Pierre Vittoz (1926-1978)
Masterwork on Tibetan Civilization

Biography Works Written by PV
Nr1: Six Years Ladakh (1957)
Nr3: Alpes Vaudoises (1970)
Nr5: Orient. Religns (1978)

Mentioning PV
B.Pierre's Nun (ENG, 1955)
A.Tharkay Biogr (1954)


TEXTE INTÉGRAL DU LIVRE:

Pierre (et Catherine) Vittoz: Un Autre Himalaya, Missions protestantes, Lausanne, 31 août 1957, 186 pages. Ouvrage épuisé (à fin déc.2024).

Ce livre, le chef d'oeuvre de Pierre Vittoz (1926-1978) et de sa femme Catherine (1927-2012) sur la civilisation tibétaine, aurait toutefois peut-être dû s'intituler:
Six Ans au Ladakh (1950-1956) – Essai sur la civilisation tibétaine. Le récit d'un couple de missionnaires-anthropologues.
Avec ce titre "Un Autre Himalaya" peu clair, leur intention à eux (p.186) était de dire quelque chose comme: Un Himalaya devenu familier ou L'Himalaya vu de l'intérieur.

Numérisation réalisée le 23 déc 2024. Mise en ligne le 24 déc 2024. Nettoyage jusqu'à page 30: 02 jan 2025. Table des matières terminée: 07 fév 2025. Nettoyage jusqu'à la page 72: 07 fév 2025. Jusqu'à la page 90: 12 fév 2025. Jusqu'à la page 100: 23 fév 2025. Jusqu'à la page 104: 28 fév 2025. Jusqu'à la page 113: 03 mar 2025. Jusqu'à la page 139: 07 mar 2025. Joli menu en en-tête et pratique vers les 12-17mar2025. Pages 169 à 177: 25 mar 2025. Pages 178 à 186: 26 mar 2025. Pages 140 à 159: 29 mar 2025.




          




PIERRE VITTOZ

UN AUTRE HIMALAYA
[Six Ans au Ladakh (1950-1956) – Essai sur la civilisation tibétaine. Le récit de deux missionnaires-anthropologues suisses.]



CONTENU:

Première partie: GRANIT
[géographie, histoire, économie, structures sociales]

0 Carte du Ladakh p.0
1
[L'avion:] La machine
à remonter le temps
[vers le Moyen Âge et vers les âges géologiques]
p.1-10 (pdf)
2 [Leh, la] Capitale
[par Catherine Vittoz]
p.11-17 (pdf)
3 En chemin
[Les chemins de montagne ladakhis]
p.18-24 (pdf)
4 Vie et travaux
[L'économie tibétaine, les circuits commerciaux, nomades et sédentaires, classes sociales]
p.26-30 (pdf)
5 À la recherche du temps perdu
[par Catherine Vittoz]
[Voyages chez les nomades du Changtang]
p.31-48 (pdf)
6 Jeux de nuit
[Musique tibétaine, danses, théâtre]
p.50-60 (pdf)
7 Courrier du coeur
[Moeurs amoureuses et mariage]
p.61-81 (pdf)
8 [Les] Enfants
[Démographie et natalité, l'impact des monastères et des mariages polyandres, la place des enfants dans la société]
p.82-90 (pdf)


Deuxième partie: TURQUOISES
[religion et culture]

9
Lettres
[Psychologie implicite de la langue tibétaine, littérature et art du livre]
p.93-113 (pdf)
10
De la magie à la certitude
[Histoire d’un lama de Tashilumpo converti au christianisme.
Les monastères. Les Dardes.]
p.114-129 (pdf)
11
Peinture religieuse
[La peinture sacrée. Le bouddhisme.]
p.130-139 (pdf)
12
Une chasse au manuscrit
[Démasquage d'un canular sur Jésus en Inde (nov 1954) par une fouille des livres du monastère de Hemis au Ladakh. PV et l'ésotérisme]
p.140-159 (pdf)
13
Chrétien, mais Chrétien tibétain
Avec C.V.
p.160-168 (pdf)
14
Aube
[L'éveil identitaire culturel ladakhi]
p.169-177 (pdf)
15
Un autre Himalaya
[À la fin de leurs 6 ans de séjour, PV et CV perçoivent le Ladakh différemment: c'est devenu pour eux "un autre Himalaya".]
p.178-186 (pdf)
Fin
p.188-190







Copyright by Missions Protestantes, Lausanne

Couverture:
Denis Bertholet, photographe, Verbier
Jacques Perrenoud, dessinateur, Lausanne

Imprimé en Suisse





À nos enfants Jean-Otpal et Anne-Tsésal





AVANT-PROPOS

En compagnie de Bernard Pierre, de Claude Kogan et de Raymond Lambert, ou en grimpeur solitaire, j’ai eu le plaisir de parcourir glaciers et arêtes de l’Himalaya.

[Allusion cryptique à la Pierre Vittoz à ses exploits d'alpiniste d'élite: ses escalades de sommets du Ladakh et du Népal. Notamment:
–Sa première ascension historique du
Stok Kangri, au Ladakh, en solitaire, en août 1951.
–Sa grande expédition au Nun en 1953. Après un mois et demi d'aventures mémorables, il a alors réussi la première ascension historique de ce sommet de 7'135 m (le plus haut du Cachemire indien), avec Claude Trouillet veuve Kogan, le 28 août 1953.
–Sa première ascension historique du Matho Kangri, au Ladakh, en solitaire, en juillet 1954.
–Son expédition au Ganesh Himal, au Népal, en 1955, pendant laquelle la fièvre l'a forcé à abandonner. Le reste de l'expédition a réussi la 1ère ascension historique du Ganesh I Yangra (7'422 m) le 24 octobre 1955.
]

J'ai surtout eu le privilège de vivre des années dans l’Himalaya, parmi les Tibétains [de 1950 à 1956], et c’est de cette rencontre avec les habitants du pays des neiges que j'ai désiré rapporter un livre.

Mais vivre six ans en tête-à-tête entre époux dans la solitude de montagnes désertiques crée une union de recherche, de pensée et de joie telle que ce livre ne pouvait être écrit en solitaire. Chaque thème a jailli, a été élaboré, repris, vécu, parfois souffert dans cette communion de tous les instants. Le trait de plume de ma femme est pourtant plus marqué dans certains chapitres, en particulier dans Capitale, A la recherche du temps perdu, Chrétien, mais chrétien tibétain.

Compagnon d'escalades alpines, guide dans l’art de penser et d’écrire, et surtout ami, Edmond Pidoux, auteur de "L’Afrique à l’âge ingrat", est présent dans chacune de ces pages.
[Edmond Pidoux était le mentor de PV, celui qui l'avait initié, encore ado, à l'alpinisme et à l'écriture.]

C’est l’Eglise Morave — ou mieux Eglise de l’Unité des Frères — qui nous a conduits dans l’Himalaya où elle a fondé des communautés chrétiennes depuis le siècle passé. À travers elle, nous avons été au service de l’Eglise de Jésus-Christ dans le monde.




GRANIT



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Carte du Ladakh:
Dans le livre de 1957, une carte vide et peu utile, probablement dessinée à la main par PV. Je donne deux meilleures cartes en remplacement.


Source: Temsias (0.10 Mb)




Source: Leh Ladakh Tours (2024) (0.28 Mb)






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Chapitre 1

LA MACHINE À REMONTER LE TEMPS
[L'avion, machine à remonter le temps, vers les âges géologiques (l'Himalaya), puis vers le Moyen Âge (le Ladakh)]



[Septembre 1950.] Enfin nous étions près du but! La veille, de l’autobus qui nous avait secoués au travers de la jungle et des lits de rivières, nous avions aperçu deux ou trois fois des montagnes entre les arbres: l’Himalaya, avec un très grand H. C’était la seule preuve de sa proximité. La grande plaine, la chaleur, la poussière, avaient l’anonymat de n’importe quel espace tropical.

[Pierre et Catherine Vittoz (24 et 23), fraîchement mariés, venaient d'arriver en Inde – indépendante depuis 3 ans. Ils avaient d’abord navigué depuis Londres jusqu’à Bombay, puis continué en train et en autobus jusqu’à Jammu au Cachemire.]
Assommés de soleil et de lenteur, nous avions débarqué à Jammu, capitale d’hiver du Cachemire. Petite ville grouillante et bariolée, typique de l’Inde. Frais arrivés d’Europe, ma femme et moi écarquillions les yeux pour tout voir, pour mieux voir: les échoppes entassées sur la rue, les coolies au petit pas dansant, les vaches en promenade sur les trottoirs, les fonctionnaires indiens arborant le casque «colonial», dont l’Européen ne veut plus, les lessiveuses sur les marches d’un temple baignant dans la rivière.

Malgré un soleil écrasant, nous ne nous lassions pas de regarder: c'était neuf pour nous, et c’était déjà presque vieilli. Nous nous rendions compte que cette Inde, à peine entrevue, il fallait la quitter. Ce qui nous attendait, tout proche, était différent. Nous disions au revoir à une nouvelle connaissance.

À l’aérodrome, étalé dans un fauteuil, je pris une limonade. Je n’avais pas soif, et n’aime pas spécialement l’eau

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gazeuse. Mais combien s’écoulerait-il de temps avant que je puisse de nouveau dire: «Un grand verre. Et une paille»?

Côte à côte nous prîmes place dans l’avion. Une vieille carlingue, pleine de caisses amarrées avec des cordes [un DC-3 de l'armée indienne, qui venait de s'assurer le contrôle du Ladakh, en novembre 1948, soit deux ans auparavant, après une guerre d'une année contre les milices pakistanaises]. Passagers, nous étions de surplus et dûmes nous caser comme nous le pouvions parmi la cargaison. Je ne pus m’empêcher d’envisager le sort de mes jambes entre ces caissons en cas de mauvais atterrissage.

Les roues ont lâché la piste de béton. Ma femme me regarde avec un sourire. La plaine, les arbres filent à grande vitesse. Puis ils basculent. L’aile droite est en plein ciel, l’aile gauche pointe vers un lagon dans la jungle. Et tout le pays tourne lentement autour de ce lagon.

Un lit de rivière desséché. Une grande route. L’aérodrome tiré au cordeau. Les toits entassés de Jammu. La forêt dont le soleil a brûlé la couleur. Des champs auxquels le tracteur a imposé sa géométrie. Un lit de rivière desséché. Une grande route. L'aérodrome… Deux tours. Trois tours. Brusquement l'horizon apparaît de nouveau au bout des deux ailes. L'avion est assez haut pour franchir une première chaîne de collines. La plaine de l’Inde et du Pakistan s’enfonce dans la distance et dans la brume lumineuse. Une page est tournée.

Le bord de la plaine lève comme une planche voilée par le soleil. Sous le sol maigre on devine une couche de rocher, une dalle énorme. L’instant d’après. on en voit la tranche, sciée par l’érosion. Une autre dalle lui succède, elle aussi relevée vers le nord où nous allons. Puis une troisième. Et dix… cent! Toutes offrent au soleil une grande surface lisse et gazonnée, à peine inclinée de vingt degrés. De l’autre côté: chute abrupte où s’accrochent de gros buissons. Jamais je n’ai vu pareille régularité de couches géologiques. Tous ces plans sont rigoureusement parallèles. Miracle du mouvement suggéré par les lignes immobiles: arrachée à l’horizontale désespérante de la plaine, la croûte terrestre entière

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s’éveille et se soulève. Ce n’est pas une vague, c’est un océan qui monte. Et dans cette marée, dans son énormité et sa régularité même, on sent une force incomparable, une force capable de soulever plus que ces collines de dalles, plus que des montagnes: les chaînes de l’Himalaya.
[Cette force, nous le savons aujourd'hui, est celle de la tectonique des plaques, en l'occurence le choc de l'Inde qui fonce dans l'Asie... PV le savait-il?]

A peine ce rempart de collines est-il franchi que l’horizon bascule de nouveau. Cette fois, c’est l’aile gauche de l’avion qui flotte dans un ciel éperdument bleu pendant que la droite montre la terre.

Descendons-nous? Non, nous montons. Tour après tour, lentement, le pilote élève sa machine au-dessus d’un immense pâturage coupé d’une route poussiéreuse. Un groupe de huttes en boue et en branchages apparaît, mais il est si bas, si lointain, qu’il n’attire plus l’attention. Que voit-on d’autre? Les grands sommets de l’Himalaya? —Des collines vertes, ou pelées, ou rocheuses. Nous sommes encore enfermés entre les promontoires et les chaînes inférieures. Dans un trou.
—Là-haut, est-ce un nuage?
—Oui... Non... Non, c’est un glacier. À gauche se détache une arête sur le ciel.
—En voilà un autre. Et là-bas… Et là!

L’avion sort lentement du trou. Et l’une après l’autre des montagnes blanches poussent par-dessus l’horizon. La machine se rétablit et pique tout droit vers une brèche de la chaîne intermédiaire. Un instant la crête de rochers mouchetée d’herbe semble à dix mètres du hublot. Puis elle se dérobe, d’autant plus vite que l’appareil monte, monte toujours à plein régime.

Au-dessous de nous s’étale un immense bassin plat: la fameuse vallée du Cachemire.

À 1'500 mètres d’altitude, elle jouit d’un climat de rêve. Des vergers par milliers. Des villages partout. Des bouquets de grands arbres feuillus. Des rivières et des canaux dans toutes les directions. Au centre, encadrant les plus grands méandres, entourée de ses jardins

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et de ses lacs, Srinagar, la Venise de l’Est. Comme nous sommes loin de l’incendie de Jammu!

La «Venise de l’Est» est entourée de la «Suisse de l’Inde». Le pourtour de l'immense cirque est tapissé de conifères. De tous côtés, ce sont des vallons alpins encaissés et ombragés, dominés par des montagnes qui semblent venues tout droit du Valais avec leurs formes irrégulières, variées à souhait, et qui pourtant ont un air familier à l’alpiniste.

L’avion, toujours montant, suit le principal de ces vallons. On distingue des chalets, des mulets même. Ravi de trouver l’Himalaya fidèle au rendez-vous, parent de ces Alpes Pennines et Bernoises dont je connais tous les recoins,
[PV était déjà, à 24 ans, un alpiniste émérite]
je suis de l’œil les glaciers, les arêtes, les grands pans de neige. Il doit faire bon grimper là, chercher son chemin, escalader de nouveaux sommets!

Mais est-ce là tout l’Himalaya? N’ai-je pas vu des photos de montagnes moins aimables, moins familières?

Soudain nous nous regardons, interloqués. Mon œil se pose une seconde sur un sac de blé, pour s’ajuster et s'assurer qu’il voit net. Dans une échancrure est apparue une masse blanche [gigantesque] sur le ciel de Prusse. [Le bleu de Prusse est un bleu très foncé.] Du coup, tous les sommets alpins qui nous intéressaient tant sont devenus ce qu’ils sont vraiment: des buissons autour d’un monument. Par-dessus se campe, effarant et serein, l’Himalaya.

Le reste a disparu. Nous n’avons d’yeux que pour ces cannelures de glace, ces arêtes qui tranchent l’azur, cette face immense et sobre. Le Nanga Parbat.
[8’125 m, situé dans le Cachemire pakistanais, à 250 km au nord de Jammu, à 120 km au nord de Srinagar. À cette époque, en 1950, ni le Nanga Parbat, ni le K2 n'avaient été escaladés. Ils furent conquis tous deux durant le séjour de PV au Ladakh!].

La photo m’avait familiarisé avec ses détails, pas avec sa grandeur. Personne ne m’avait dit sa dimension. Huit mille mètres, pensais-je, c’est deux fois quatre mille, deux fois les Alpes. [Mais] non, ça ne se chiffre plus, ça ne s’arpente plus.
[Certes: en volume, ce colosse deux fois plus haut doit être huit fois plus gros...]
Cette montagne n’est pas à la mesure de l’homme et de ses calculs. Elle est à la dimension de la planète et du cataclysme.
[Le cataclysme qui a donné naissance à l’Himalaya. P.V. savait-il que c’était le choc de l’Inde s’enfonçant dans l’Asie?].

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Les moteurs ont changé de régime. Enfin l’avion a atteint le palier qui lui est nécessaire, cinq mille mètres. Appuyées sur les caisses, nos mains sont bleuies par le froid et le manque d’oxygène entre ces tôles d’aluminium où siffle le vent. Je m’en inquiète une seconde, mais mon regard retourne aux hublots, fasciné. Des parois de rocher passent à côté de nous, des pans de glace glissent au bout des ailes. Nous planons à mi-hauteur; les sommets nous dominent de loin.

Malgré la vitesse de l’avion, les masses des montagnes sont si grandes qu’on a l’impression d’un vol au ralenti. Il y a tellement de glaciers de tous côtés que le temps semble figé lui aussi. Nous voguons sur une mer calme où des icebergs dérivent sans bruit.

Blancheur aveuglante sous un soleil trop dur. Il n’y a pas de nuages pour diffuser la lumière, pas la moindre brume pour estomper les angles. On distingue chaque corniche de neige, chaque bloc de glace. Il y a trop de détails, presque trop de montagnes aussi pour qu’on puisse toutes les admirer. Et pourtant je ne veux pas manquer un seul aspect de ce monde de la glace qui se révèle d’un coup. Une croûte de givre couvre le hublot sous mon haleine; je la gratte; elle se reforme; je la gratte encore avec frénésie.

Sur notre gauche, le Nanga Parbat s’éloigne, planant seul sur un chaos de glaciers. À droite défilent des pyramides. «Quarante siècles vous contemplent». Ou est-ce quarante mille? —Merveille de l’avion, intrus dans ce monde d’avant l’apparition de l’homme...

En avant, à gauche — est-ce très loin? je ne sais plus, les distances n’ont plus de sens — s’étale une masse de glaces prodigieuses. Une banquise de montagnes. Dominant l’étendue, sur une charpente énorme, se dresse le Ch’ogori (le K2), la deuxième montagne de la Terre
[à 150 km au nord de leur route].

Fouillis de sommets! Partout en surgissent de nouveaux. Ont-ils sept mille mètres, huit mille peut-être? Tous sont

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blancs, éclatants, sans histoire, sans nom, par centaines. C’est un hérissement de montagnes trop serrées pour qu'on en puisse même distinguer les chaînes. Un déferlement d’arêtes, l’océan de l’Himalaya et du Karakoram.


Nous glissons vers l’autre bord de l’Himalaya. Nous descendons l’autre versant du monde. Au-dessous de nous, glaciers et névés s’amenuisent, font place aux cailloux et aux moraines. L’avion s’est abaissé à peine, mais les étendues de glace perdent du terrain. La pierre envahit les vallons de ses taches vivantes, ocres ou blondes; elle s’étend et lèche les flancs de la montagne; dans la vallée suivante les flancs sont secs, et des taches de rocher apparaissent jusqu’auprès des sommets; encore quelques minutes et l’on aperçoit des montagnes entièrement dénudées de neige.

