passion.
C’est un état intérieur d’équilibre et d’ampleur
qui est le fondement de la liberté spirituelle.
Dans cet équilibre, dans cette liberté, nous avons
à faire «l’œuvre qui doit être faite», expression
que la Gîtâ emploie dans le sens le plus étendu
et qui comprend toutes les œuvres, et excède de beaucoup,
quoiqu’elle puisse les inclure, le devoir social
et l’obligation morale. Ce n’est pas le choix individuel
qui doit déterminer quelle est l’action à faire;
pas davantage le droit à l’action (...).
La Gîtâ affirme avec force que l’homme n’est pas
l’auteur de l’action qu’il accomplit; c’est la Nature,
la grande force en ses trois modes d’action (connaissance,
effort, inertie) qui opère par lui; il doit apprendre
à voir que ce n’est pas lui qui agit. Le droit à l’action
est une idée valable seulement tant que nous restons
dans l’illusion d’agir nous-mêmes; elle doit, ainsi que
la prétention aux fruits de l’action, quitter
notre esprit dès que nous sommes conscients
de ne pas en être l’auteur.»
«(...) Ce qu’est la grande, la suprême parole
de la Gîtâ, elle le révèle elle-même dans la
dernière phrase de son dernier chant, dans la note
dominante du grand accord final:
«De tout ton être, prends refuge dans le Seigneur
qui siège dans ton cœur; par sa grâce tu atteindras
la paix suprême et l’état éternel. Je t’ai révélé
une connaissance plus cachée que la connaissance
occulte. Ecoute encore ma parole suprême, la
plus secrète:»
«L’esprit fixé sur moi, sois-moi dévoué, offre-moi
le sacrifice et l’adoration; immanquablement tu viendras
à moi, car tu m’es cher. Renonce à toute règle de conduite
et prends refuge en moi seul. Je te délivrerai du péché.
Ne t’afflige pas.»
(Sri Aurobindo: Le Yoga de la Bhagavad Gîtâ,
Tchou 1969, p. 61-67).
Il n’est pas question, avec nos yeux d’Européens du XXe siècle,
de juger une œuvre qui est à cette hauteur et à cette distance
temporelle et culturelle. Nous ne pouvons qu’essayer de nous
en approcher et d’en saisir l’éclat.
Pour ceux qui estiment que la Bhagavad Gîtâ nous apporte
aujourd’hui un message divin, on peut pourtant souligner
quelques aspects des idées émises ou confirmées dans ce
merveilleux chant.
Tout d’abord la Gîtâ confirme un élément central
de l’hindouisme, la division de la société en castes.
Cette division est très ancienne, et remonte
probablement à l’invasion de l’Inde par des
peuples au teint clair venus du nord-ouest
environ mille ans avant J.-C. Le pays était
déjà occupé par différents peuples au teint foncé.
Quoique nous n’ayons pas de données historiques
à ce sujet, il semble que la formation de couches
sociales ait été une solution utile pour aider
à la co-habitation pacifique de ces peuples
divers. En même temps la société se développait,
et suscitait une spécialisation des métiers et
des fonctions.
Le drame est que ce système s’est peu à peu
figé, fossilisé, et qu’il a favorisé la
hiérarchisation de la société; surtout il a
encouragé un racisme entre les castes, racisme
que ni les lois modernes, ni les nobles idées,
ni les grands partis politiques n’ont réussi
à abattre. Hors des grandes villes, l’Inde
d’aujourd’hui vit encore sous la tyrannie des
castes, qui désigne et méprise des inférieurs,
qui sabote toute tentative de collaboration.
Or la Gîtâ se fait l’avocat du système; elle décrit
avec complaisance les principales castes des prêtres,
des guerriers, des agriculteurs et commerçants,
des ouvriers et serviteurs; elle insiste constamment
sur les devoirs, obligations et honneurs liés à la
caste de son héros Arjuna.
Ensuite, la Gîtâ justifie la violence physique et le massacre
des hommes. L’idée d’une «juste guerre», dans laquelle
la cause d’Arjuna et de ses frères serait bonne et mériterait
d’être défendue n’y joue pas le rôle qu’on attend;
en effet, alors que l’épopée du Mahâbhârata dans son ensemble
prend soin de camper les protagonistes en insistant sur le bon
droit d’Arjuna et sur la vilenie du parti opposé, la Gîtâ
n’en tire pas argument en faveur de l’action meurtrière —
contrairement aux théologiens chrétiens qui ont formellement
souscrit ou personnellement participé à la lutte armée et
à la subversion contre le régime nazi par exemple.