Le relief s’atténue un peu. Nous ne sommes plus au cœur du cataclysme qui a fait éclater la croûte terrestre, nous approchons de son bord. Les crêtes des vagues s’arrondissent, les creux se comblent. Ici et là la montagne a encore un soubresaut: comme l’écume jaillit du choc des vagues, une lame de pierre surgit des collines, couteau ébréché de la Terre qui menacerait le Ciel — ou notre fragile carlingue. L’avion évolue entre ces sabres monstrueux, les frôle, presque à s’y éventrer, pendant que l’œil impénitent du grimpeur y cherche déjà des voies d’escalade…

Sable et caillou à perte de vue. L’unité de couleur s’est faite: partout l’ocre du granit; ocre jusqu'au sommet des montagnes, ocre jusqu’au fond de la plaine où la rivière n’arrive même pas à verdir ses berges. Monde minéral dans tout son silence pétrifié. Survolons-nous un astre nouveau? Les héros de Jules Verne n’ont rien pu voir de plus mort, de plus inhumain quand leur obus tournait autour de la Lune. [À cette époque, en 1950, aucune sonde n’avait encore survolé la Lune! Aucun cosmonaute ne l’avait encore foulée.]

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Nous perdons de l’altitude. Une piste de caravane traîne sur le sable. J’oubliais qu’on pût vivre sur cette planète. Nous survolons le chemin de sable à travers un plateau, au long d’une gorge, par un groupe de cubes blancs — tiens, on habite même ici? — près de la rivière. Dans un vallon apparaît un hameau autour d’un bouquet d’arbres.

Nous rasons une colline, tournons autour de la suivante; les quartiers de roc défilent à folle allure; la cargaison gémit quand les roues frappent la plaine; la machine s’arrête dans un nuage de sable.

Pendant que des porteurs s’affairent, nous sautons hors de la carlingue pour nous trouver hébétés, éblouis par la lumière du désert.

À cinquante pas, encadré de chevaux, se tient un groupe immobile: de grandes robes de bure, des capes en peaux à longs poils, des chapeaux de fourrure sur des faces plates, des couteaux passés à la ceinture, des pieds nus, une attitude de réserve et de curiosité. Des Tibétains. Mes Tibétains.

Il y a deux heures, nous étions au vingtième siècle; une heure, nous planions dans les temps géologiques. Voici le Moyen Âge, avec sa lenteur et sa rudesse, ses habits de laine, ses couteaux à tout faire et son amour du cheval.

Comme elle est lointaine, la limonade de Jammu!


J'irai jusqu’au village à cheval. [Et Catherine? Et les bagages?]. La selle est de bois. Mais elle est recouverte d’un tapis chatoyant…


Deux heures plus tard, nous entrons dans la maison qui nous abritera six ans. Réception émue par les seuls Européens — le couple anglais que nous venons aider.
[Toujours le style cryptique de P.V. Il s’agit de Norman et Mary Driver, les précédents missionnaires “moraves” en poste à Leh depuis... 1933. Et le couple Vittoz ne venait pas les ”aider”... Il venait les remplacer, afin que ceux-ci puissent enfin rentrer en Angleterre. Les Driver montraient donc leur "maison de fontion" aux Vittoz, afin de la leur laisser.].

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C’est ici Leh, chef-lieu d’une province himalayenne, le Ladak, [dans] l’extrême nord de l’Inde.

La frontière du Tibet [encore indépendant, mais qui sera attaqué par la Chine dès le mois suivant, en octobre 1950; PV pourrait tout de même y faire allusion...] passe quelque part entre les collines de cailloux, un peu à l’est d’ici [le flou complet du style PV: la frontière tibétaine passe au plus près à 100 km à l’est de Leh].

Toute la province, d’ailleurs, est habitée de Tibétains, qui vont être désormais nos interlocuteurs. En buvant l’inévitable tasse de thé, nous feuilletons distraitement quelques livres décrivant le pays au seuil duquel nous sommes.

Soudain je tombe en arrêt devant une vieille carte. Elle s’intitule "Carte du Grand Thibet; pour servir à l’histoire générale des voyages. Tirée des Auteurs Anglois. Par M. Bellin, Ingénieur de la Marine. 1749".

C’est un plaisir de la contempler. Les montagnes y sont représentées en perspective aérienne, toutes semblables, pieusement alignées. Les cours d’eau en descendent sans malice, formant d’innombrables méandres pour s’écouler régulièrement vers un lointain océan, à moins que M. Bellin dessine un marais et nous avertisse en toutes lettres: Cette rivière se perd dans les sables. La ville de «Lassa» est bien indiquée, avec pour sous-titre «Pagode du Dalaï-Lama». M. Bellin nous offre une surprise ou deux: ainsi il trace bien l’Indus partant du Kailas vers le nord-ouest jusqu’au «Latak»; mais là, au couvent de Pituk tout proche de Leh, son fleuve lui échappe, tourne en plein sud par-dessus les montagnes, reçoit le Sutlej, tourne à l’est et se baptise «Rivière du Gange». Avec quelque imagination on devine que le «Lac Terkiri» au nord de Lhasa est le Tengri Nor, que «Chiron» est le marché de Kyirong à la frontière népalaise, et que «Dshaprong» est le village de Tsabrang où les jésuites ouvrirent une mission voilà plus de trois siècles.

Mais, à côté de cela, que de noms trop mal écrits, trop mal placés pour être identifiés! Que de chaînes de montagnes dessinées au petit bonheur! Que d’étendues où aucun des «Auteurs Anglois» n’a pu décrire quoi que ce fût!

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Malgré sa curiosité, M. Bellin n’avait pas abouti à grand-chose… En savons-nous plus? Bien sûr, nous distinguons le Gange de l’Indus. Nous savons aussi que la grande rivière traversant le Tibet d’ouest en est est le cours supérieur du Brahmaputra. Quoi encore? — Peu de chose. Nos cartes, elles aussi, ont de grandes taches blanches; elles montrent encore des montagnes et des rivières dessinées à force d’imagination et de talent créateur. Le pays s’est révélé trop grand, trop dur pour les topographes.

Au Tibet central, les Anglais ont dû se contenter d’envoyer de faux pèlerins hindous qui comptaient leurs pas dévots d’un lieu à l’autre et utilisaient leur chapelet comme boulier!

Seul un explorateur d’une classe exceptionnelle, le Suédois Sven Hedin, a réussi à parcourir de grands territoires et à faire des découvertes de premier intérêt: les sources de l’Indus et une chaîne de montagnes de mille kilomètres. Ce qui est plus petit, on ne l’a pas encore aperçu.

Voilà pour la géographie physique, pour les caprices de l’écorce terrestre. Mais les hommes? Que savons-nous des Tibétains, de leur histoire, de leur vie? Peu, bien peu.

Des chercheurs, des spécialistes baptisés tibétologues, ont ici et là soulevé des coins du voile, étudié en partie — en partie seulement — la langue tibétaine, compris un peu certains aspects de la vie, de la mentalité de ces hommes isolés derrière l’Himalaya. [Mais] tout cela est encore bien fragmentaire.

De même que M. Bellin, ingénieur de la Marine, ne devait pas être dans son élément quand il dessinait les plus hautes montagnes du monde, personne n’est à l’aise, personne n’est dans un domaine qu’il connaît quand il parle de la vie tibétaine. Comme la carte de ce brave homme, les récits et les études sur les Tibétains de ceux mêmes qui connaissent le mieux le «Toit du Monde» possèdent des sections trop floues pour être identifiables, des chapitres plus devinés que documentés. Et sur de vastes étendues de la mentalité des Tibétains, aucun «Auteur Anglois» ou autre ne décrit quoi que ce soit…

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L’avion [un DC-3 de l’armée indienne] — et une société missionnaire [l’Eglise protestante allemande “morave”] — nous ont déposés par delà l’Himalaya [au Ladakh] chez les Tibétains. Nous ne sommes pas à l’intérieur des frontières politiques du Tibet où, bien à regret, nous n’aurons pas l’occasion de pénétrer. [En effet, le Ladakh, après avoir été longtemps partie de l’Empire britannique des Indes, a été en 1947, pendant la partition Inde-Pakistan, annexé par la jeune République Indienne. Quant au Royaume théocratique du Tibet, il a été attaqué par l'Empire chinois en octobre 1950, un mois après l'arrivée des Vittoz au Ladakh, et envahi dès mai 1951.].
Mais nous sommes en plein dans ce monde séparé du monde par ses barrières naturelles prodigieuses.

Pendant des années, nous allons vivre parmi les Tibétains. Plus: avec eux. Nous allons essayer de les comprendre, de nous identifier à eux. De communier avec eux.

Je me refuse au jeu des théories qui veulent accentuer — ou au contraire estomper — les différences entre races humaines, mentalités ou cultures. J’essaierai d’écarter toute idée préconçue, et j'irai aussi loin qu’il m’est possible à la rencontre de mes voisins.

Peut-être comprendrai-je «intellectuellement» leur vie. Peut-être me sera-t-il donné d’y entrer, de la vivre. Peut-être aussi trouverai-je des murs infranchissables, des pas que je ne pourrai pas accepter de faire. Peut-être enfin certaines barricades tomberont-elles, si mes amis tibétains essaient eux aussi de les renverser. Aventure!

Espérons seulement que cette tentative mènera quelque part, que les petits ruisseaux des intentions, de l’étude et de l’amour se rejoindront. Et qu’il n’y aura pas besoin d’écrire en conclusion: Cette rivière se perd dans les sables…

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Chapitre 2

[LEH: LA] CAPITALE
[par Catherine Vittoz]


Leh. On trouve ces trois lettres au revers de l’Himalaya sur presque toutes les cartes de l’Asie, même celles à grande échelle. Cette bourgade de 2'500 habitants environ est la capitale de l’Ouest himalayen, le Ladak, ou Tibet occidental, comme on l’appelle souvent.

C’est la seule «ville» dans un désert de montagnes qui s’étend à des centaines de kilomètres vers le Cachemire, des milliers de kilomètres vers Lhasa, capitale du Tibet proprement dit, et plus loin encore vers la Chine, la Russie et l’Afghanistan.

C’est une oasis située dans un vallon latéral de la vallée de l’Indus. Le vallon lui-même est entouré de collines en fer à cheval. Les plus basses, aux deux bouts, touchent presque le fleuve tandis que les autres se relèvent en théâtre antique. Pas un sapin, pas un mélèze sur ces montagnes. Pas non plus de mousse ni d’herbe qui les enroberait de vert. La roche nue, pelée, écorchée, étale ses ocres et ses gris à perte de vue. Sur les crêtes seulement, une ligne blanche de neige que le soleil violent n’a pas réussi à fondre.

Leh est située à 3'500 mètres, altitude du Jungfraujoch. Toutes les arêtes qui la dominent dépassent de loin les plus hauts sommets des Alpes. [Ces arêtes et sommets font en général entre 5'500 et 6'000 m d'altitude.]

Sécheresse extraordinaire: il ne pleut jamais — en six ans nous ne verrons pas une averse — et il ne neige que très

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rarement. La raison en est là, toute proche: c’est la barrière immense de l’Himalaya où s’accrochent tous les nuages, où même la mousson est arrêtée. De temps en temps, les voiles de quelques nuages voguent dans le ciel bleu. Mais elles ne font que passer.
[Mais pourtant, ni PV ni CV ne semblent avoir jamais jeté aucun regard vers le ciel étoilé, la nuit, pendant plus de cinq ans et demi!]

Et le pays reste un désert, un désert presque parfait. On a voulu planter des cactus sur les plaines de sable: ils ont péri de soif.

Pourtant, les Tibétains se sont cramponnés au granit. Ils se sont groupés autour des ruisseaux de montagne. Ils ont capté chaque torrent glaciaire, l’ont dirigé, canalisé. Ils ont pu irriguer quelques champs, créer des oasis, faire fleurir le désert.

Quelques villages bordent l’Indus, serpent vert dont les anneaux s’étalent dans la plaine. D’autres — tel Leh — sont blottis dans un vallon latéral, où descend un torrent qui ne rencontre jamais l’Indus, tant il est léché jusqu’à la dernière goutte par les hommes et par le désert.

Un piton de granit domine Leh. Du sommet, le regard plonge dans le nid de verdure et de fraîcheur au creux des pentes grises et monotones. Point de zone intermédiaire entre le désert et l’oasis; pas trace de pâturage; pas de demi-teinte entre l’ocre du sable et le vert des champs. La vague jaune qui monte du fond de la plaine se brise net contre le mur d’une maison, contre les pierres qui bordent l’orge et la luzerne.

Les champs sont disposés en terrasses, donnant au terrain un profil d’escalier gigantesque. Il faut qu'ils soient plats pour que l’eau n’entraîne pas la terre sablonneuse patiemment fumée.

Ici et là, dans la plaine, brille comme un coin de ciel bleu un étang artificiel, où est collectée l’eau de la fonte des neiges. On dirait qu’on a éparpillé les morceaux d'un miroir brisé sur une pelouse. Les flaques lumineuses égaient l'amphithéâtre ensablé: elles sont le symbole et la condition de la vie dans le désert.

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Presque partout des arbres au bord de l’eau: des peupliers dont les pinceaux s’allongent loin au-dessus des toits plats comme pour supplier les nuages; des saules touffus et arrondis qui se serrent les uns contre les autres, telles des femmes derrière une table de fête pour se raconter des histoires.

Sur la périphérie de cette nappe verte se dispersent les cubes blancs des fermes passées à la chaux, plus clairsemés ou plus serrés selon qu’on s’éloigne ou se rapproche du centre.

Au pied de notre promontoire, il n’y a plus de champs: les toits à terrasses des maisons collées les unes aux autres s’étalent en demi-cercle. Une rue, presque un boulevard, traverse la bourgade de part en part: c’est le bazar, la véritable artère de la ville de Leh, qui part du cœur de l’éventail, au pied d’une énorme bâtisse aux lignes sobres: le palais royal.

Construit à même la roche, le palais domine toute la contrée de ses neuf étages. Les pentes par derrière se redressent au point que, de la crête de la colline, on pourrait presque sauter droit sur son toit; et toute la colline est si abrupte qu’un second saut nous ferait atterrir au beau milieu de la place du marché.

Descendons la colline par les éboulis de l’autre versant et allons faire un tour en ville. Le chemin sablonneux furette entre les cailloux. Il côtoie un «bisse» où des gosses en haillons puisent de l’eau, s’enfonce sous la voûte d’un cénotaphe et, après un angle brusque, se divise en deux bras pour enserrer un mur à prières.

Tandis que nous prenons à gauche, un cortège d’ânes arrive par la droite, chargé de sacs de terre. Sur le plus haut cadichon, par-dessus la charge, est juché le gamin qui conduit la troupe; ses pieds nus se balancent de chaque côté du sac sous la robe de laine vingt fois rapiécée. «Hoï! Hoï!» L’âne trotte et secoue son cavalier, qui n’en a cure et manie son bâton de plus belle.

Les maisons nous tournent le dos. Elles n’ont de fenêtres que sur la cour. Et encore! Le rez-de-chaussée sert d’écurie

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et d’étable. Au premier, qui est la résidence d’hiver, comme on n’a pas de vitres, on a préféré ne pas avoir de fenêtres non plus. Ce n’est qu’en été, quand on habite le deuxième, ou le troisième, qu’on apprécie l’air et la lumière de la haute montagne.

La ruelle serpente d’une tache de soleil à un trou d’ombre. Nos pieds se marquent dans le sable à peine tassé. La place du marché est au prochain détour.

Nouveaux venus, nous avons peine à distinguer les hommes des femmes. Ils semblent tous pareils dans leurs robes de laine rouge foncé qui descendent jusqu'aux chevilles, avec leurs ceintures de couleurs vives, leurs souliers à la poulaine et leurs chapeaux à oreilles. Et tous ces visages ronds et aplatis, tous ces yeux bridés et noirs, tous ces cheveux noirs tressés n’aident pas à s’y reconnaître!

Une semaine plus tard, nous aurons déjà l’œil plus habile: les hommes n’ont qu’une tresse dans le dos, tandis que les femmes en ont deux, et fort longues, qui descendent souvent bien au-dessous de la taille. Les robes féminines ont des fronces sur les hanches. Les dames s’accrochent une peau de chèvre aux épaules.
—À quoi peut bien servir cette fourrure qui n'est ni belle, ni propre? demandai-je à notre collègue médecin Mary Driver, qui nous pilotait dans ces premiers contacts avec la ville et ses habitants.
[L'Anglaise Mary Driver était la précédente missionnaire "morave". Avec son mari Norman Driver, elle dirigeait l'église de Leh depuis 1933. En septembre 1950, les Vittoz venaient relever les Driver pour reprendre la mission de Leh.]
—Les femmes mettent cette peau pour protéger leurs vêtements quand elles portent leur hotte, tout simplement. A Leh, c’est devenu une mode, tyrannique comme toutes les modes...
—Préhistorique, leur mode! Si je porte le costume du pays, je m’imagine mal affublée d’une peau de bête. Combien je préfère les capes de soieries que certaines…
—Oui, les femme nobles….
—… se jettent sur les épaules.

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—En hiver les capes sont doublées d’astrakan blanc: un manteau douillet.

Nous lorgnons par une porte cochère au bois joliment sculpté pour surprendre le secret d’une cour: une bouture d’œillet déposée presque tendrement dans l’encoignure ensoleillée d’une fenêtre.

La rue vire brusquement. Nous voilà sur la place du marché. Foule grouillante: on n’arrive pas à dépêtrer les animaux des hommes. Des poules volettent çà et là; un homme à turban marchande une hotte de luzerne; un chien aboie; les marchands étalent leurs sacs de thé, leurs selles ornementées et leurs cotonnades chatoyantes; trois compères sont assis en tailleur à même le sol et, placides, se passent l’embouchure d’une longue pipe à eau dont les cuivres reluisent. Foule bigarrée, bavarde, pas pressée.

Au-dessus de cette plate-bande de tulipes — tout ce peuple en robes rouges — le palais gris du roi file droit dans le ciel. Sur les toits, des fanions tout neufs et de couleurs vives, ou défraîchis comme une vieille lessive, répandent au souffle du vent les bénédictions bouddhiques dont ils sont couverts.

Un grand drapeau noir, triangulaire, donne à la mosquée un air de bateau-pirate. Le muezzin marque le temps de la journée chaque fois qu’il monte dans sa tour et, tourné vers la Mecque, les mains aux oreilles, invite les disciples de Mahomet à la prière…. et à la soupe ceux du Buddha. Rares sont ceux qui possèdent une montre. Pour savoir quand il faut préparer les repas ou rentrer des champs, chacun se fie à l’appel du muezzin, horloge parlante de l’Orient…

La seconde horloge est chrétienne; ou, pour mieux dire, elle est accrochée à un bâtiment appartenant à la communauté chrétienne de Leh. Exactement à l’autre bout du bazar, tout près de la porte voûtée qui en est l’entrée la plus fréquentée, se tient une auberge, coquettement propre et balayée, où les

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voyageurs trouvent un abri — gratuit! — pour eux-mêmes et pour leurs bêtes. Dans le va-et-vient continuel de commerçants, de caravaniers, de pèlerins qui passent à travers Leh, ils sont nombreux ceux qui résident quelques jours à l’auberge. Mais tous les passants, même s’ils ignorent [même s'il ne savent pas lire] l’heure, regardent la grosse horloge de fabrication suisse — naturellement — accrochée au-dessus de la porte.
[Catherine Vittoz, une Suissesse, n'oublie pas la grande spécialité industrielle de son pays.]

Seuls les musulmans et les chrétiens auraient-ils le sens du temps?

Dans le bazar les gens achètent et bavardent. Tranquillement ils vont d’une boutique à une autre, gravant leur place dans ce tableau haut en couleurs, comme les morceaux de verre d’un kaléidoscope. Derrière les cadres de bois des échoppes, on devine un amoncellement d’articles.

Nous nous approchons d’un étalage. Il y en a pour les yeux du client, pour son nez et ses oreilles, sans parler de son porte-monnaie. Le marchand — un Indien — a le nez busqué, les cheveux luisants, le ventre replet. Petite veste de coton noir, vaste pantalon blanc sale flottant autour de ses jambes maigres, couverture jetée en travers des épaules.

Empressé, il baragouine en urdu et en anglais, parsemés des trois mots tibétains qu’il connaît.

—Que désirez-vous? J’ai une très jolie soie, et pas chère…

Nous n’avons envie de rien. Sauf de voir: sacs pleins de thé noir ou vert, sacs de sel et de farine; boîtes remplies de muscade, de poivre, de sucre candi; guirlandes de poivrons rouges; mouchoirs traînant entre les outres de beurre entamées. Les cahiers voisinent avec les aspirines, les «Camel» avec les lampes à huile, les bobines avec les canards de plastic.

Quel capharnaüm! On trouve tout sur cet étalage, en vrac!

Quant aux prix, ils ne sont pas affichés. On les fixe d’après la tête du client. Le passe-temps favori n’est-il pas le marchandage? Devant chaque comptoir on trouve un ou deux badauds:

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Leh, avec le palais royal, dans son amphithéâtre de sommets, en ruine.
Rien que des pierres. rien que du vent dans ce désert de derrière l’Himalaya.
Mais plus aride est le pays, plus joyeux et ardent semble le cœur.

Photo Pierre Vittoz


Pages 16+1 et 16+2 pas comptées



—Combien la marmite?
—Quatre roupies.
—C’est trop cher, je la prends pour trois.
—Impossible.
—Eh bien! quatre annas de plus…

Le marchand joue l’inflexible. Le client plaide, supplie, tempête pour deux sous, quatre sous; et quand il a obtenu gain de cause, souvent il s'en va sans acheter, content d’avoir fait rabattre le prix pour le plaisir.

Ces jeux-là prennent du temps. Quand un Ladaque dit: "Je vais au bazar", inutile de lui demander l’heure de son retour. Entre les amis, les marchandages, les tournées de narguilé et de bière, la journée aura passé… Heureusement qu’il y a d’autres membres de la famille pour faire le travail!

La foule du bazar nous regarde; sans insistance, bien que nous soyons nouveaux venus. De temps en temps, on nous salue d’un "Jule!" sonore, la main au front — Bonjour! Bonjour! Chacun sourit, content du soleil, d’une bonne affaire, de pouvoir dire à la maison qu’il a vu les nouveaux missionnaires.

Derrière un rideau d’arbres, tout près du réservoir, il y a notre maison — assez tranquille pour qu’on y puisse rêver, assez confortable pour qu’on ait envie d’y rester. Saurons-nous ne pas être des «insulaires» dans notre jardin, et sortir, nous promener, rejoindre les gens dans le bazar, vivre au cœur de la cité?

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Chapitre 3

EN CHEMIN     (1)
[En cheminant à travers hauts plateaux et montagnes]



Voyage depuis Leh vers le village de K'alatsé.

Il y a une heure que nous chevauchons, mon collègue et moi.
[Qui est donc ce "collègue"? Nous n'en saurons pas plus, de tout le chapitre... Nous apprendrons toutefois (à la fin du chapitre...) que ce déplacement conduisait Pierre Vittoz et ce "collègue" depuis Leh jusqu'à Khalatsé, un village en aval sur l'Indus, à 110km à l'ouest de Leh à vol d'oiseau.]

Nous avons laissé derrière nous Leh avec sa rue bordée de peupliers et ses champs en terrasses. Les chevaux se sont engagés sur un chemin tout droit dans le sable.

Le promontoire [portant un monastère bouddhiste, probablement celui du village de Spituk (le Spituk Gompa), à 8 km à l'ouest de Leh.] que nous visions semblait ne pas se rapprocher. Pourtant, maintenant, nous en longeons le pied.

Au sommet de la falaise s’étagent des maisonnettes carrées aux murs blancs. Sans doute, derrière les lucarnes, des moines sont assis immobiles depuis des heures, sinon des jours, mais aucune vie ne se montre à l’extérieur, ni hommes, ni bêtes, ni arbres même; tout semble avoir été tué par le soleil.

Au bas de la colline sont éparpillés une vingtaine de cénotaphes [monuments à la mémoire d'un défunt, de type tombeaux, mais ne contenant pas de corps] en forme de cuves sur piédestal, parmi lesquels nous zigzaguons à la recherche d’un sol ferme. Derrière le couvent, la plaine étale à nouveau son sable jaune et blanc jusqu’à une ravine qui la coupe. Au fond ne coule qu’un filet d'eau,


(1) L’orthographe des noms de lieux et des termes tibétains n’a pas été francisée. Ils sont écrits selon un système phonétique international illogique, mais qui a fait ses preuves: les consonnes ont approximativement leur son anglais et les voyelles leur son allemand. J’ajoute une apostrophe pour marquer l’aspiration. Ainsi je garde la graphie internationale de noms propres tels que Buddha et Lhasa, et ne mets pas de -s au pluriel de termes tels que lama ou yak.

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mais le fossé creusé et les blocs dont son lit est jonché laissent deviner en quels torrents elle se mue à la fonte des neiges.

Il y a deux heures que nous trottons. Pas la moindre verdure, pas la moindre fleur. Seules les nuances de l’ocre se succèdent et s’entremêlent à l’infini. Il n’y a que de la pierre, des cailloux épars, des collines dont l’ossature perce les pentes de sable.

Au loin, des montagnes brunes figées. Elles nous présentent toujours la même face décharnée, ravagée par le soleil. Pour m’assurer que j'avance, je regarde le sol entre les oreilles de mon cheval, je pousse la bête à la cravache et me soulève haut sur mes étriers… Un coup d’œil à droite et je retrouve la même colline désolée.

Il y a quatre heures que nous trottons. Ces petits chevaux sont d’une ténacité étonnante. Pas d’impatience, pas de galop, mais point d’arrêt non plus. Ils suivent obstinément la trace qui ondoie à travers la solitude. Quand il n’y a ni herbe, ni eau, ni ombre, pourquoi un poney s’arrêterait-il?

Nous venons de dépasser deux hommes courbés sous de hautes charges. «Vous allez à Niemo [Nimu]?» — «Comme vous dites!» — Pourrait-on aller ailleurs? Il n’y a qu’une route, car il n’y a que deux villages à relier.

La piste côtoie une pente de roches lisses que dominent deux grosses aiguilles rousses. Le soleil joue sur leur granit poli par le vent et le sable. On croirait voir les voiles gonflées d’une chaloupe emportée par une vague énorme. Ne serait-ce pas un charmant intermède que de muser sur ces dalles, un repos pour nos yeux de chercher la fissure à escalader jusqu’au sommet? Mais l’étape n’est pas finie et les chevaux s’éloignent vite des rochers solitaires.

Voilà cinq heures que nous trottons. Un chardon ou une luzerne réussissent à ramper ici ou là, à l’ombre d’un caillou. Devant nous, il semble qu’un tapis noir et blanc glisse sur le sable dont il épouse les dépressions: deux ou trois cents chèvres naines s’en vont côte à côte, rasant

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au passage les rares brins d’herbe que le soleil a épargnés. Malgré la chaleur et leur longue fourrure, un gamin les presse sans arrêt pour qu’elles rencontrent de quoi vivre jusqu’à demain. Le village n’est sûrement plus bien loin.

Brusquement, nous quittons le grand plateau et descendons un vallon enserré par les falaises de galets qu’une rivière disparue a entassés et cimentés de son limon. Le chemin serpente entre ces murailles ruinées et débouche au milieu des terrasses où pointent les premières pousses de seigle. Le grain a reçu la bonne place, au chaud et au plat. Les maisons sont à l’écart sur un talus pierreux. Nous y cherchons la source, changeons de chevaux et repartons sans nous être rassasiés de la fraîcheur de cette oasis.

L’après-midi s’avance. Ce désert m’attire par sa monotonie même. Presque rien à voir. Les faibles ondulations du terrain se répètent d’heure en heure. Le chemin ne s’éloigne guère de la ligne droite. A part les nuances du sable brun clair, il n’y a que le bleu du ciel. Le soleil ne dessine point d’ombres. La pierre brûlante ne dégage aucune odeur. De sons, pas davantage; même le vent fuit en silence à travers l’étendue.

Nous venons de longer un «mur de prières» aux pierres gravées de la même formule dix mille fois répétée. Ici, non seulement il n’y a ni bruit, ni senteur, ni couleur, mais la pensée même est absente puisqu’on demande à des cailloux informes de redire la louange de l’immobile Buddha. Abandon au désert, démission de l’être: je n’ai besoin ni d’admirer, ni de juger, ni de sentir quoi que ce soit. Rien ne m'est demandé, pas même une idée. Le cheval m’emporte; il connaît son chemin; je n’ai même pas à tenir sa bride.

Il y a neuf ou dix heures que nous trottons.
[La durée du chevauchage ne présente en soi pas grand intérêt, puisqu'on ne nous dit pas la distance parcourue.]
Nous somnolons sur nos selles, nous soulevant sur les étriers par une habitude qu’ont prise nos muscles. Le chemin traverse une bande d’ardoise pourrie. Ce ne sont que tas de débris, entonnoirs, murs déchiquetés, énormes feuillets branlants.

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Tout est mou. Chaos noir. Ce pays n’a-t-il pas connu la création? Ou plutôt, est-ce la fin du monde d’où la vie se retire?

Après le village [quel village? Niemo/Nimu?], qui nous a offert nourriture et abri, le matin suivant nous amène près de l’Indus. [?À quel endroit? Et pourquoi n'ont-ils pas suivi l'Indus depuis Leh?]

C’est d’abord un bruit sourd comme un immense train de marchandises qu’on entendrait au loin. Le son d’un ou deux chocs violents semble faire vibrer la terre. Puis une fraîcheur humide nous court sur le visage. Quelques touffes de verdure vivent de cette vapeur. La terrasse où court le chemin s’amenuise, nos regards peuvent plonger toujours plus dans la gorge, où le vert de l’eau apparaît enfin.

Des parois de rochers partout. Le chemin, très bien construit et large d’un bon mètre, essaie de passer de terrasse en talus, de balcon en esplanade, mais doit à tout instant traverser la pleine paroi. Ici, on a savamment entassé des pierres sur les étroites consoles qu’offrent les blocs. Là, quelques troncs de peupliers forment un balcon contre une paroi lisse.

Ailleurs, il a fallu faire sauter la roche et y creuser un passage sous les surplombs. À tout instant, la gorge semble impraticable. Au-dessous de nous, au pied de ressauts et de dalles fuyantes, le fleuve tourbillonne sans fin. Au-dessus, la falaise s’élance, se dérobe, réapparaît contre le ciel, tantôt lisse et compacte, tantôt zébrée de fissures, burinée de couloirs. À quelques dizaines de mètres, par delà le gouffre, s’arrache un mur brun ou violet, désespérément abrupt et solitaire. Sur son faîte ou plus loin en arrière foisonnent les aiguilles de granit; les dents, les couteaux, les doigts de roc pointent vers le soleil. C’est une forêt de pierre dressée par le cataclysme qui a formé l’Himalaya, sculptée depuis des millénaires par le vent et le gel.

Pour éviter de heurter la paroi et d’être poussés dans le vide, les chevaux marchent sur le bord extérieur du chemin.

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Ici ou là, pourtant, nous devons nous pencher sur l’encolure pour éviter un surplomb. Nous suivons si bien la bordure de la route que je vois la rivière juste sous mon étrier. Sans cesse le chemin tourne à droite, à gauche, monte, descend, remonte. Les bêtes ont le pied si sûr que nous prenons vite goût à ce jeu de montagnes russes: à mi-descente, je donne du talon, et le poney part d’un brusque galop qui nous emporte jusqu'au milieu de la montée suivante.

Le fracas de l’eau est constant. Les falaises se renvoient un son grave et continu, plus clair seulement là où le lit est particulièrement resserré. Après un certain temps, ma tête se met à bourdonner au diapason: le tumulte du fleuve devient une partie de moi-même.

Soudain, le défilé s’élargit. En pleine roche, l’Indus a creusé, puis abandonné une crique. La route se perd dans le sable. Les bêtes avancent au pas, nerveuses et haletantes; le sable glisse autour de leurs pieds, coule dans leurs traces aussitôt effacées. Vestiges des roches érodées, trois pitons dressent de monstrueux corps de gladiateurs au milieu de cette arène de granit… Puis la vallée se referme. C’est de nouveau le règne des murailles brunes qui plongent du ciel jusque dans l’eau.

Qui a osé projeter pareille route? Voilà bientôt quarante kilomètres que nous chevauchons parmi les falaises où la vie n’est figurée que par un énorme torrent qui roule des quartiers de rocs.

Enfin, au détour d’un éperon, apparaît un rang de peupliers. C’est K’alatse, notre but, un village farouchement bouddhique où vit une famille de fidèles [chrétiens]. K’alatse, un point vivant dans l’immense désert qui est ma paroisse.

[PV omet de nous dire que le village de Khalatsé était un village bouddhiste frontière, faisant face au monde musulman. Ce village était protégé contre les attaques musulmanes venant de l'ouest par les infranchissables Gorges de l'Indus (bien décrites par PV). Mais tout de même, une mentalité de forteresse assiégée pouvait pleinement se comprendre. Elle n'était pas tant dirigée contre le missionarisme chrétien faible et lointain que contre l'expansionnisme musulman tout proche. Les milices pakistanaises venaient d'envahir (en 1948) une partie du Ladakh.]


Voyage en 1952 de la Vallée de la Suru vers Leh par la chaîne du Zanskar.

Il y a des voyages plus aventureux que celui-là, assez banal en somme dans ce pays. Parvenu un jour dans la vallée de la Suru [c’est la vallée qui longe le pied du Nun! PV y est allé en reconnaissance en 1952, pour déterminer le meilleur parcours pour la grande escalade de l’été 1953], un affluent de l’Indus, à pied à travers le désert, en quinze longues étapes, je veux, au lieu de revenir sur

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mes pas [le long de la même vallée du Suru], franchir une des grandes chaînes de l’Himalaya [la chaîne du Zanskar] pour rentrer directement à Leh. Un porteur m’accompagne. Il a amené avec lui un minuscule poney. Comment? Nous allons donc suivre un chemin muletier? Moi qui espérais une escalade alpine!...

A travers un plateau, nous nous dirigeons vers une ravine. J’écarquille les yeux pour deviner notre itinéraire, mais n’arrive pas même à trouver la dépression du col. Mon compagnon connaît l’endroit et je n’ai qu’à suivre.

Au fond de la ravine court un torrent. Vous croyez l’Himalaya dangereux par ses avalanches et ses tempêtes? Il peut l’être, j’en ai la dure preuve.
[PV a en effet été emporté l'année suivante par une avalanche, lors de son escalalde du Mont Nun, le 23 août 1953.]
Mais plus souvent je redoute ses torrents. Les ponts ne sont que de méchants assemblages de poutrelles minées par l’humidité. Ou bien ce sont des passerelles suspendues, dont les cordes sont faites de branchettes tressées…

Aujourd’hui, comme le plus souvent, il n’y a pas de pont du tout. Il faudra guéer. Les Tibétains, qui n’ont jamais l’occasion d’apprendre à nager, ont une sainte frousse de leurs rivières. D’ailleurs, dans les tourbillons entre les quartiers de rocs, que ferait un nageur?

Nous remontons une rive caillouteuse entre le torrent et une paroi de rocher. Après cinq cents mètres, la rivière nous coince contre le rocher, il faut se déchausser et guéer une vingtaine de mètres. L’eau n’est pas profonde, mais froide! et les cailloux sont pointus... J’échoue en gémissant sur l’autre rive, et dorlote mes pieds avant de me rechausser.

Un quart d’heure plus haut, la manœuvre se répète en sens inverse, puis de nouveau, et encore. Au septième gué, je proteste: pourquoi viser, sur l’autre bord, une petite grève cernée de parois verticales quand cette rive-ci est encore praticable? [Mais il n'y a rien à faire d'autre.] Mon guide attache une longue corde au cou de son poney. Puis il se dévêt et entre dans l’eau. Je l’imite. Le torrent est ici très étroit, mais d’autant plus profond et rapide. Le courant chasse nos jambes sous nous, et leur

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donne des coups de boutoir. Nous titubons et devons nous tenir par les épaules. Il faut tâtonner du pied pour trouver des pierres fermes et pas trop lisses. Quand l’eau nous frappe les hanches, sa poussée devient effrayante et le froid me noue les muscles. Beaucoup plus petit, le porteur s’accroche furieusement à moi, et c’est à bout de force que nous touchons la grève.

Nous tirons la corde et le poney entre bravement dans le torrent. Il avance par bonds et ses sabots frappent les galets à grands coups. Moitié hâlé, moitié emporté par le courant, il nous rejoint en un instant.

Un ruisseau s’est faufilé jusqu’à la grève par un soupirail à travers la paroi de rocher. Les pieds dans l’eau, il faut se glisser dans cette fissure longue de cent mètres, si étroite et si haute qu’il y fait nuit. Le poney est débâté et nous nous répartissons sa charge. Pourtant, si petit soit-il, [l'animal passe tout juste, au prix de contorsions burlesques, en frottant contre les deux parois serrées de ce goulet d'étranglement de la gorge]. Il faut le tirer et le pousser aux tournants et l’aider à franchir les dalles et les escaliers formés par l’eau.

Raillant l’escalade acrobatique des Alpes et la manie d’en coter les difficultés, un de mes amis grimpeurs expliquait à table d’hôte que, dans l’Himalaya, l’exploration et l’escalade commencent déjà sur les sentiers; et il distinguait un troisième degré-mulet d’un cinquième degré-mouton! Aujourd'hui, nous atteignons l’artificiel-poney. Pauvre bête! «Tractée» et contractée, elle ne ressemble pas plus à un honnête cheval qu’un varappeur pendu à ses pitons ne rappelle un honnête montagnard…

Après cette gorge, nous atteignons un vallon de cailloux, au pied du col qui enfin se dessine sur le ciel.

Le soir approche. Dans le talus de pierres, [nous égalisons] de petites terrasses []. Le poney est installé sur l’une des plates-formes avec un sachet d'avoine; nous nous étendons

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sur une autre en nous serrant pour résister au froid de la haute montagne.

À l’aube, nous reprenons la montée, devenue monotone, dans les cailloux, jusqu’au faîte de la chaîne, à une altitude de 5’200 mètres. Je cours encore à un sommet voisin pour admirer l’enchevêtrement des arêtes et la puissance des grandes montagnes: le Nun-K’un [le premier, le Nun, fut vaincu par PV l'année suivante, le 28 août 1953], le Nanga Parbat...