L’idée d’un ordre divin à respecter, ou d’une sainteté
divine à maintenir, comme on en lit l’affirmation dans
l’Ancien Testament, n’est pas avancée dans la Gîtâ.
Le dieu enjoint plutôt à l’homme d’accepter sa condition
et d’obéir au «dharma» — notion capitale qui englobe
la loi naturelle, la règle de vie, la norme de conduite,
le devoir.
Le dharma «maintient les choses ensemble». Il consiste
à maintenir l’ordre et les traditions, protéger la famille,
prolonger le système établi. S’il a un aspect stabilisateur
évident, le dharma est surtout le refus du changement,
le refus du contact entre les castes, le refus de la communion
entre les hommes d’origines différentes. Dans le domaine
de la violence, le devoir impose un destin rigoureux:
un soldat est né pour tuer. La violence est sa raison d’être,
au point qu’il n’est même pas coupable ou responsable
de sa violence. Il doit être comparé au tigre, qui tue
parce que c’est dans sa nature.
Le champ de bataille est, dès le premier vers de la Gîtâ,
appelé le champ du dharma, horreur aussi grande que de
l’appeler champ d’honneur... Surtout la Gîtâ bannit les
sentiments les plus humains que sont la compassion,
l’amitié, l’amour.
On ne peut s’empêcher, à la lecture du «Chant du Bienheureux»,
de se souvenir au moins fugitivement des figures principales
des plus grandes épopées qui lui sont comparables:
Achille et Ulysse, Siegfried, Roland, Guillaume d’Orange.
Arjuna essaie bien à plusieurs reprises d’exprimer
son désarroi à l’idée du carnage:
«Quand je vois tous les miens ainsi prêts à se battre,
mes membres fléchissent et ma bouche se dessèche,
mon corps tremble et mes cheveux se hérissent.
(...)
Dussent-ils me tuer, je ne veux pas leur mort, même pour
l’empire du ciel, moins encore pour régner sur terre!»
Mais à mesure que le chant progresse, le dieu devenu homme,
Krishna, lui enseigne à se désensibiliser, à se déshumaniser
jusqu’à ne plus ressentir ni attachement, ni pitié.
L’homme finit par adorer la divinité en lui sacrifiant
toutes les relations humaines. Le ressort de l’action n’est plus
dans la tension entre la colère et le chagrin, le devoir et l’amour,
la passion et la fidélité comme chez les héros qui nous
sont familiers. Au bout de la Gîtâ, il n’y a plus de tension
ni de ressort. Il n’y a plus d’humanité.
CHANT 2 DE LA BHAGAVAD GITA
(d’après la traduction de Sri Aurobindo)
Tandis qu’Arjuna, envahi par la pitié, les yeux pleins
de larmes (à l’idée de tuer ses ennemis), succombait
au découragement, Krishna le destructeur des géants
lui dit:
—D’où te vient, à l’heure du péril, cette détresse
indigne d’un homme noble? Elle ne vient pas du ciel,
Arjuna, et n’apporte pas la gloire. Ne succombe pas
à la lâcheté, cela n’est pas digne de toi. Souviens-toi
de ta mère. Secoue cette faiblesse honteuse et
lève-toi, terreur des ennemis!
—Comment, destructeur des géants, pourrais-je dans
la bataille frapper de flèches Bishma et Drona, eux
qui sont dignes de vénération? Mieux vaudrait en ce monde
vivre d’aumônes que de tuer ces maîtres vénérables.
Ils sont mes aînés; si je les tue, je goûterai ici-bas
des jouissances et des richesses souillées de sang.
Je ne sais pas ce qui vaut le mieux, de les vaincre
ou d’être vaincu par eux; car nous avons devant nous
des hommes, fils de roi, dont le massacre nous ferait
haïr la vie. Une faiblesse sentimentale m’a dépouillé
de ma vraie nature; j’ai perdu la notion du devoir.
Je te demande ce qui peut être le mieux. Dis-le moi
nettement. Je suis ton disciple et je te supplie:
Eclaire-moi. Je ne vois rien qui puisse chasser l’angoisse
qui obnubile mes sens, eussé-je un riche royaume sans
rival, ou même l’empire des dieux.
Quand il eut ainsi parlé à Krishna, maître des sens,
et lui eut dit «Je ne combattrai pas», Arjuna, terreur
des ennemis, resta silencieux. À celui qui se tenait
ainsi découragé entre les deux armées, Krishna, presque
souriant, dit ces paroles:
—Tes paroles semblent sages, mais tu pleures sur
des hommes qu’il ne faut pas pleurer. Les sages
ne pleurent ni les vivants ni les morts. Car je n’ai
jamais été sans être, ni toi non plus, ni ces princes
des hommes; et jamais nous ne cesserons d’être,
nous tous dans l’avenir. Dans ce corps, l’âme qui
habite ce corps rencontre enfance, jeunesse, vieillesse;
de même, après, l’âme acquerra un autre corps.