Il ne reste plus qu’à descendre. Mais je les connais, ces plus que de l’Himalaya! Celui-ci comprendra encore des heures d’éboulis et de pierriers, des escarpements où il faudra retenir le poney à la corde et par la queue, une nuit de bivouac et dix-sept gués plus glacés les uns que les autres…

Ils sont longs, les chemins de ce pays….

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Chapitre 4

VIE ET TRAVAUX
[L'économie tibétaine, les circuits commerciaux, nomades et sédentaires, classes sociales]



Dans un pays aussi froid, aussi sec, aussi rude que le Ladak, un seul groupe ethnique a pu s’installer: les Tibétains, aux traits mongoloïdes, à la courte stature, qui déploient des trésors d’ingéniosité, d’obstination et de bonne humeur pour vivre entre trois et cinq mille mètres d’altitude, dans le vent et sur le granit.

Une économie s'appuyant sur les sédentaires (orge, luzerne, tissus, poterie, métal) et sur les nomades (beurre, viande, laine, sel, commerce)

Société sédentaire de paysans et d’artisans, ils vivent dans des oasis, au long des torrents descendant des glaciers, irriguent leurs champs d’orge et de luzerne, construisent des maisons en briques de boue crue, martèlent des bols de métal, filent et tissent des robes de laine.

Société nomade de bergers et de caravaniers, ils parcourent les steppes mieux arrosées des hauts plateaux à la recherche de pâturages pour leurs troupeaux. Propriétaires de chèvres et de moutons par milliers, ils fournissent les laitages, le beurre, la laine brute et le sel dont le pays a besoin, tandis que les caravaniers, commerçants des déserts, assurent les échanges entre le haut et le bas pays, permettant la vie comme le sang qui circule dans toutes les parties du corps.

Le Ladak vit encore dans une économie quasi-fermée. Son sol et ses troupeaux suffisent à produire la farine, le beurre et la viande qui sont toute la nourriture de ses

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habitants. À Leh seulement, on peut acheter le sucre, les épices et le pétrole. Dans les villages, on les ignore.

Le cycle annuel

Le rythme de la vie est binaire: deux saisons se partagent l’année. Un été court et brûlant, un hiver interminable, glacé et mort.

Printemps et été

Dès que fond la neige des hauts sommets, à fin mai, l’eau court dans les canaux creusés entre les champs; les premiers brins d’herbe pointent, les baguettes des arbres roussissent. Derrière deux énormes dzo, hybrides du yak et de la vache employés pour le rude effort des labours, les paysans tracent des sillons en arc de cercle, essayant ainsi de repousser le mauvais esprit du champ dans un coin et de l’empêcher de nuire à la récolte. Ils y sèment du froment ou de l’orge, une orge dite de «soixante jours» qui mûrit en deux mois.

Puis ils attendent. La terre est bonne, le soleil torride. Il ne reste guère qu’à inonder trois fois les champs, à les désherber une fois — c’est le travail des femmes — jusqu’à la moisson.

Dès la mi-septembre, les Ladaques coupent leur blé à la faucille ou souvent même l’arrachent à la main. Six à neuf vaches et ânes le foulent sur des aires en plein champ. Tout un répertoire de mélopées, les mêmes depuis toujours, encouragent les bêtes qui tournent, tournent, le museau chercheur enfoui dans la paille qu’elles écrasent.

Lors du vannage, les chants se transforment en sifflements. C’est en sifflant que les paysans du Ladak appellent le vent. Armés de fourches de bois, ils jettent en l’air la récolte: la brise séparera la paille du grain.
[Pour le lecteur du XXIe siècle qui a tout juste aperçu de loin des moissonneuses-batteuses: pendant des millénaires, on devait d'abord sortir les grains de blé épis et des tiges portant les épis (paille) en secouant ou en faisant piétiner par des animaux, les blés coupés. Puis, une fois les grains sortis en grande partie, il fallait éloigner les enveloppes et les tiges des grains de blé (vannage)]

Automne et hiver

Reste le long hiver, quand l’eau manque, quand la terre est gelée et grise. Pendant six mois, la nature entière s’engourdit à l’exception du soleil qui pendant quelques semaines maintiendra encore un peu de chaleur. Les hommes et les femmes ne sont pas complètement inactifs. C’est le temps du filage et du tissage. Dans chaque maison, on confectionne les habits de laine, les cordes et les sacs.

Tant que les huches sont pleines, on organise des rencontres, des banquets,

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on se marie, on fête une naissance. Jusqu’au Nouvel-An [européen], tout est prétexte à festivités et réjouissances. On invite, on est invité, la vie sociale bat son plein.

Viennent ensuite les mois maigres, où l’on vit chichement du peu qui reste! On a eu soin cependant de mettre quelques provisions en réserve pour fêter dignement la fin des grands froids, en février. Entretemps on se terre; un plafond de nuages et de grisaille donne au pays entier un visage de mort. Plus rien ne bouge, plus rien ne vit. L’hiver ne finira-t-il jamais? Peu de travail, plus de banquets. Greniers vides, les petits paysans doivent manger parfois le grain des prochaines semailles.

Enfin le soleil revient, réchauffe peu à peu la terre et les sourires. Hommes et bêtes sortent de leur cachette. Etonnement devant les mouvements à peine perceptibles de la nature. Tout change; déjà le sol a perdu ses couleurs blafardes; les coucous se répondent; les canaux se tapissent d’une mousse légère.

C’est le moment que choisissent les paysans pour tenir les grandes fêtes du tir à l’arc, symbole de la puissance génératrice du printemps.

Monde fermé: la terre qui produit la nourriture donne aussi aux artisans les matières nécessaires à la vie autonome du pays. Avec de simples briques crues et des poutres de peupliers, ils construisent des maisons hautes et spacieuses. Les arbres, la boue, l’eau se trouvent là, sur place.

De la même argile, on façonnera des pots et des marmites. Sur place encore, on trouve les gisements de métaux. Les filons seraient trop minces pour une exploitation à grande échelle, mais ils suffisent aux habitants de l’Himalaya.

Les métaux sont travaillés sur des feux de charbon de

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bois animés par des soufflets à main. Les ustensiles de ménage, les haches et les pioches, les fers à cheval et les pièces de harnais, tout se forge sur de simples blocs de granit.

Souvent aussi les forgerons se font orfèvres pour ciseler la vaisselle dont l’argent vient des collines et l’or de l’Indus, et pour répondre à la passion des Tibétains pour les bijoux.

Les Ladaques fabriquent leurs propres étoffes; qu’elles soient en visite, assises sur leurs toits ou dans leur cuisine, en route sur le chemin des champs ou du bazar, les femmes tirent par milliers de mètres un fil régulier et fin de la laine achetée aux bergers. Les tisserands transportent de maison en maison leurs métiers faits de quelques bâtons reliés par des cordelettes. L’étoffe étroite et rugueuse est teinte en rouge foncé avec des fleurs et des racines de rhubarbe cueillies entre les rochers. Les tailleurs terminent l’ouvrage en coupant des robes au patron invariable et en assemblant ces bandes de laine par d’interminables coutures.

L’ouvrage des artisans est très prisé pour les commodités et la beauté qu’il apporte. Commodités modestes pourtant et qui nous paraissent souvent le strict minimum. Mais les Tibétains apprécient le travail bien fait, solide et souvent fignolé. Ils recherchent les outils forts et francs qui produiront des tables, des tasses ou des vêtements de qualité.

Dans ce domaine, ils ressentent lourdement la carence de leur équipement technique artisanal. Combien d’yeux brillants ont lorgné nos rabots effilés, nos scies aux dents parfaitement alignées, même nos simples et robustes tournevis.

Pourtant, la production nationale est suffisante en quantité et en qualité pour satisfaire la demande interne. Les Ladaques n’achètent pratiquement rien à l’extérieur du pays. Jusqu’à présent, ils n’ont nullement éprouvé le besoin de sortir de leur économie fermée.

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Cette société tibétaine ne souffre pas d’une division en castes. Riches et pauvres, commun peuple et noblesse, et même le descendant des plus vieux rois du Tibet, tous se côtoient sans interdit, se rencontrent avec un salut et un sourire.

Les serviteurs sont incorporés à la famille. Ils mangent et dorment souvent dans la même pièce que les maîtres pour partager la chaleur du foyer. Chacun a cependant conscience de son rang, un sens précis de sa place dans la société. Dans une rencontre ou un banquet, il saura, d’un coup d’œil sur la compagnie et sur l’arrangement des tables et des tapis, quelle région de la salle lui est destinée. Les tables sont très basses: au plus quarante centimètres. Juste ce qu’il faut pour des convives accroupis à terre. On en place deux — l’une sur l’autre! — devant un prince ou un abbé installé sur des coussins; une plus haute devant les fonctionnaires importants, une ordinaire devant le commerçant, et ainsi de suite jusqu’au plus petit paysan. Chacun est à sa place; mais le berger répondra à la plaisanterie du baron, et tous chanteront ensemble.

Ensemble! … Unité est le mot qui vient à l’esprit devant ce peuple de l’Himalaya. Malgré une vie très compartimentée par les vallons et les distances, il a su créer et garder une vie bien à lui. Des frontières chinoises aux confins de la Perse, tout le centre asiatique est un peuple. Même langue, mêmes coutumes, mêmes goûts.

Les Tibétains opposent à la rudesse du climat, aux difficultés de la vie quotidienne sur le «Toit du Monde», un courage, une ténacité, une bonne humeur qui [] les rend [profondément] sympathiques.

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Chapitre 5

À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
[Voyages chez les nomades du Changtang,
par Catherine Vittoz]



Voyage no1: expédition de 3 semaines en mai-juin 1955 vers le Lac Kar (Tso Kar) et le Lac Moriri (Tso Moriri)

[Voyage effectué vraisemblablement en mai-juin 1955. En effet, après 4 ans et demi de séjour (elle vivait au Ladakh depuis septembre 1950) dans la capitale de Leh, CV savait alors suffisamment le tibétain pour pouvoir même comprendre le dialecte différent des nomades des hauts plateaux. En outre, elle a publié le récit de ce 1er voyage dans la petite revue suisse Actualité Missionnaire en février 1956. De plus, en mai-juin 1955, ses deux enfants avaient alors 7-8 mois et 2,2 ans; ils pouvaient être gardés par son mari; et aucune grossesse n'était en cours. Finalement son mari PV devait partir pour le Népal vers mi-juillet 1955 seulement. On peut deviner que le récit se passe en mai-juin puisque Catherine fait allusion au terrible mois d'avril qui a précédé.]

Depuis cinq jours, notre caravane, formée d’un couple de Tibétains, d’une Européenne et de deux serviteurs, chevauche de plateau en vallon, de gorge en col, sur le sable et sous le ciel.
[Il s'agit de Catherine Vittoz et du couple Tsetan et Sungkyi Phuntsok, les deux amis tibétains chrétiens des Vittoz à Leh]

Rien de plus étrange, de plus à part, que ces hauts plateaux, ces immenses étendues vallonnées où alternent les bandes désertiques et les steppes d’herbe rare, et rase, qui tiennent lieu de pâturages.

Nudité irisée des sables et des roches… Le désert n’est jamais monotone, tant la palette des couleurs est changeante sur les pentes, les collines de pierres vertes, rouges, terre de Sienne. A chaque vallon, presque à chaque dune, la tonalité varie; on passe de vallons austères gris-ardoise à des campaniles grenat, dont les flèches se perdent dans un ciel turquoise.

Ailleurs c’est le manteau gris-vert des régions herbeuses. Plus de gris que de vert. Quelques buissons rampants, des genévriers et de l’herbe. Une loupe ne serait pas de trop pour en voir les brins, tant ils sont ténus et rares. Or, dans ces pâturages paissent des milliers de chèvres, de moutons et de yak, orgueil du propriétaire du «Toit du Monde». Orgueil et souci, et cause de ses perpétuelles transhumances.
—Combien de temps un camp reste-t-il planté à la même place?

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Mon compagnon [un des deux serviteurs], dont le cheval trotte à côté du mien, se réveille en sursaut!
—Euh! Trois semaines, quatre tout au plus. Et le vallon est tondu ras, car les bêtes le parcourent d’un bout à l’autre, en bas, en haut, dans tous les sens. Un mouton doit trotter tout le jour pour ne pas mourir de faim.

Je m’en étais bien rendu compte, en mangeant rôtis et côtelettes. Les moutons ne sont ni gras ni tendres! Outre le labeur quotidien de chercher une maigre pitance, ils accomplissent [de lourdes] besognes fort utiles à leurs propriétaires. Même sur le long chemin qui les conduit de la montagne à la boucherie, durant des semaines, sinon des mois, ils doivent encore porter sur le dos leur poids de marchandises.

La piste doit bientôt atteindre un campement; mais j'ai beau écarquiller les yeux, scruter les pentes de la vallée dans laquelle nous nous enfonçons, je ne vois pas encore ce but auquel j'ai tant rêvé.

Tout à l’heure nous franchissions un col froid et venteux, marqué des autels habituels sur ces hauts lieux et pointillé par les drapeaux à prières plantés là par les pèlerins. D’un côté, c’était la vallée de l’Indus, ses oasis et la plaine amie où nous habitons [la vallée de Leh]; de l’autre, des collines et des vallons à perte de vue, et je ressentis une appréhension en pensant que ces steppes continuaient… jusqu’en Chine.

Un lac aux eaux de turquoise affleurait au bord d’une vasque. C’était l’inconnu, serait-il amical? Sungkyil, ma compagne, me souriait, devinant mon excitation intérieure.

Brusquement, tandis que je la regardais, parée de ses plus belles robes, portant fièrement sa lourde coiffure de pierres bleues, je compris où les orfèvres puisent leur inspiration. Là, sur la poitrine de mon amie, les turquoises brillaient, enchâssées dans les filigranes d’or et les ciselures d’un pendentif. Étrange réplique du paysage que j'avais sous les yeux: en miniature, j'y retrouvais les ondulations de la steppe et le bleu de ses lacs.

Un col himalayen se descend plus vite à pied qu’à

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cheval! Quel dévaloir! Laissant ma bête cheminer à petits pas, je rattrapai Ts’etan-P’untsok au dernier plateau qui nous séparait du campement de Debring.
—Mais où est-il donc, ce campement?
—Là-bas! ce point noir, ce doit être une tente.
—Un champignon plutôt!

Nous approchons, et je crois arriver dans une plantation de bolets géants! Les tentes foncées, presque noires, ont des bases carrées et trapues, surmontées de dômes boursouflés de saillies. Il y en a trente ou quarante, groupées au bord du ruisseau… Mais il faut d’abord le guéer, ce ruisseau; et c’est le soir, l’eau est en crue, bouillonnante!

De l’autre côté, on nous a vus, on sort des tentes, on vient à notre rencontre.
—Ne traversez pas, Mem-sahib, vous allez mouiller vos respectables pieds, me crie un jeune homme aux cheveux touffus et au profil de faucon.
—Attendez, je viens vous chercher, je vous porterai sur mon dos! renchérit un autre, que je dois dépasser d’au moins une tête. Plutôt que de jouer au sac de farine, j’entre dans l’eau, suivie de Ts’etan-P’untsok.

Des gosses ébouriffés, presque nus — à quatre mille mètres! le soir! — pouffent de rire en voyant une femme blanche, pour la première fois de leur vie. Cette créature si grande, si blonde, en culotte de cheval, doit être tombée de la lune. Ils reculent timidement entre les haubans de leur demeure. Mais leurs figures rondes se fendent d’un sourire quand je leur dis quelques mots dans leur langue!

—Avec celle-là, on pourra quand même s’entendre, semblent-ils dire.
Nous nous entendrons encore mieux une heure plus tard quand, sous la tente familiale, je m’assiérai en tailleur, vêtue d’une robe semblable à celles de leurs parents au lieu de mon accoutrement européen, presque vulgaire à leurs yeux.

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Je gagne à tâtons la tente de nos hôtes. La nuit tombe, le vent froid des glaciers descend le vallon. Palpant l’étoffe lâche d’où filtre une mince lueur, je cherche la porte, ou ce qui doit la remplacer. Voici un pan qui flotte dans la paroi aveugle. Je me glisse dans la fente et manque de m’étaler dans l’âtre familial! Les tentes tibétaines sont posées sur des murets de pierres sèches qui bordent une excavation d’un mètre de profondeur. La porte s’ouvre juste au-dessus d’une des extrémités du foyer qui partage en deux la surface habitable. Je retrouve mon équilibre et, la tête rentrée dans les épaules, je me glisse sans nouvelles surprises à la place qu’on m’a réservée à côté de l’autel.

Je discerne mal ce qui m’entoure. On a bien déposé auprès de moi une lampe à huile, mais cette lumière de catacombes rend plus obscur encore ce qui n’est pas dans son rayon. Le feu sur lequel on jette de temps en temps une branche de genévrier dessine par à-coups des ombres chinoises sur la toile. Une bâche sur un trou, voilà l’abri du nomade.

Toute la famille est maintenant réunie et attend le repas du soir. On mange tard, n’ayant nul besoin de voir clair pour trouver sa bouche. La lumière sert à des occupations plus importantes que de manger.

Tant qu’il fait jour, les nomades sont dehors à s’occuper de leurs troupeaux, les femmes à tisser les vêtements de la famille ou à ramasser du combustible. À la nuit, ils rentrent et raniment le feu en soufflant sur la braise soigneusement conservée. Les Tibétains ont un soufflet de forge dans leur poitrine. «Han! han!» la braise étincelle, la flamme grandit, lèche le buisson qui fume; le feu bientôt crépite, ramenant vie et chaleur au milieu du désert. La fumée s’échappe par la fente du toit, là où les deux bâches qui recouvrent les côtés de la tente se rejoignent, réunies par des cordes en poil de yak. On pose des marmites sur le feu, pour cuire le thé et la soupe. La maîtresse de maison va chercher dans son garde-manger le

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lait caillé moelleux et frais qui complétera le repas de viande et de farine. Pas de clé à extraire d’un trousseau pour ouvrir l’armoire aux provisions. Contre le muret qui soutient la tente est arrangée une niche en pierres plates, une sorte d’armoire fermée d’un sac, où l’on tient le laitage.

Le récipient n’est plus ni pot ni marmite à force d’être cabossé par douze ou quinze voyages annuels à dos de yak en compagnie de bagages hétéroclites.

Combien pourtant le mobilier d’un nomade est réduit! En vain mes yeux cherchent-ils des meubles, des lits, de la vaisselle. Mes hôtes sont assis à même le sol de sable et de gravier. Ils y dormiront aussi, enveloppés dans leurs robes et dans les peaux de moutons entassées dans un coin de la tente.

La moitié de l’habitation, à gauche en entrant, semble réservée à la ménagère. Elle y a rassemblé ses casseroles, sa «baratte à faire le thé» et son moulin: deux meules de granit posées l’une sur l’autre. La pierre de socle, un peu plus grande, se relève sur les bords. La pierre mobile vient s’y enchâsser. D’une main, on verse le grain par un trou central creusé dans cette pierre, de l’autre, on tourne comme une manivelle la cheville enfoncée dans la meule. Je demande à quelle vitesse on peut moudre.
—Je passe chaque matin trois à quatre heures à moudre la ration quotidienne de farine pour ma famille, me dit l’hôte.
—Ne pouvez-vous pas vous relayer ou faire quelques provisions à l’avance?
—Non, c’est un travail trop fatigant pour les femmes. Elles ne pourraient pas moudre longtemps. Et puis nous aimons avoir notre farine fraîche tous les jours!

C’est vrai, où garderaient-ils de la farine? Il n’y a ni huche, ni autres récipients. Voici tout de même un coffre de fer fermé d’un gros cadenas, qui sert de table à l’idole

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familiale et à la minuscule lampe de laiton brûlant jour et nuit. Je me penche vers Sungkyil:
—Qu'est-ce qu’ils mettent là-dedans?
—Leur meilleur habit, peut-être une paire de souliers de rechange.
—Rien d’autre?
—Si; un livre sacré, qu’un lama de passage lira pour purifier la tente ou bénir la famille.
—Et encore?
—Quelques pièces d’argent, une tasse, deux ou trois turquoises pour la dot de leur fille, c’est tout.

C’est tout.

Toute la fortune, tous les secrets, toute la vie privée d’une famille sont donc enfermés dans un coffre qu’une pince d’acier ferait sauter d’un coup.

Dénuement, pauvreté? Sans doute, mais il y a davantage: un dépouillement consenti. Ces errants du Tibet ne possèdent rien ou presque rien, et ils n’en sont pas mécontents. Ils n’ont pas le désir de connaître une vie plus facile et confortable; même l’aisance relative de leurs compatriotes paysans ne les tente pas.

Le début de l'agriculture tibétaine vers le IIe siècle

Il y a longtemps cependant que des Tibétains, dépassant le stade primitif du nomadisme, sont devenus des agriculteurs.

Leurs chroniques placent l’introduction de la charrue et du joug aux environs du IIe siècle de notre ère. Ensuite il a suffi de trois cents ans pour que les paysans tibétains s’organisent, creusent des canaux, nivellent leurs champs, captent l’eau dans des réservoirs. Ils élèvent le dzo ainsi que le mulet, pour les aider dans leurs travaux agricoles.

Au VIIe siècle, sous le règne du «Louis XIV» tibétain Songtsen Gampo, la production est déjà si forte qu’on réglemente les prix sur les marchés où l’on vend du pain, du beurre, de la luzerne. Les paysans se construisent de vraies maisons, se parent de robes de soie et de bijoux, mangent à leur faim, s’enrichissent.

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Des nomades volontairement restés nomades, dépositaires de la vraie tradition des immenses espaces

[Mais] les nomades ne cherchent pas à suivre cette évolution. Ils n’en sont plus, évidemment, au stade de la cueillette ou de la chasse, mais les gardiens des troupeaux en continuelle transhumance vivent encore dans un état qu’on peut qualifier de primitif.

[Ce faisant,] phénomène extraordinaire, ils constituent comme un pôle d’attraction pour les paysans.

Alors qu’en Europe les montagnes se dépeuplent parce que la vie y est trop dure, les Tibétains sont aimantés vers le haut, vers les steppes du «Toit du Monde», où règnent le froid et la sécheresse, et ils ne voient rien de plus beau que cette vie primaire des habitants des hauts plateaux.

Pour ceux d’en bas, c’est le pays où l’on vit bien (de quoi? on se le demande). Un jour, dans la vallée de l’Indus, nous aperçûmes une belle maison décorée de sculptures et de peintures. Le jardin était vaste, les abricotiers lourds de fruits frais; assurément le domaine d’un homme aisé. Comme j'en faisais la remarque à mon compagnon, il répliqua: «Pas étonnant! il fait du commerce avec les gens des hauts plateaux...»

Pour ceux d’en bas, c’est là-haut le pays où l’on n’éprouve plus un sentiment de claustration; plus de maisons, plus d’arbres pour arrêter le regard. L’étendue est illimitée. L’espace est à vous. Même à un homme aussi nettement citadin que Ts’etan-P’untsok, il faut une évasion à Rupsho chaque année. Visitant plus tard les Alpes suisses [en automne 1956 ou au printemps 1957, vraisemblablement], le même homme se plaindra d’y étouffer: son regard y butera à chaque instant contre une montagne ou une forêt.

Les Tibétains ont la nostalgie de l’espace. Ils sont nomades au plus profond d’eux-mêmes. Ceux qui vivent sous la tente noire des steppes ne désirent pas la quitter. Ceux qui ont une maison et des champs saisissent chaque occasion de redevenir voyageurs comme leurs pères l’étaient au début des temps.

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Notre sommeil fut troublé par les aboiements furieux des molosses, gardiens du campement. Poursuite effrénée, galopade, hurlements... Un loup s’était glissé dans la bergerie.

Les rayons du soleil passant à travers la porte de notre tente me tirent de l’engourdissement profond dans lequel l’aube glacée m’a plongée. La journée est radieuse; sous le ciel indigo, dans une atmosphère de cristal, je flâne le long du ruisseau, cherchant un endroit où je puisse briser la croûte de glace pour me laver. Toute une cour de femmes et d’enfants me suit, s’extasiant devant mes lunettes et se demandant à quoi sert ma brosse à dents. Il est évident qu’elles paraissent ici parfaitement incongrues.

Comment abattre ses moutons en étant bouddhiste?

Notre hôte a tué un mouton en notre honneur. Le bouddhisme interdit à ses fidèles de supprimer quelque vie que ce soit, mais on arrive à tourner la difficulté: ces pauvres moutons tombent d’une falaise ou reçoivent sur la tête un caillou venu on ne sait d’où…

Quand la bête ne veut vraiment pas mourir «d’accident», le Tibétain se demande avec angoisse ce qu’il va mettre dans sa marmite. En fait, il est un très gros mangeur de viande, parce qu’il n’a pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent. Point de légumes, point de fruits, tout juste un peu de laitage et quelques poignées de farine.

Que faire donc pour se procurer cette viande sans péché? Après bien des hésitations, réflexions, tortillements d’estomac et de conscience, il va prendre une de ses bêtes et lui serre le museau avec un morceau de chiffon. Tandis que l’animal étouffe lentement, le Tibétain se justifie: «Ce n’est pas ma faute, je n’ai pas pris sa vie; il a oublié de respirer.» N’ayant pas versé de sang, il est en règle avec la religion, outre que la viande non saignée est celle qu’il préfère. Pourtant un léger doute subsiste dans son esprit: pour apaiser sa conscience, il saisit son moulin à prières et le fait tourner aussi

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fort qu’il peut sur le museau de la bête agonisante. Inlassables efforts de l’homme pour esquiver la loi…

Aujourd’hui il paraît que nous devons absolument goûter à une friandise: du boudin confectionné avec de la farine d’orge, quelques grains de riz, de l’oignon et un savant dosage d’épices. Bouilli et rôti. Je crains que le petit déjeuner ne soit servi que dans l’après-midi, avec tous ces préparatifs. Après tout, peu importe de manger à 15 heures plutôt qu’à 7 heures 30. J’ai gardé trop de réactions européennes. Là où le temps ne compte pas, on mange quand le repas est prêt.

L'arrivée des troupeaux

Ts’etan-P’untsok fait irruption dans les préparatifs culinaires. «Venez voir l’arrivée des troupeaux» — et il m’entraîne.

Les deux côtés du vallon sont en mouvement, comme par un vaste glissement de terrain. Serrés les uns contre les autres, les moutons et les chèvres dévalent les pentes grises. La troupe s’étale ou se resserre au gré des ondulations du vallon; sa pointe va arriver au ruisseau beaucoup moins volumineux qu’hier soir. L’air est rempli d’un bêlement répété des milliers de fois par les bêtes et repris à l’infini par l’écho d’un flanc à l’autre de la montagne.

Jamais je n’ai vu tant de moutons; mais surtout jamais je n’aurais cru que ces steppes pouvaient nourrir de pareils troupeaux. Maintenant, autour des tentes, la traite commence. C’est le seul moment de la journée où on attache les chèvres, en grappe à un long bâton.

La voilà donc, la seule richesse des nomades, ce troupeau toujours affamé, ce bien immense et pourtant précaire, à la merci des loups et du froid.
—Combien un propriétaire possède-t-il de bêtes?
—Une famille doit en posséder au moins cinq cents pour pouvoir vivre, mais en général les troupeaux sont beaucoup plus nombreux. On compte facilement deux mille, trois mille

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bêtes pour une tente. Parfois davantage. Cette année les troupeaux ne sont pas fournis. Dommage que vous ne les voyiez pas au grand complet. Ça fait encore un autre bruit...

La catastrophe de l'hiver tardif d'avril 1955

Tout en conversant nous avons regagné la tente familiale, où l’on s’empresse de nous servir du thé. Notre hôte nous explique le pourquoi de ces troupeaux appauvris.

Je concentre toute mon attention, car on parle, sur les plateaux, un dialecte assez différent de celui de Leh; un langage proche de celui de Lhasa, la capitale.

—Au mois d’avril [1955], commence-t-il, alors que nous avions déjà quitté nos quartiers d’hiver, une chute de neige tardive nous a surpris. Elle a recouvert non seulement l’herbe, mais aussi les genévriers...

Brusquement jaillit à mon esprit une évidence à laquelle je n’avais jamais pensé. Les nomades n’ont pas une journée de fourrage en réserve. Ni granges, ni foin, et nulle possibilité d’en faire venir d’ailleurs. Ils doivent sublr les intempéries qui affament leurs troupeaux, comme ils acceptent avec résignation les maladies, les accidents, la mort. Leur isolement extrême empêche tout secours.
[Pendant cette grave crise d'avril 1955, ce clan nomade ne pouvait-il pas regagner ses "quartiers d'hiver" mentionnés plus haut?]

—Qu’avez-vous donc donné à manger à vos moutons?
—Rien. Les plus robustes ont réussi à gratter la neige pour étêter quelques buissons isolés. Les autres sont venus mourir autour des tentes, car la neige a tenu longtemps.

Une femme surgit d’un coin d’ombre où elle faisait du beurre. Sans en avoir l’air elle a écouté, revivant les journées où la mort décimait le campement.
—Et toutes ces carcasses! s’écrie-t-elle. À la fin de la journée j’avais les bras cassés à force de transporter les moutons morts loin de la tente; et après quelques jours nous avons dû y renoncer, abandonner les cadavres là où ils étaient tombés. Nous n’en pouvions plus; il y en avait trop.

Les bras ballants, le regard vide, elle est l’image même de la fatigue désespérée qui a dû étreindre le clan entier.

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Les Tibétains: authentiques, vivant leurs émotions sans filtre

Les Tibétains aiment et souffrent comme nous. Avec plus d’intensité peut-être. La lenteur des caravanes, l’immensité des steppes, les nuits sous les étoiles les ont gardés tels que nous devrions être: sereins et calmes.

C’est ce calme qui immobilise les traits de leurs visages, leur donne ce qui nous semble souvent un masque impassible et indéchiffrable.

Mais ces rudes habitants des steppes sont nus devant l’orage, sans protection contre les coups du sort, démunis à certains égards comme le nouveau-né. Contre la vie qui les malmène, ils n’ont que la résignation dans la souffrance.

Parfois pourtant le malheur frappe trop fort, les coups atteignent le cœur, la source de la vie. Le Tibétain ne se révolte pas [Se révolter contre quoi, contre qui? Que pourrait-il bien faire...?], il ne cherche pas à fuir, mais il crie, il clame sa douleur; ses yeux brillent, ses joues et son front se plissent, ses bras se tendent. Comme un animal blessé, il hurle sa plainte sans bouger.

C’est ce désespoir qu’incarne cette femme revoyant la mort de son troupeau, la perte de son seul bien.

Ce printemps [1955], la moitié et plus des moutons de ce clan a péri. J’ai peine à le croire, mais j’en aurai le spectacle macabre ces jours prochains. Chaque fois que nous passerons auprès d’un camp délaissé, nous trouverons des amoncellements de squelettes autour des quadrilatères de pierres qui forment la base immuable des tentes.

La laine du Cachemire

Or, c’est de la laine que les nomades tirent le plus clair de leur revenu. Les gens des hautes steppes n’ont guère d’argent liquide. Ils règlent leurs affaires par le troc. Dans les vallées basses, ils vont chercher des céréales, des étoffes, des épices, du sucre (qu’ils considèrent comme une gourmandise de luxe). En échange, ils apportent le sel, qu’ils ramassent au bord des lacs salés, nombreux sur ces plateaux sans écoulement, mais surtout la laine de leurs bêtes qui sera filée et tissée dans tous les ménages du pays pour confectionner les robes.

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Le duvet récolté entre les longs poils des chèvres est descendu jusque dans la vallée du Cachemire pour y être travaillé. Il deviendra ces châles multicolores et soyeux qu’on trouvait dans les corbeilles nuptiales de nos grand-mères et dont la trame est si délicate qu’on peut les passer à travers une bague.

Les bergers sont aussi les fournisseurs de beurre des vallées basses, où l’on n’arrive pas à en produire suffisamment pour le thé national. La consommation de thé au beurre est énorme; trente à quarante tasses par jour sont chose courante — et le bétail des plaines désertiques est minable.

Le yak, pilier de l'économie

Mais plus encore que du petit bétail, c’est des yak que l’on tire le laitage. Les Tibétains s’enorgueillissent justement de leurs troupeaux de yak, ces bovidés puissants de l’Himalaya.

«Le yak est l’animal le plus utile au monde, me disait un de nos amis. C’est de loin notre meilleur porteur, surtout dans les mauvais chemins; nous buvons son lait; nous brûlons sa bouse séchée comme combustible. Nous mangeons sa chair; nous conservons dans ses cornes l’amadou et la poudre à fusil; ses sabots font de la colle; son poil est filé et tissé pour nos tentes; même sa queue n’est pas inutile, elle nous sert de chasse-mouches!»

Brave bête! Pourtant, quand on se trouve nez-à-nez avec un de ces buffles à l’échine puissante, aux cornes d’un mètre d’envergure, on n’est pas toujours rassuré. Au-dessus de 4’000 mètres, les yak sont dans leur élément naturel. Plus bas, ils souffrent de la chaleur et de la basse altitude.

Les yak sont étonnamment robustes. Les intempéries ne les touchent pas. S’ils ne trouvent pas d’eau, ils mangent de la neige. Ils sont de forts animaux de bât, portant sans peine cent kilos dans n’importe quel terrain. Ils ont le pied sûr et passent les cols himalayens avec une aisance surprenante chez un animal si trapu et qui semble toujours empêtré dans

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les longs poils de sa robe. Il grimpe régulièrement et mieux que le cheval, qui travaille par à-coups et s’essouffle.

À l’occasion, on monte les yak. Dédaignant le guidon de leurs cornes, on les dirige avec une cordelette attachée à la boucle qui leur perce les naseaux. Moyen de locomotion aussi sûr que lent! Mais attention aux rivières à guéer: les yak ont tendance à s’endormir dans l’eau rafraîchissante et le cavalier inattentif s’enfonce paisiblement au milieu du liquide berceur!

Compagnon inappréciable, le yak est le chameau de l’Himalaya.

Les efforts d'évangélisation de Catherine

II y a trois jours, je quittais mon premier camp de bergers [Nedbring]. Le temps passé parmi eux avait été trop court; les contacts, les amitiés commencées sans bruit, trop tôt rompus. Une joie et un espoir m’avaient pourtant été donnés: ceux de constater que ces hommes sont peut-être prêts à recevoir l’Évangile.

De nature et de tradition, ils sont intéressés aux problèmes religieux; ils lisent leurs livres de philosophie bouddhique et se les font expliquer; ils accomplissent de longs pèlerinages et offrent des sommes considérables à leur clergé. Même les laïcs passent de longues semaines en méditation. Tous ces efforts, toutes leurs paroles montrent bien qu’ils sont à la recherche de quelque chose. Les cœurs sont ouverts, en attente. Pas d’attitude hostile [comme à Leh], mais d’inlassables questions:

—Expliquez-nous le chemin des chrétiens pour atteindre la perfection... Ne ressemble-t-il pas au nôtre?... N’accumulez-vous pas des mérites [comme nous]? — Nous n’avons qu’un chemin, Jésus-Christ… [Oh, la vilaine menteuse. Et quel blabla! En fait, les chrétiens accumulent des mérites aussi à leur façon : en allant à l’église, en priant, en vivant pieusement, etc.] Ts’etan-P’untsok a raconté la vie et la mort de son Maître, cité et comparé l’Evangile et les livres bouddhiques. Il a

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expliqué ce qui l’a éloigné des lama, et qui l’a poussé invinciblement vers le Christ. Ses auditeurs avaient l’air empoignés….


Voyage no2, en juillet 1955, vers le Lac Moriri (Tso Moriri), atteint en 4 jours de cheval depuis Leh

[Voyage effectué "en juillet", donc nécessairement en juillet 1955. En effet, ce voyage no2 se produit après le No1 de mai-juin 1955, et Catherine a quitté le Ladakh en avril 1956. En particulier, ce 2e voyage n'avait pas encore eu lieu quand Catherine a écrit (on suppose en juin-juillet 1955) son récit du voyage no1 pour Actualités Missionnaires (paru en fév.1956 en Suisse). En outre, en juillet 1955, aucune grossesse n'était en cours et ses deux enfants avaient respectivement 2 ans et demi et 9 mois; ils pouvaient être gardés par son mari PV (lequel devait partir pour le Népal, à l'assaut du Ganesh Himal, vers août 1955).]

L’esprit voyageur m’a reprise.

J’avais envie de mettre mon cheval au galop pour pénétrer plus avant dans ce monde extraordinaire des steppes, pour arriver plus vite au bord du lac Ts’omoriri, le point extrême de notre chevauchée, où nous devions trouver un nouveau clan. J’ai été comblée. Par le désert.

Le drapeau du Tibet porte un soleil rayonnant. Le pays, continuellement baigné de soleil, se dessèche sous ses rayons que n’intercepte aucun nuage, aucune brume, aucune épaisseur d’air [quel dommage que Catherine ne profite jamais de son ciel étoilé].

Nous avons vécu ces journées de juillet [juillet 1955] dans un embrasement infini. À travers le désert flamboyant, les roches nues luisantes, le sable étincelant, nous chevauchions cernés par la lumière implacable du ciel et de la terre. Fascination de la nudité absolue de la terre, sans un brin d’herbe, sans un vermisseau, sans une odeur. Attirance de l’espace, clair jusqu’à l’horizon de la planète dégagée du temps et de la présence humaine. Seul dans ce monde immobile et survolté, un aigle planait, hautainement, dédaigneux des êtres rampants que nous étions.

Aujourd’hui, ce fut la détente; une longue descente à travers les pentes d’ardoises grises, puis entre les mousses des rives du Ts’omoriri. Au bord des eaux bleues au clapotis léger, c’était l’apaisement d’un monde redevenu vivable pour des hommes. Sur ma peau, dans mes yeux, je sens encore la brûlure des déserts de lumière. Cet univers, sa beauté minérale et figée, habite dans mon cœur comme un envoûtement et ne le quittera plus. Mais il fait bon être de retour auprès des hommes et se plonger dans leur paisible vie de bergers comme dans une eau claire de jouvence.