Le sage ne s’en trouble pas. Les contacts matériels
qui causent le froid et le chaud, le plaisir et la douleur,
vont et viennent; ils ne durent pas. Apprends à les
supporter, descendant de Bhârata - L’homme qu’ils ne
troublent pas, celui qui reste ferme et égal dans le
plaisir et la douleur, celui-là est apte à dépasser
la vie et la mort. Ce qui n’est pas ne peut venir à l’être,
et ce qui est ne peut cesser d’être. Seuls ceux qui ont
perçu les principes des choses connaissent la fin
de l’opposition entre l’être et le non-être.
Sache-le, Cela (l’Absolu, Brahman) est indestructible;
ceci (l’univers visible) en est le déploiement.
Nul ne peut détruire l’impérissable. Les livres
sacrés disent que les corps ont une fin, mais ce
qui habite les corps est éternel, indestructible,
illimité. Va donc au combat!
Croire que Cela tue ou peut être tué, ce n’est pas
la connaissance; Cela ne tue pas et n’est pas tué.
Cela ne naît ni ne meurt; ce n’est pas une chose
qui disparaît.
Sans naissance, sans fin, il n’est pas tué quand on
tue le corps. Comment celui qui le sait indestructible
et éternel pourrait-il tuer quelqu’un ou causer sa mort,
Arjuna?
Comme un homme pose ses vêtements usés pour en prendre
des neufs, ainsi l’Habitant du corps abandonne ses corps
usés pour en revêtir d’autres, nouveaux. Les armes ne le
blessent pas, les flammes ne le brûlent pas, les eaux
ne le mouillent pas, le vent ne le dessèche pas.
Inaccessible aux coups et aux brûlures, à l’humidité
et à la sécheresse, inchangeable, stable, éternel,
il est à jamais. Les livres sacrés le disent insaisissable,
inconcevable, immuable. Tu le sais, ne pleure donc pas.
Et même si tu le croyais sujet à la naissance et à la mort,
même alors, guerrier aux grands bras, tu ne devrais pas
pleurer. Car ce qui est né est destiné à mourir, et la
naissance est certaine pour ce qui est mort. En face de
l’inéluctable, les pleurs sont sans raison.
L’origine des êtres est insaisissable; on en saisit
le milieu; mais leur fin aussi est insaisissable.
Pourquoi s’en affliger? L’un contemple le Divin comme
une merveille, un autre en parle comme d’une merveille,
le troisième en entend parler comme d’une merveille,
mais nul en vérité ne le connaît. Cet Habitant du corps
en chacun est éternel et invulnérable. Ne pleure donc
sur aucun être, fils de l’Inde!
Considère aussi le devoir qui t’est propre, et ne tremble pas.
À qui appartient à la tradition des guerriers, rien de meilleur
n’arrive qu’une juste guerre.
Lorsque se présente un tel combat comme si s’ouvrait
la porte des cieux, heureux sont les guerriers. Mais toi,
si tu ne livres pas ce combat conforme à ton destin,
tu es traître à ton devoir et à ton honneur et tu commettras
une faute terrible. Les hommes diront ta honte à jamais,
et pour l’homme d’honneur la honte est pire que la mort.
Les guerriers aux grands chars croiront que tu as fui
le combat par peur, et ceux qui t’estimaient te railleront.
Tes ennemis t’outrageront et contesteront ta force.
Est-il rien de plus douloureux? Tué, tu gagneras le ciel;
victorieux, tu jouiras de la terre. Au nom de ta mère,
lève-toi, résolu à combattre. Tiens pour égaux plaisir
et peine, gain et perte, victoire et défaite, et entre
dans la bataille; ainsi tu éviteras la faute contre
ton devoir.
Telle est l’intelligence que donne la pensée analytique.
Écoute aussi celle que donne la pratique de la transformation
intérieure. Si tu te pénètres de cette connaissance, Arjuna,
tu seras délivré des actions et de leurs conséquences.
Sur cette voie nul effort n’est perdu, nul obstacle ne résiste,
même un peu de cette pratique libère de la peur.
L’homme résolu est unifié et stable; l’irrésolu est instable
et divisé à l’extrême. Les stupides qui s’en tiennent à
la lettre du Veda proclament en paroles fleuries que la
stricte observance des Livres suffit.
Pleins de désirs, chercheurs de paradis, ils convoitent
le fruit des actions accomplies durant la vie, et prescrivent
divers rites en vue d’obtenir jouissance et pouvoir.
Leur intelligence, même ferme, ne peut s’établir dans
la contemplation parfaite. La nature et ses trois modes
d’action, la satisfaction, la passion et l’ignorance,
forment le sujet du Veda. Mais toi, Arjuna, libère-toi
de ces trois modes. Au-delà des oppositions, établi
à jamais dans l’être véritable, sans souci de prendre
ou de posséder des objets, entre en possession de l’Ame.
Pour celui qui est prêtre et sage, le Veda n’est pas plus
utile qu’un puits en un lieu inondé.
Tu as droit à l’action, mais jamais à ses fruits; n’accomplis pas l’action
pour le fruit qu’elle procure. Mais ne sois pas non plus attaché à l’inaction.
Fermement uni avec le Divin, accomplis ton action, libre de tout attachement,
égal dans l’échec et dans le succès,
Conquérant des richesses! L’union spirituelle, c’est l’équanimité.
L’action est de loin inférieure à l’intelligence juste;
prends refuge dans l’intelligence. Misérables sont ceux qui accomplissent
l’action pour ses fruits. Celui qui, par son intelligence, a atteint l’union avec
le Divin, s’élève au-dessus de l’action bonne et de l’action mauvaise. Aussi,
efforce-toi d’atteindre l’union; l’union c’est l’habileté dans les œuvres. Les
sages qui ont atteint l’union spirituelle sont détachés des fruits de l’action et,
délivrés des liens de la naissance, ils atteignent l’état où il n’y a pas de douleur.
Quand ton intelligence aura franchi le tourbillon de l’illusion, alors tu seras
indifférent à ce que tu as entendu des livres sacrés comme à ce qu’il te reste
à entendre. Quand ton intelligence, maintenant égarée par la tradition des
livres saints, se tiendra immobile et stable dans la contemplation parfaite,
alors tu atteindras l’union suprême.
—Krishna aux beaux cheveux, dis-moi quel est
le signe de l’homme fermement établi dans la
sagesse et plongé dans la contemplation parfaite.
Comment parle-t-il, comment s’assied-il,
comment marche-t-il?
—Quand un homme chasse de son cœur tous les désirs,
et quand il n’est satisfait que d’être concentré
dans l’Âme et par l’Âme, alors on le dit ferme
dans la sagesse. Quand il reste inébranlable au milieu
des chagrins et libre de l’aiguillon du désir au sein
des plaisirs, celui que la passion, la peur et la
colère ont quitté est un sage à l’intelligence stable.
S’il n’a d’attachement nulle part, et ne se désole
ni ne se réjouit quand viennent les maux et les biens,
sa sagesse est affermie. S’il soustrait ses sens
aux objets sensibles comme la tortue retire en elle
tous ses membres, sa sagesse est confirmée (...).
Ce qui est la nuit pour tous les êtres est le jour
pour celui qui s’est maîtrisé;
et ce qui est jour pour eux n’est que nuit pour
le sage qui voit. Il atteint la paix,
celui en qui les désirs se perdent comme l’eau
dans l’océan, lequel sans cesse s’emplit et pourtant
reste immuable. Mais celui qui s’attache au désir ne
connaît pas la paix. L’homme qui abandonne tous les
désirs, qui vit et agit sans convoitise, qui n’a plus
ni «moi», ni «mien», celui-là atteint la paix.
C’est là l’état d’immersion dans l’Absolu infini,
ô Arjuna. Celui qui est parvenu ne peut plus s’égarer.
S’il tient fermement, même au moment de sa fin, il
atteindra le nirvana, l’extinction dans la suprême
Réalité.
SUGGESTIONS POUR UN TRAVAIL DE GROUPE
—Précisez si ce chant vous semble particulièrement beau et grand, et
pourquoi.
—Notez les passages qui mettent en valeur les uns ou les autres de grands
thèmes religieux : respect de la vie, devoir moral, renonciation, immortalité,
adoration de la divinité, etc.
—Mettez en parallèle ces thèmes de la Bhagavad Gîtâ et les thèmes
correspondants ou opposés du Nouveau Testament.
—Exprimez en quoi l’attitude demandée par Krishna est désirable pour
un chrétien, et en quoi elle est inacceptable.
—Procurez-vous une traduction complète de la Gîtâ (il en existe dans de
nombreuses bibliothèques) et lisez au moins quelques-uns de ses chants,
en particulier le onzième et le dix-huitième.