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La solidarité: indispensable dans le désert

Dans la tente de laine où le soleil ne pénètre que tamisé, je laisse couler loin de moi la fatigue de ces quatre journées de cheval en sirotant une tasse de thé au beurre. Étonnant, l’accueil qu’on nous fait partout. Non pas seulement pour la beauté du geste d’accueillir le voyageur, mais parce que c’est une nécessité vitale dans les déserts. À charge de revanche! Les Tibétains savent bien que si, aujourd’hui, ils offrent au voyageur le gîte, la nourriture, et le fourrage, peut-être, il leur rendra la pareille chez lui, à l’autre coin du désert, après qu’ils auront cheminé au pas des caravanes des saisons entières.

Les habitants de cet immense pays — six fois la France — sont étroitement dépendants les uns des autres. Les distances et la dispersion sont telles qu’il est impossible de transporter vivres et combustible pour un périple dont on ne connaît ni le but ni la durée. «Le mien est tien aujourd’hui, et demain le tien sera mien», tel est un des premiers principes de leur économie et de leur société.

Rencontre avec Kalzang, le chef des nomades

Un bruit de sabots mitraille le silence; je saute hors de la tente. Quatre chevaux luttent de vitesse. L’un n’est pas monté. À demi-sauvage, crinière au vent, il dévore la plaine; la tête tendue en avant, son corps entier ondoie au soleil, chaque muscle est tendu comme un arc, les cailloux volent sur sa trace. Il file droit devant lui dans l’effort intense de fuir.

Les poursuivants eux aussi galopent si rapidement qu’ils glissent dans le vent; les hommes, collés à leur selle, sont couchés sur le cou de leurs chevaux. Leurs montures, à fond de train, gagnent sur le cheval en fuite, se déploient pour l’encadrer. Non, pas encore!.. Plus vite!

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Ils gagnent du terrain; ils ne sont plus qu’un groupe compact qui vole sur la plaine. Volte-face. D’un coup de reins, la bête s’est retournée et s’échappe. Les autres bloquent dans un nuage de sable et repartent. Comment espèrent-ils attraper l’animal déchaîné? Pas de corde à lancer.

Se risqueraient-ils à sauter sur son dos en pleine course? Le cavalier qui remonte l’échappé sur la droite, cravache sa bête. Il essaie de forcer encore sa vitesse... Pure folie, on le jurerait. Pourtant il se détache du groupe, dépasse le fuyard. Une demi-longueur, une longueur. Soudain, il saute à terre, plonge et saisit à deux mains un sabot. La poigne est d’acier. Le cheval cabré s’arrête net, cloué sur place. Les autres poursuivants tirent les rênes, font le cercle, passent un licou. La bête est matée.

De la galopade insensée, il ne reste qu’un peu de poussière flottant dans la plaine; de la poursuite effrénée, trois hommes qui s’avancent à pas lents vers le campement, tirant quatre chevaux par la bride.

Celui qui a saisi le sabot du fuyard est grand, élancé. Très droit, très calme, il approche. Bien que sa robe soit semblable à celle de ses compagnons, ses bottes de cuir à celles de tous les cavaliers des hauts plateaux, que son chapeau en pot à fleurs renversé soit fait de brocart et de loutre comme ceux de tous les gens aisés de son pays, son allure est d’un chef incontesté. Son port de tête est fier, sa démarche assurée. La dignité, la noblesse qui se dégage de cet homme me frappe. Et mon impression se confirme lorsqu’il arrive près de nous et que son visage se découvre. Des traits fins, des yeux à la fois fiers et doux sous des sourcils bien marqués, un nez droit, une bouche ni trop pincée, ni trop charnue. On devine la blancheur de la peau sous le hâle. Sous le casque noir des cheveux tressés et enroulés en bandeau autour de la tête, l’oreille droite est traversée d’un anneau d’argent d’où pend une turquoise en forme de poire.

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Devant nous il abandonne son cheval à un inférieur, s’incline et nous salue en nous passant autour du cou des écharpes blanches.

C’est ainsi que je fais la connaissance de Kalzang, le chef de tous les bergers qui vivent sur les plateaux du Ladak. Il sourit presque timidement, et le visage de ce capitaine des steppes, qui conduit ses sujets à travers un territoire infini, de ce dompteur de cavales, n’est plus seulement noble, il est charmant.

Tout de suite le contact est établi, et avant même que nous soyons tous rentrés sous la tente, il a engagé la conversation, s’enquérant de notre voyage et de notre confort. Son impatience à entendre mes impressions trahit l’amour qu'il porte à ses plateaux désertiques. Amour passionné et exclusif d’un homme qui sûrement n’a jamais rien vu d’autre...
—Savez-vous tout ce que nous avons vécu d’aventures et de surprises quand, avec un ami, nous sommes allés en Inde?...

En Inde? Kalzang de me raconter alors comment un beau jour il en eut assez de passer d’un vallon dénudé à une colline pelée avec ses troupeaux, de ces déplacements monotones entre des horizons toujours semblables. Il amassa tout l’argent qu’il put, dit au revoir à sa femme et à ses enfants et se mit en route. Il voulait une bonne fois tâter de notre monde.

Pendant six mois il visita les grandes villes du Penjab, se prélassa dans les hôtels de luxe, alla au cinéma, s’offrit les plats les plus fins.

Il s’extasia devant les autos, l’électricité, les appareils de photo; s’étonna de devoir dormir dans un lit; fut abasourdi par le grouillement des foules indiennes; se crut en prison sur le macadam et entre les murs de béton, dans un monde sans terre et sans horizon. Il dépensa tant, qu’il dut vendre

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sa selle et, une semaine après, son cheval. Comble pour un nomade [un nomade cavalier pratiquement depuis sa naissance], il dut marcher jusqu’à la prochaine gare! Attrait, étonnement, admiration, désillusion aussi! Voilà les impressions que Kalzang a rapportées en revenant à ses steppes natales. Car il y est revenu, conscient de tout ce qui le sépare de la vie des agriculteurs ou des citadins de la plaine heureux de retrouver l’espace, les horizons perdus de son pays, de vivre au rythme lent des transhumances de sa tribu.

Les habitants de l’Himalaya n’ont ni culture technique, ni richesses naturelles. Ils ont pourtant quelque chose de précieux à nous donner, que nous avons perdu: un art de vivre. La sagesse de conserver le rythme humain de l’existence, de travailler sans vouloir gagner le temps de vitesse, d’orner leur chemin d’une hospitalité fraternelle, d’une politesse raffinée. On a gardé sur ces hauts plateaux le sens de la liberté de la personne. On n’est pas lié à des obligations; on se sent disponible. Sagesse aussi de renoncer à la course à l’argent, aux ambitions démesurées, de ne pas demander à la vie, au pays, plus qu’ils ne peuvent donner. Non pas un fatalisme, mais une attitude dépouillée, simple et humble devant la vie.

Pourtant la marée du monde moderne a atteint le pied de l’Himalaya. Confusément les Tibétains l’entendent, sans mesurer sa force et sa rapidité. Un jour, peut-être bientôt, elle inondera les hauts plateaux.
[C'est déjà le cas, en 1956, chère Catherine... Les bandes armées pakistanaises sont arrivées aux portes de Leh en 1948, l'armée indienne fait circuler ses DC-3 dans les ciels himalayens et les tanks chinois patrouillent déjà à Lhassa, chère Catherine...]
Submergera-t-elle ses habitants? Emportera-t-elle tout sur son passage?

C’est là qu’est valable l’expérience d’un Kalzang et des quelques autres qui, comme lui, sont sortis de leur isolement par un voyage ou par l’étude. Transmettant leurs aspirations, leur curiosité, leurs connaissances nouvelles à leur peuple, ils

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peuvent agir au milieu de lui comme un ferment, soulever peu à peu la masse tribale compacte, orienter ses intérêts vers l’extérieur, la préparer sans qu’elle s’en doute au moment le plus critique de son histoire: à la rencontre du temps perdu et du temps présent. Puisse alors la fureur de vivre ne pas détruire la sagesse de vivre!

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Chapitre 6

JEUX DE NUIT
[Musique tibétaine, danses, théâtre]


Les filles du village sont de gracieuses danseuses.
Levez-vous et dansez, toutes les filles!
Pour souligner vos gestes, prenez une écharpe.
Pour rehausser votre teint, fardez-vous trois fois.
Fardez-vous et venez au milieu du cercle.
Prenez votre écharpe et faites la révérence!


Il n’y a pas une rencontre d’amis, une fête à l’occasion d’un mariage ou d’une naissance, pas un pique-nique au bord de la rivière, ni une veillée qui, au Ladak, ne se terminent par des chants et des danses.

Chaque garçon sait sortir d’un pipeau les sons langoureux des vieilles chansons d’amour, ou les rythmes vifs des danses épiques. Si on ne trouve pas dans quelque recoin un tambourin ou un banjo, on bat le rythme avec les mains, et chacun reprend au refrain.

La musique tibétaine est discordante et brutale à nos oreilles d’Européens. Nous n’arrivons pas à la saisir, encore moins à la comprendre et à la mémoriser: elle est basée sur une gamme entièrement différente de la nôtre. Alors que l’octave, dans notre musique, est divisée en douze demi-tons, les Tibétains comme les Indiens la divisent en vingt-deux intervalles. Pas vingt-quatre, ce qui ferait des quarts de tons

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et serait peut-être tolérable, mais vingt-deux, et qui s’utilisent dans toutes les combinaisons possibles.

Habitués dès l’enfance aux toniques et aux dominantes, aux tierces et aux quartes, nous ne pouvons plus apprécier les nuances des six onzièmes de demi-ton, et leurs écarts nous rebutent.

À force d’entendre de la musique tibétaine on en vient pourtant à l’écouter presque avec plaisir. Cela tient sans doute plus aux rythmes qu’aux mélodies des chansons. Car le rythme est relativement simple, binaire ou ternaire, fait pour danser.

On est loin des bêlements sinueux et interminables qui font de la musique indienne quelque chose d’absolument insupportable. (Je parle de la musique indienne classique, et non de la musique de film qui, elle, a été fortement influencée par les productions européennes et américaines du genre.) Le profane n’y sent pas de rythme, n’y trouve pas de points de repère. Comme les ondulations imperceptibles sur les bras étendus des danseurs de l’Inde, cette musique serpente, glisse, coule, ne laissant dans nos oreilles qu’une impression visqueuse, pénible…

Si la mélodie tibétaine nous choque, le rythme au moins nous rassure. Les écarts de tons restent grinçants, les liaisons douloureuses, mais au moins il y a un élément régulier; on peut suivre la phrase en frappant dans les mains, mouvoir le corps au flux et reflux des temps, tracer un dessin cohérent avec ses pieds. Il n’y a pas besoin d’apprendre les pas dansés sur une musique tibétaine; ils viennent presque naturellement. Le rythme vous entraîne, et dans la danse on entre, on avance, on recule, on virevolte, comme si on n’avait jamais rien fait d’autre.

A Leh règnent les danses lentes et cérémonieuses, avec révérences et flottements d’écharpes. Snobisme de la «grande ville». Les files indiennes glissent doucement, oscillant de droite, de gauche, en des mouvements aussi majestueux que le balancement d’un navire. Dans la demi-obscurité chatoient les habits de fête comme les reflets moirés de l’eau.

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Beaucoup plus naturelles, à la fois charmeuses et belles, sont les danses animées, au rythme tourbillonnant, celles que l’on danse le plus volontiers dans les réunions familières et dans les villages.

Le tambourin murmure et résonne dans la nuit. «Le village danse ce soir. Voulez-vous venir?» me demande mon hôte. Et nous voilà zigzaguant de terrasse en terrasse, escaladant des murets à tâtons. Le tambour s’amplifie peu à peu. Les épaules de mon guide par instants font ombre sur une lueur instable. Nous nous faufilons entre des arbustes, puis longeons un interminable «mur de prières». Un tournant imprévu où je trébuche, un portail de pierre, et brusquement je suis ébloui. De grandes flammes jaillissent en bouquet, se croisent, s’entrelacent, se divisent. Elles semblent s’efforcer de monter toujours plus; et de leurs pointes s’élèvent des étincelles qui portent plus haut la lumière et la vie du feu. Un socle, presque un autel, exhausse le brasier et indique bien que c’est lui, le feu, qui est le centre de la fête.

Une ronde glisse doucement autour de lui. Les silhouettes paraissent rigides et avancent sans une oscillation, sans un mouvement de hanches pour montrer le rythme qu’elles suivent. Les flammes les éclairent violemment d’un côté, désignant de lourdes coiffes d’astrakan chargées de turquoises, et quelques soieries. Les dames de la société sont en train de danser. Mais leurs personnes presque immobiles ne se permettent pour toute évolution qu’un demi-tour à l’occasion. Seules leurs mains «dansent». Tout le mouvement, toute la beauté est dans les mains. Les avant-bras décrivent des arcs de cercle, les poignets tournent lentement, les paumes s’ouvrent et se referment, le pouce s’incline à la rencontre du médius ou du petit doigt.

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Les dames dansent le thème de la jeune fille qui s’en va présenter un bouquet au roi. Chaque geste a sa signification: les cinq doigts se rassemblent — c’est une fleur; la paume se tourne vers le ciel — c’est l’offrande; deux doigts dessinent un arc — c’est la vie; le pouce touche le petit doigt — c’est le bonheur du repos parfait. À toutes ces mains qui évoluent ensemble, la flamme accorde des reflets patinés et des ombres mouvantes. Les personnes semblent effacées, poussées à l’arrière-plan, et seule la main, la main humaine avec ses trésors de souplesse et d’expression, concrétise l’idéal de beauté, de joie qui inspire les danseuses.


La ronde se disperse, et seul le feu reste en scène, accaparant les regards. Du noir, il fait surgir des visages, il crée des formes accroupies. Au-delà du cercle abandonné par les danseuses, on devine des robes grises, de larges ceintures et des figures bronzées: ce sont les petites gens du village. À gauche, les reflets de cuivre, de turquoise et de soie trahissent les maîtresses de maison. À droite se dessinent deux paires de cymbales, des fifres, un hautbois et les barbiches des musiciens. Des enfants se poursuivent à cris étouffés, se faufilent partout.

À l’appel des fifres, les hommes autour de moi se lèvent, entrent dans le cercle lumineux. Ils passent sur l’épaule de longues écharpes qu’ils saisissent près des extrémités, et forment une file conduite par le chef du village. Les messieurs vont répondre à la danse des dames.

La musique se précise et chacun marche au pas pour prendre le rythme. Les cymbales pressent peu à peu la cadence, le bruit s’amplifie, les danseurs ont pris un pas sautillé et avancent de plus en plus vite. Les lèvres des souffleurs se pincent, leurs cous se gonflent sous l’effort, les cymbaliers

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frappent à tour de bras. La musique atteint un paroxysme, elle ne peut que s’affaiblir. Mais non, elle continue violente, discordante, furieuse. Et par-dessus ce tintamarre, le hautbois module des quarts de tons déchirants. Les danseurs ont pris leur essor. Ils avancent à pas glissés si rapides qu’on suit à peine les figures pourtant précises que décrivent leurs pieds. Leurs corps et leurs bras suivent un autre rythme marqué de révérences et de pirouettes. Cette dissociation de deux cadences donne l’impression que ces hommes ne marchent plus, mais planent en cercles, exprimant par des gestes amples la joie sauvage de l’orchestre. Les écharpes qui flottent de leurs épaules à leurs mains soulignent les évolutions, donnent à chaque déploiement des bras un je ne sais quoi d’échevelé qui rappelle la lutte d’une voile dans la tempête. Et longuement le groupe dérive. C’est autour du feu une ronde des esprits qui avance, recule et virevolte sans but.

Haletants, les musiciens se sont tus. La bière circule. Des brassées de branches sont jetées sur le brasier. Une muraille émerge de l’obscurité, une haute muraille laiteuse garnie de balcons de bois et de petites fenêtres ouvragées: la résidence délaissée d’un prince disparu nous offre son abri contre la brise du glacier.

D’un revers de manche les musiciens s’essuient les lèvres. Tambours et fifres entonnent une nouvelle mélodie de leurs voix gaillardes. Les filles se placent sur un rang en se donnant la main; les garçons forment une ligne en face d’elles et se tiennent par la taille. Le dialogue s’engage timidement tout d’abord; les garçons avancent de deux pas en direction des filles, elles reculent. Dépitée, la gent masculine se retire tandis que les filles émoustillées avancent à leur tour. Sur quoi tous clament le refrain de la chanson pendant qu’ils tournent en cercle. Pendant la deuxième strophe, même comédie, mais plus animée déjà, les garçons avancent davantage, les filles

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reculent moins. Délurées, elles narguent leurs vis-à-vis et pirouettent sur leurs talons plats en lançant des coups d’œil malicieux.

Au refrain les lourdes robes s’évasent en corolle; l’exaltation monte, les voix deviennent perçantes, l’orchestre s’échauffe, l’orage des tambours se rapproche.

Finie la gêne: Nez à nez, ils dansent. Les pieds chaussés de laine et de feutre battent le sol d’un bruit sourd. En avant, en arrière, à gauche, à droite. Vite, plus vite, encore plus vite. Filles et garçons tournent, virevoltent, sautent, se poursuivent. Toujours ils soulignent le rythme de leurs pieds, de leurs corps. Les mains se quittent, se rejoignent. Les deux lignes compactes s’affrontent, rieuses et décidées et chaque mouvement exprime la bonne humeur, la force jeune, la joie simple des danseurs.

Ce fascinant pas de deux est aussi différent des danses solennelles que, d’une pavane, une bourrée bien enlevée. Si entraînant aussi que ceux mêmes qui sont restés assis participent à ce débordement de vie, malgré l’âge ou le trop lourd dîner, ou peut-être grâce à la générosité de la bière… Sur le socle immobile de leurs jambes croisées en tailleur, leurs bustes s’agitent en cadence, leurs têtes oscillent, leurs mains claquent. Tous participent; tous, sur la piste ou dans le rond, ils dansent.

Deux fois encore les villageois sont appelés auprès du feu. Il faut que chacun ait son tour, que chacun éprouve la joie de l’expression corporelle, l’enivrement du rythme, puis la bonne fatigue qui serre aux genoux.

Et dans la pénombre, tous les regards sont brillants, fixés sur la flamme mouvante et les silhouettes noires. Tout le village est pris, charmé par la lumière, la musique et le mouvement. La danse est leur joie, leur récréation. C’est aussi leur art. Tous dansent, à tout âge. D’une fillette de quelques mois qui ne savait encore marcher, on me dit un jour: «Mais elle danse!» car ses menottes pouvaient imiter les gestes de la danse des fleurs….

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Les grandes flammes sont retombées. Chacun a eu son saoul de joie pour les yeux, les oreilles et les jambes. Avec des gestes pesants, les musiciens passent leurs instruments sur l’épaule ou dans la ceinture. Le feu s’endort: la nuit se resserre sur lui et va l’étouffer. Seules quelques étincelles percent encore l’enveloppe noire et s’envolent à la rencontre des étoiles qui montent lentement de derrière les contreforts énormes d’un sommet himalayen.


Le théâtre lui aussi égaie à l’occasion les longues soirées. Le répertoire comprend quelques légendes d’origine locale ou plus souvent indienne. L’art s’en est peut-être tout simplement développé au départ des récitations des troubadours qui ont été dialoguées sans qu’un auteur particulier puisse être désigné. De ce genre naïf, sentimental et aussi moralisant l’Histoire de Tondup et Tonyot est une des plus connues.

«Tondup, Tondup!» Un enfant de sept ans cherche son frère aîné, égaré dans la grande forêt [inspiration clairement indienne]. Son appel lamentable reste sans réponse. Apeuré, affamé, l’enfant se couche et pleure, avant de tomber endormi de fatigue et de chagrin.

C’est Tonyot, le fils d’un roitelet himalayen. Il cherche son frère dans la jungle de l’Inde, où il l’a suivi en exil. Sa mère, la seconde épouse du roi, a décidé de faire disparaître Tondup l’héritier. Sa jalousie a contraint le roi à chasser le prince vers les plaines à la merci du climat effroyable et des bêtes féroces.

Mais la marâtre a compté sans l’affection qui unit les deux demi-frères. Tonyot adore son aîné, charmant et doué comme tous les princes de légendes. Il ne veut pas le laisser partir seul et l’accompagne de force. Ils ont déjà cheminé ensemble deux ou trois mois sur les routes de la misère, quand ils se perdent dans cette forêt maudite. Tondup

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à la recherche d’une issue, se sépare pour la première fois de Tonyot, et ne revient pas.

La représentation de cette pièce classique du répertoire tibétain est donnée par les grands écoliers. Ils ont planté leurs tréteaux dans le jardin d’un vieux temple. La scène est adossée à un mur et encadrée de panneaux couverts de dragons soufflants et échevelés. L’éclairage a dépassé le stade des bougies: trois lampes à gaz de pétrole, gagnant en clarté ce qu’elles perdent en charme.

Côté spectateurs on s’entasse comme on peut. Par terre, sauf aux premiers rangs où la crème de la société est déposée sur des bancs. Quelques gendarmes ont fait semblant de mettre de l’ordre dans cette foule impatiente. Les Tibétains sont fous de théâtre; le spectacle fait salle comble tous les soirs, groupant un public venu de loin à la ronde: paysans cossus, douillettement vêtus de robes fourrées d’astrakan; jeunes mères avec leurs bébés qu’elles bercent dans une peau de chèvre et allaitent aux premiers pleurs; écoliers sautillants et rieurs; matrones très dignes sous leur coiffure de turquoises. Même quelques lama ont renoncé pour un soir à leurs méditations.

Avant la représentation on ne s’entendait pas. Les spectateurs étaient le spectacle, rieur, jacassant. On se retrouvait, on se bousculait, on écrasait une main ou une tresse. Quand un visage se tournait vers la lumière, c’était tout souriant, les yeux brillants de plaisir. Maintenant on entendrait voler une mouche. Les voix des acteurs résonnent dans la nuit froide, soulignées par le ronronnement discret des lampes. Chacun est attentif, concentré. Seuls au milieu des visages immobiles les yeux brillent toujours: de colère à la vue de la marâtre, d’attendrissement pour les deux petits princes perdus. Public conquis d’avance, enthousiaste, qui vit intensément le drame légendaire qui se déroule sur la scène.

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Les décors sont sobres: une table peinte devant un coussin, une tenture rouge, nous sommes au château. La jungle luxuriante est représentée par un seul arbre, des branches duquel pendent une vingtaine de ballonnets multicolores. Une toile suggère la mer [on est vraiment en Inde] dans laquelle les esprits des eaux entraînent Tondup. Avec les moyens les plus simples, le metteur en scène a su styliser et évoquer le décor plutôt que le montrer.

Le seul luxe qu’il se soit permis, c’est de vêtir les acteurs des plus vieux, des plus riches brocarts chinois qu’il a pu extraire des coffres des chefs ladaques. Ces robes où s’entrelacent les fils d’or et la soie pourpre ou bleu nuit sont de vraies tenues royales.

Les scènes parlées alternent avec les airs. Seul le livret chanté est fixe, une série de strophes en tibétain classique, que les acteurs savent par cœur. Les mélodies doivent être fixées elles aussi. Il y en a peut-être trois ou quatre pour toute la pièce, exprimant chacune un état d’âme. Les strophes tristes sont chantées sur le même air, les strophes joyeuses sur un autre. Le dialogue parlé est improvisé; en langue populaire, il explique, il relie les différents couplets; il donne du mouvement à la pièce qui, autrement, serait une succession de tableaux. Un canevas sert de guide aux acteurs, qui d’ailleurs ne s’y tiennent pas à la lettre, libres d’en user comme bon ou drôle leur semble.

Plus encore que l’histoire de Tonyot et Tondup, ce sont les chants, les refrains anciens qu’écoutent nos voisins. Ils les chantent intérieurement; leurs gorges vibrent quand Tonyot exhale sa plainte de sa voix pure et claire de jeune garçon, ou que tremble la basse du roi vieillissant qui abandonne la pourpre pour le safran du religieux. L’acteur qui tient le rôle du roi provoque le fou rire du public. Essayant de prendre un air solennel, il marche à pas saccadés et se tient raide comme un bâton. Les serviteurs sont un peu pâlots, la reine trop hommasse. Le lama donne

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une caricature des religieux du pays, en marmottant des prières tout en lorgnant son bol de farine! Assurément, les écoliers de Leh ne sont pas des acteurs chevronnés. Pourtant, celui qui incarne Tondup est parfaitement dans la peau de son personnage de prince mendiant, également à l’aise dans les soieries et les haillons. Souple et dégagé, il chante et il parle avec grâce. Un vrai meneur de jeu.

L’histoire finit bien, on s’en doute. Après d’innombrables aventures et tribulations les deux frères se retrouvent. Plusieurs années ont passé, ils sont en âge de se marier. Ils épousent deux sœurs. Tondup devient roi dans le pays de son beau-père, tandis que Tonyot monte sur le trône paternel, réalisant ainsi le vœu de sa mère.

Trame simple, jeu sommaire. Et pourtant les Tibétains aiment ça. Ils aiment pleurer, ils aiment rire et leur sentimentalité s’accommode fort bien d’une représentation aussi naïve que celle-là; leur imagination brode sur ces thèmes, les embellit, les agrandit; leurs cœurs émotifs sont satisfaits. Le rideau tombe. Il est passé minuit, et nous sommes là depuis la tombée de la nuit. Ensorcelés par la fraîcheur de ce spectacle, nous n’avons pas senti le temps couler. Nos voisins non plus d’ailleurs. Il est vrai qu’ils ne craignent pas des spectacles encore plus longs.

A Lhasa on joue une version de Tonyot et Tondup qui dure trois jours. Une autre pièce classique, celle qui raconte la vie du prince de la Compassion Ti-met-kun-dan, tient le plateau pendant six jours. Ajoutée à la naïveté et la fraîcheur de l’inspiration et du jeu, cette longueur même fait de ces drames les proches parents de nos mystères médiévaux. Le théâtre est un divertissement ancien au Tibet. Timetkun-dan a été apporté des Indes vers le neuvième siècle, les débuts de Tonyot et Tondup se perdent dans le moyen âge. Les Tibétains ont aimé ces pièces; ils ont le mérite

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de les avoir conservées et transmises, comme un joyau de leur patrimoine.

Au premier rang des invités un jeune lama ne pouvait contenir son enthousiasme. Il mitraillait la scène et les acteurs du «flash» de son appareil de photo.

C’est Staktsang, un abbé, incarnation d’un Buddha. Il a une quinzaine d’années. C’est une forte tête, qui en fait voir de toutes les couleurs à ses professeurs. Il adore les engins mécaniques, et aimerait avoir sa jeep personnelle. Son poignet porte une montre en or. Personnage presque saugrenu dans le moyen âge où nous sommes, dans un monde qui survit.

Son «flash» illumine le contraste de deux âges: celui des troubadours, chantres du rêve et de la beauté, et celui de la machine, de l’automate perfectionné. Étrange avant-garde de la technique moderne, cette silhouette enrobée de safran, qui brandit une caméra sous le nez d’acteurs dont les rôles ont plus de mille ans, ce lama, héritier de tout le conservatisme du Tibet, qui ouvre la porte à [l’invasion du modernisme] une invasion.…

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Chapitre 7

COURRIER DU CŒUR
[Moeurs amoureuses et mariage]



Divers auteurs ont décrit tel ou tel aspect de la vie conjugale au Tibet, sous prétexte de s’en offusquer ou de s’en gausser, mais le plus souvent avec l’intention de créer une sensation. Le plus ancien est… Marco Polo qui, à cet endroit de ses extraordinaires aventures, est tombé de tout son long dans le genre sensationnel et grivois puisqu’il accorde aux «pratiques scandaleuses» un bon tiers de son chapitre consacré au «Thebeth». Notre presse moderne a de qui tenir…

On a pourtant fini par se rendre compte qu’il y avait là mieux que sujets croustilleux. On a étudié, on a réfléchi, et on a découvert des éléments sociologiques de première importance.

Un prince de Grèce et du Danemark, passionné du Tibet, a consacré au mariage des Tibétains des pages qui font autorité.
[Allusion cryptique et elliptique typique du style de PV… Il s'agit de Pierre de Grèce (1908-1980), «prince de Grèce et de Danemark», qui a vécu à Kalimpong au Sikkim de 1950 à 1957 et qui a étudié les mariages polyandres des réfugiés fuyant l'invasion chinoise du Tibet. Rejeté par sa famille royale de Grèce pour son mariage en 1939 avec une roturière divorcée, Pierre s'était joint à l'expédition danoise de 1950 vers le Tibet. Cette expédition fut d'abord bloquée au Sikkim par le gouvernement tibétain, puis par la puissance occupante chinoise (complices donc tous deux de l’enfermement du pays…). Pierre a interviewé et filmé quelque 3'300 réfugiés tibétains à Kalimpong, au Sikkim. Il organisera une exposition sur ses travaux anthropologiques à Copenhague en octobre 1952.]
[Mais PV ne nous dit pas s'il s'appuie ou non sur les travaux de cet anthropologue dans la suite du chapitre.]

Les divers aspects du mariage sont pour nous un domaine particulièrement difficile à pénétrer — à cause de la réserve de l’habitant — difficile à accepter surtout — car il [le mariage tibétain] est par certains côtés contraire à nos sentiments.


Partie I

Déroulement d'un mariage ladakhi bouddhiste

Mais commençons par le commencement: un mariage.

Mon serviteur et compagnon de peine — quand je l’aide à scier un tronc, quand il m’aide à porter mon sac de montagne

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— est un garçon de dix-neuf ans, affublé de l’imposant nom de Padma-Rigzin: le lotus-la mystique [expression inspirée de Shangri-La?]. Il est d’âge à se marier et voilà longtemps que son père y songe.

Le père, veuf, s’est remarié, mais sa seconde épouse ne lui a pas donné d’enfant. La pauvre femme se trouve ainsi en un certain état d’infériorité dans la famille puisqu’elle n'a pas contribué à sa croissance [ou plutôt elle n'a pas contribué à sa continuation]. En compensation, elle a proposé… sa nièce comme fiancée.

Après mûre réflexion — deux ans et demi — tous les parents sont tombés d’accord autour de quelques pots de thé et de bière. (On aime beaucoup les arrangements de famille qui, par échange de cousins ou d’alliés, ont l’air de préserver l’équilibre dans ces clans qui divisent la société selon les dieux particuliers.)

Là-dessus il a fallu consulter l’astrologue.
—En quelles années sont-ils nés? a-t-il demandé.
—Lui est de l’année de l’eau, elle de l’année du fer.
—Eau et fer? Excellent, excellent. Deux êtres qui s’entendront bien. Avec l’eau et le fer ne fait-on pas l’acier? Si elle était de l’année du feu ce serait le désastre: eau et feu sont ennemis. Mais quels sont leurs signes zodiacaux et leurs étoiles? et les zodiaques des parents?

Avec une brassée de renseignements — accompagnés d’une épaule de mouton, car un savant ne peut travailler à jeûn — l’astrologue s’est plongé dans ses grimoires.

Il y a tant de divinités à se concilier, tant de mauvaises influences à écarter, qu’il a fallu rédiger deux pleines pages de rites à suivre.

Tout fier, Padma-Rigzin est venu me montrer ce document et m’expliquer les détails qui dépassent l’entendement d’un Européen. J’y ai vu que l’ange gardien de la fiancée désire qu’elle soit amenée sur un cheval roux. J'ai compris aussi que les mauvaises fées qui taquinent sa famille dorment au petit jour et qu’elle doit donc franchir le seuil de sa nouvelle maison au premier chant du coq. Il faut aussi que l’ami de noce soit né en l’année du mouton. Comme Padma n’a pas

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d’ami de cet âge il va tourner la difficulté en invitant un étranger de l’année voulue, lequel déléguera à la cérémonie le meilleur ami de Padma. Enfin, les fiancés devront entrer dans la maison par la porte de l’Ouest, s’asseoir au premier étage face au Nord, pendant que le prêtre officiant regardera vers le Sud-Est. J’ai offert ma boussole; Padma-Rigzin n’a pas tiqué.

Je n’ai jamais pu assister à tous les rites d’un mariage bouddhique. Cette fois-ci l’occasion est bonne et je suis prêt à payer le prix. J’y vais donc d’un mouton, sans commentaire.

Le compère comprend et vient m’inviter à toute la cérémonie, qui se déroulera dans son hameau.

Une autre personne [chrétienne] est invitée: notre jolie voisine, la fille de mon [grand ami et] collègue Ts’etan P’untsok. Comme rien ne doit se passer avant le petit matin, nous avons convenu de ne pas aller au hameau avant minuit.

Mais la nuit n’est pas encore close que la jeune fille tape à ma porte, et d’une voix timide:

—N'est-il pas près de minuit?

Je n’ai pas le cœur de freiner son impatience, et nous partons à travers champs.

Grande illumination penserez-vous? Du tout. On nous reçoit comme des conspirateurs, et en chuchotant, on nous pousse dans la cuisine où ne fume qu’une misérable mèche d’huile — on joue au plus fin avec le mauvais œil, n’oublions pas.

Pourtant dans la pénombre les préparatifs vont bon train. La cuisine a été mise en ordre, balayée jusque dans les coins, et le sol de terre battue a été arrosé. Preuve que la cérémonie aura lieu ici-même. C’est normal puisqu’on va introduire une future maîtresse de la maison, et puisque la cuisine est en même temps la pièce d’honneur chez les pauvres gens: il y fait clair et chaud — presque. Aidée d’un couple de voisins, la mère mesure de la farine, prépare la

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pâte, découpe des quartiers de mouton. Le soufflet marche sans arrêt dans le fourneau de terre couronné de trois marmites et d’un nuage de fumée.

Le père, très à l’aise au bout de son immense pipe à réservoir d’eau, me narre les imprévus de dernière heure: père et mère de la fiancée avaient depuis deux ans accepté les cadeaux de thé, de bière et de beurre que par tradition le prétendant leur envoyait chaque saison. Ils avaient même donné leur accord formel à tous les arrangements.

Mais voilà que, brusquement, ils n’ont plus voulu se séparer de leur précieuse fille, si douce, si bonne, si vive… Une motte de beurre ne les a pas convaincus.

Une visite expresse n’a pu tirer d’eux qu’une vague promesse: «L’année prochaine». Mais renvoyer? Ce n’était plus possible: non pas qu’on tint particulièrement à cette fiancée plutôt qu’à une autre; mais les lama étaient invités, le mouton égorgé, la bière fermentée.

Il fallut faire intervenir les deux personnages les plus importants du mariage: les oncles maternels des fiancés. Ils ont pu ordonner aux parents de lâcher leur fille, car ce sont eux, les oncles, qui ont réellement puissance «paternelle».

Tout le morceau n’est, bien entendu, que comédie; mais chacun la joue avec conviction: ce ne sont pas les jeunes gens qui se font la cour, mais leurs familles.

Celui qui — pourtant — est le principal intéressé, est assis à l’écart, ficelé dans une robe rouge, reluisant sous les couches de beurre dont on a enduit sa tresse. Dans son silence on le sent nerveux, attentif à bien tenir son rôle, étudié dans un apparent détachement. Où est-il, ce fameux fatalisme oriental de la légende? [PV ne se trompait-il pas un peu ? La légende du fatalisme oriental vise plutôt musulmans et hindous, càd grosso modo le Moyen Orient et l’Inde, pas tellement les bouddhistes et l’Asie de l’Est.]

De l’autre côté de la paroi, dans le temple familial, on entend marmonner deux voix: un lama et son disciple prononcent les charmes de circonstance. Ils en ont pour vingt-quatre ou quarante-huit heures… Ils apparaissent brusquement sur la porte. Mon hôte s’empresse:

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Théière de cuivre et d'argent,
Photo Michel Perrenoud

Feuille sans pagination


—Quel est votre désir, lama au grand savoir?
—Donne-moi la natte.
—La voici, très précieux!
—Pose-la ici, entre le fourneau et le pilier.
—À vos ordres, vous devant qui je me prosterne!
—Non, tourne-la vers ce coin de la chambre.

C’est évidemment là que s’assiéront les époux. Feront-ils face au Nord? Hum, j'ai idée que le grand savoir du prêtre n’inclut pas la rose des vents.

Devant la natte mise en place, le lama s’accroupit en marmonnant du sanscrit. D’un sachet extrait de sa ceinture il prend une poignée de riz — magie blanche, la même sous tous les cieux! — et aligne les grains sur la natte.

Il dessine à droite une croix gammée et à gauche trois fragments de spirales partant d’un seul centre et formant comme trois poissons entrelacés [un triskèle/ triskell celtique? ou un triskelion?]. Les deux dessins sont des signes de bonne fortune, mais j’y vois aussi un symbolisme plus poussé: la croix gammée, héritée des mythes solaires qui semblent avoir régné sur le Tibet pré-historique, représente le soleil lui-même et est symbole de puissance agissante. Les poissons symbolisent les dieux de l'eau et de la terre — les klu des Tibétains, les maga des Indiens — les puissantes divinités de la richesse et de la fertilité.

Chose bizarre, ces deux signes réunis sur cette natte de mariage sont probablement des héritages bien différents l’un de l’autre. L’adoration des dieux des eaux est une importation de l’Inde par le Cachemire presque proche [ou un symbole celtique ?]. Le mythe se rapportant au soleil semble être un reste d’une civilisation de nomades et de bergers dont l’origine serait quelque part dans l’Asie occidentale, peut-être en Mésopotamie.

Mais les préparatifs se compliquent. Sur le fourneau, Le lama dessine avec de la poudre rouge deux triangles Inversés formant ce que nous appellerions une étoile juive. Puis il prend une mesure de bois pleine de blé et y plante une flèche

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enrubannée. Qu’est-ce là? Cette flèche est-elle un rappel du temps où il fallait se battre pour obtenir une épouse? Non, nous ne sommes pas ici dans des souvenirs belliqueux, Mais en pleine religion rituelle.

La fertilité du blé, la puissance représentée par la flèche sont des thèmes d’une signification bien précise. Sans même le savoir, notre lama qui se croit bouddhique est en train de célébrer un culte de la fécondité.

Dans cette cuisine noire de fumée, où une mèche d’huile n’arrive qu’à indiquer les silhouettes, il nous fait remonter très haut dans le temps. Il nous reporte plus loin que l’histoire, jusqu’à cette aube de civilisation qu’était cette société paysanne, éleveuse de bovins, qui créa le Minotaure, qui colorait sa poterie et dressait des pierres gigantesques. On l’appelle méditerranéenne, cette culture, mais il semble qu’elle se soit étendue jusque sur les plateaux tibétains…. En quelques gestes le prêtre la fait revivre devant mes yeux en perpétuant ses rites plusieurs fois millénaires.

Dans un coin, le voisin est en train de pétrir et de façonner de la pâte. Moule-t-il des statuettes à offrir aux esprits? De l’endroit où je suis assis par terre je n’arrive pas à voir. Une demi-heure plus tard, la réponse arrive: ce sont des boules de viande et de pâte, grosses comme des œufs, cuites à la vapeur, et que l’hôtesse nous présente dans un baquet. Plus modeste que les hôtes, j'en prends sept, puis cinq, puis trois, encore trois, et quelques-unes. Amuse-bouche en attendant le repas…

La lune indique que la nuit est à moitié écoulée. Le chef de famille et son fils s’en vont chercher la fiancée. La conversation languit: pendant un temps rien ne se passera. Ma jeune voisine s’étend sur le tapis où nous sommes assis et, avec le plus parfait naturel, s’endort sur son chapeau. Heureux pays où la femme peut garder tant de liberté et de simplicité…

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Avec l’hôtesse, je monte sur le toit. Par-delà les champs, on aperçoit un groupe de maisons où, de son lointain village, la fiancée a été amenée chez des parents. De petites lampes et des éclats de voix percent la nuit. On peut deviner où en sont les démarches du prétendant.

Sept cavaliers se sont présentés au portail de la propriété où la belle est gardée. Au lieu de leur ouvrir, les habitants, bâton au poing, leur posent des questions chantées:
—Qui fait se rencontrer l’Est et l’Ouest?
—Le soleil, ombrelle du trône, fait se rencontrer l’Est et l’Ouest.
—Qui fait se rencontrer le Sud et le Nord?
—La lune, qui blanchit la nuit, fait se rencontrer le Sud et le Nord.

Ce n’est pas une leçon de géographie, mais une interrogation de catéchisme pour s’assurer que le prétendant n’est point hérétique. Les parents de la fiancée brûlent une branche de genévrier sacré et demandent en chantant:
—Cette fumée bleue, pourquoi monte-t-elle?
—Cette fumée bleue, cette fumée qui monte? Gyazhin, le Seigneur des dieux, a-t-il été provoqué? Le genévrier sacré lui est offert.

L’air figé de la nuit d’hiver m’apporte chaque inflexion de la chanson. Étoiles dans le noir, les points des lampes à huiles esquissent les groupes qui s’affrontent. Un cheval piaffe. Les hommes, imperturbables, échangent les répons traditionnels [réponses traditionnelles] d’un ton bonhomme:
—Regardez les sommets; cette eau blanche des glaciers, de qui est-elle la boisson?
—Voyez les sommets; cette eau des glaciers blancs, c’est la boisson du lion des neiges.
—Dans ce pot à tête de serpent, ce liquide blanc d’orge, de qui est-il la boisson?

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— Dans ce pot à tête de serpent, ce liquide d’orge blanc, c’est la bière des invités à la noce…
Neuf chants s’égrènent ainsi dans la nuit glaciale. Le prétendant et ses compagnons sont introduits dans la maison où les attend une défense plus subtile: on les comble d’attentions… et de bière.

Une bonne heure a passé quand des cris éclatent: à grand bruit le groupe ressort de la maison, juche la jeune fille sur un cheval et s’en vient à la lueur de grandes torches en criant: «Vivent les dieux!»

Le lama est descendu dans la cour. Dans une niche creusée à côté de la porte, sur une grande pierre, sur le mur du jardin, il dispose ses lampes, ses idoles et ses offrandes. Son aide aligne des cailloux blancs des deux côtés du chemin.

C’est la cérémonie classique de magie et d’exorcisme qui se prépare: la fiancée doit être dépouillée des divinités bonnes ou mauvaises attachées à sa personne et à sa famille avant d’être admise au sein de sa nouvelle famille, sous la garde des divinités propres à sa nouvelle maison.

À la lumière rouge et fantasque des torches, la fiancée descend de cheval. Ceux qui l’ont amenée s’écartent, elle est seule au milieu du cercle. Du toit où je suis perché presqu’à l’aplomb de la cour, la scène prend l’allure d’une fantasmagorie au fond d’un puits: le prêtre marmonne ses formules, puis se met lentement à marcher de-ci, de-là, devant la porte.

Dans la main gauche, il agite une clochette et les castagnettes tibétaines: un tambourin frappé par des billes attachées à des ficelles. Puis, scandant ses phrases, il se met à tourner autour de la jeune femme. Au rythme de l’incantation il saute à grands bonds lourdauds, soulignés par ses draperies et son grand chapeau, et par le crépitement des castagnettes.

Enfin il place les deux fiancés côte à côte et récite: — Le seuil est d’argent, les montants de turquoise et le linteau d’or. Heureux soyez-vous qui allez vivre derrière

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cette porte! Soyez pieux, soyez charitables, soyez pleins de compassion! Bousculade générale. L’instant d’après, nous nous trouvons entassés dans la cuisine. Les fiancés sont debout derrière la natte, lui en face de la croix gammée [le soleil, la puissance agissante], elle des poissons [la fécondité].

On les fait asseoir rigoureusement en même temps, car le Tibétain refuse autant une préséance de droit à l’homme qu’une préséance de politesse à la femme.

Pendant que le novice lui sert de lutrin, le prêtre a pris sa place à côté du fourneau. — Tiens, ce fourneau, ce bloc de terre percé de trous et patiné de fumée et d’huile, comme il sert bien d’autel! Réalisme familial et symbolisme s’y rejoignent: le foyer. Humour involontaire aussi: la jeune femme ne sera pas tant l’épouse de Rigzin que la bru et la cuisinière de la maisonnée…

La mesure de blé où est fichée la flèche est déposée entre les jeunes gens pendant que leurs têtes sont enturbannées de blanc. Ces deux turbans semblables signifient que le mariage est accompli, et l’assistance clame sa joie à en faire vibrer le plafond.

Suit un rite charmant: le mari prend une poignée de laine brute qu’il tiraille entre ses doigts pour en démêler les poils; l’épouse saisit un bout de ce flocon blanc, qu’elle se met à filer. Premier travail en commun.

Les parents des mariés ont encore une série de chants alternés à exécuter. Mais est-ce impatience, ou abondance de bière à la fin d’une cérémonie si longue? Voilà des générations que les paroles se détériorent. Nos chanteurs n’en savent plus que des bribes incompréhensibles qu’ils recousent et ânonnent à tue-tête parmi les éclats de rire, jusqu’à ce qu'on apporte le point final au cérémonial: d’énormes assiettes de viande…


Partie II

Instabilité fondamentale du mariage tibétain

Reste à vivre ensemble… Le mariage a beau être une cérémonie compliquée, il n’en est pas plus solide pour autant.

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Rares sont ceux qui n’ont pas divorcé une ou deux fois.

Avouons que le couple commence sa vie avec deux gros handicaps:

D’abord l’union a été décidée par autrui pour toutes sortes de causes sans que le mot amour soit prononcé ou même sous-entendu. Un mariage de raison peut «réussir», nous le savons tous. Mais que de risques il comporte dans une société où aucune morale d’inspiration chrétienne n’insiste sur la valeur permanente de l’union! [Quel optimisme sur les valeurs chrétiennes…]

Autre chose: le couple vit chez les beaux-parents. On ne fait qu’un ménage. Lui est d’abord et surtout le fils de ses parents; elle, sans être méprisée, reste deux ou trois ans dans une position de servante; c’est seulement après d’innombrables hésitations que la belle-mère abandonnera le trousseau des clés du grenier et du garde-manger dont la possession marque la maîtresse de maison.

Les Tibétains sont souvent susceptibles et chatouilleux. J’en ai fait l’expérience avec les Sherpa: malgré la vie simplifiée et la psychologie sommaire d’une expédition en haute montagne, ils se vexent et se cabrent parfois pour des raisons qui nous sont à peine perceptibles. J’en fais chaque semaine la constatation avec les Ladaques, et surtout chez les couples.

Fierté déplacée, intention mal comprise, tout peut amener une dispute. Et quand l’amour n’est pas là pour effacer… et quand les parents se rangent nécessairement autour de leur fils… Monsieur s’est-il emporté au point de gifler Madame? Madame va-t-elle trop souvent et longuement rendre visite à sa mère?

Aussitôt on en fait des montagnes, on se lamente publiquement avec des airs de persécuté, et on parle de divorce.

Le drame du collier en argent

Même nos quelques chrétiens n’échappent pas à cette calamité. L’autre jour le mal a atteint le couple le plus pacifique. Quand je l’ai appris, elle était déjà retournée chez son père

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avec ses deux bébés. On pleurait de tous côtés, on injuriait à plein gosier. Belle-maman en furie parlait de sa bru comme d’une voleuse et d’une fainéante qui s’engraissait plus qu’un yak. Belle-fille effondrée ne mentionnait plus que brigands et meurtriers.

Le motif de l’affaire tenait dans le creux de la main: c’était un bijou. La jeune femme avait collectionné des débris d’argent, les avait portés chez le joaillier sans le dire à son mari, et un beau jour était apparue avec une châtelaine [un collier orné d’un pendentif] sur la poitrine.

Remarque pointue d’une belle-sœur dépourvue de bijoux, réplique, rage du mari qui arrache le pendentif et le piétine, bousculade, coup de poing… Nous passons d’une maison à l’autre pour tenter de tempérer les esprits.

Comédie? Pas le moins du monde. Les uns et les autres veulent la séparation. Pas un mot, pas un coup d’œil ne laisse place à la réconciliation. Il faudra des semaines — et des prières… — pour amollir l’épouse, pour attendrir le père des deux gosses. Comment peuvent-ils amener leur ménage à une pareille crise, elle avec sa bonne tête de paysanne équilibrée, lui avec ce visage si calme, si discret?

Je me refuse passionnément à traiter les Tibétains d’enfants. Ils ne le sont pas. Pas non plus des adolescents à l’âge ingrat de la révolte. Ce sont des adultes par leur culture, leurs traditions, et leur équilibre dans leur propre système.

Pourtant ils ont cette impétuosité, cet emportement de la prime jeunesse. Jusque dans les décisions graves de la vie de famille leur manque de recul, le caractère entier de leurs joies et de leurs peines les fait parfois paraître puérils.

[On se permettra de regarder PV comme l’enfant dans cette histoire… puisqu’il est clair que la jeune femme n’a pas pu collecter de quoi fabriquer un bijou en argent en ramassant des «débris d’argent» par terre! Seuls moyens possibles: voler… Ou obtenir un cadeau d’un riche de Leh… Dans les deux cas, quelque chose de très louche voire moche pour son mari, qui justifiait largement une crise conjugale... Ce qui échappe complètement au jeune PV. On l’excusera, puisqu’il avait entre 24 et 30 ans au moment des faits.]

Mais, plus que cette ardeur enfantine, la cause du mal est la conception tibétaine du mariage. Le microbe est endémique, le mal n’est pas tant dans l’individu que dans la société. Au fait pouvons-nous réellement parler de mariage? N'y-t-il pas plutôt arrangement à bien plaire entre les deux familles pour un temps indéterminé et sans conditions particulières?

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Arrangement entre deux familles…. C'est bien la tournure que prennent les événements. Mon serviteur Rigzin a semblé faire un mariage comme nous l’entendons, ou presque. Mais son cas est particulier, car Rigzin est enfant unique, Donc seul héritier possible.

Et voilà le mot lâché. Nous sommes enfin dans la perspective tibétaine du mariage: ce n’est pas tant question de sentiment qu’affaire d’héritage. Non pas que tout tourne autour de l’argent, mais ici comme ailleurs la propriété est un des pôles de la vie.

Comme toutes les autres, la société des plateaux transhimalayens s’est trouvée en face de la question délicate de l’héritage. Nous ne lui connaissons que deux réponses: ou bien un seul enfant hérite et les autres se sentent lésés, ou bien la propriété est divisée avec le risque que chaque part soit trop petite pour entretenir une famille…

Les Tibétains sont sortis de l’alternative; agriculteurs et éleveurs, ils n’ont pas voulu morceler leurs champs et leurs pâturages; avec leur sens de la famille et un vrai amour pour leurs enfants, ils n’ont pu se résoudre à un injuste droit d’aînesse.

Voici leur solution: le fils aîné se marie et, du même coup, hérite les biens de la famille — ses devoirs aussi: servitudes, taille et corvées. Ses frères peuvent entrer au couvent ou s’expatrier, mais ils peuvent tout aussi bien rester sous le même toit et sur les mêmes terres à la condition de ne pas fonder de foyer séparé — c’est-à-dire, en pratique, à la condition d’épouser eux aussi la femme de leur aîné. Ainsi il n’y aura qu’un ménage, qu’un groupe de petits-enfants, et la propriété restera entière.

Situation cocasse. Société unique au monde. On a signalé d’autres cas de polyandrie, mais en général il s’agit de sociétés où la femme dirige le groupe. Ici, pas question de matriarcat: ce sont les frères héritiers qui sont chefs de famille, et c’est par économie qu’ils ont une femme en commun. Par

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prudence aussi: un mari garde la famille et la propriété, pendant que l’autre peut entreprendre un de ces interminables voyages si communs sur les plateaux infinis.

La solution inverse se présente occasionnellement. Si une famille a seulement des filles, on choisit pour l’aînée un mari servant, un magpa, qui viendra vivre dans la maison héritée et n’aura que le droit de travailler et le devoir de faire des enfants; les cadettes, si personne ne les prend en mariage, sont femmes du mari-servant de plein droit et sans la moindre immoralité. Dans ce cas, il y a matriarcat, mais en même temps polygynie. [Comment fait-on pour considérer qu’il y a une seule lignée d’héritiers, quand plusieurs mères et leurs enfants cohabitent?]

Décidément ces gens sont inimitables. Peut-on rêver d’un statut conjugal plus étrange? Faut-il en rire?

[Le cas combiné existe-t-il ? Une fratrie épousant une série de sœurs? Càd un mariage à la fois polygyne et polyandre, regroupant quatre voire, six personnes?]

Remarquons que ce système est parfaitement logique et cohérent, et qu’il atteint très bien son but: la sauvegarde de la propriété familiale.

Le malheur est que, justement, ce soit là le but du mariage tibétain: la propriété foncière et la richesse en troupeaux. Cette société admirable à divers titres, extraordinairement attachante aussi, en est restée là — à un culte primitif de la fécondité, et à la sauvegarde de biens matériels. Elle n’a pas pu sentir et exprimer l’amour conjugal; elle n’a pas non plus imaginé de constituer une famille stable fondée sur un mariage durable.

Un communisme conjugal…

La société entière en souffre. Dans ces mariages à plusieurs têtes, on en arrive tous à vivre aux crochets les uns des autres. L’initiative personnelle est freinée: à quoi bon se fatiguer quand le reste de la famille ne fait rien? Souvent l’indolence, déjà favorisée par des facteurs religieux ou sociaux communs à bien des pays de l’Est, prend l’aspect d’un engourdissement. La famille ne peut plus sortir de la tradition.

Un groupe matrimonial agité et cahoteux

Les tiraillements entre frères dans une union polyandre sont moins nombreux qu’on ne pourrait le craindre, [mais] ils existent! Cet entassement d’époux, d’épouses, de parents

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et d’oncles est un terrain idéal de querelles: les anges même n’y résisteraient pas. Or les Tibétains ne manquent ni d’orgueil, ni de susceptibilité. Le feu couve toujours dans un coin du foyer. Un coup de soufflet et l’étincelle jaillit, la flamme monte; la fumée noircit toute la cuisine et sa poutraison — la société entière. On a cherché— et trouvé — la stabilité matérielle. Mais c’est aux dépens de la spirituelle.

Le tempérament versatile des Tibétains

Je suis chaque jour surpris de remarquer combien mes voisins et voisines sont nerveux — plus même: instables. [Y aurait-il un lien? se demande PV] Ils ont de la peine à se fixer à un travail ou une étude, à poursuivre une œuvre commencée. Trop souvent, leur tendance est de jeter le manche après la cognée dès qu’ils rencontrent un bois noueux ou pourri. On divorce pour une vétille, mais aussi on cultive une terre deux ou trois ans, puis on l’abandonne par paresse; on plante un arbre, et on l’émonde avant qu’il soit développé; on achète un cheval, et quinze jours après on a changé de caprice et de monture.

Cette mentalité est d’autant plus remarquable qu’elle règne en pleine Asie et aux flancs des plus hautes montagnes, dans un pays où on ignore la haute conjoncture, les vitesses supersoniques, le travail à la chaîne — et même la montre. [Un pays, donc, où une grande stabilité psychologique devrait régner]

Cette instabilité foncière dont nous nous plaignons tant en Occident depuis une génération, peut-être l’attribuons-nous trop commodément au rythme fébrile de la vie moderne — entité quasi-métaphysique dont nous prétendons ne pas être responsables… [PV y voit-il une autre cause, le relâchement des liens du mariage, ou la perte de la foi par exemple?]

Il est troublant de la constater aussi dans un monde qui, du point de vue de la mécanisation, du bruit et de la vitesse, est aux antipodes du nôtre.

J'aimerais bien rencontrer celui qui a créé le mythe du fatalisme oriental [pas créé pour les bouddhistes, comme déjà dit], pour l’inviter à vivre quelque temps parmi les Tibétains. Fatalistes? Heureusement pas. Pourtant, dans le domaine de la stabilité on désirerait presque qu’ils le

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soient un peu plus. Ou du moins que la «sagesse orientale» leur donne une persévérance et une patience plus marquées.

Leur instabilité affective a sûrement bien des raisons. Mais je suis persuadé que la première est cette forme de mariage polyvalent où l’amitié n’a pas sa place, où l’amour est gaspillé et où les sens même sont faussés. [Point de vue fort discutable, puisque, comme PV le reconnaît en page 82, les mariages polygames (polyandres ou polygynes) demeurent une petite minorité des cas. Ou alors PV s’en prend aux mariages monogames aussi, parce qu’ils sont arrangés et pas assez basés sur l’amour.]

La vieille formule faisant de la famille la base de la société reste parfaitement juste. Encore faut-il que la famille ne soit pas une hydre à sept têtes…

Ce n’est pas [pas seulement] ici jugement d’étranger moralisant. Plusieurs chefs du Ladak s’en rendent compte, eux aussi. Ils ont pu constater — ou éprouver — des échecs lamentables. Leur sensibilité se cabre en face de ces «partages» et de cet avilissement de la dignité d’hommes et de femmes. L’un ou l’autre a voyagé à l’extérieur et en est revenu avec une sorte de honte pour le terre-à-terre du mariage traditionnel comparé aux coutumes de l’Inde ou des Européens.

En conséquence ils essayent d’une part la politique de l’autruche en niant que la polyandrie soit courante. Mais d’autre part, et de façon plus efficace, ils évitent d’en créer des cas dans leurs familles; ils s’ingénient à trouver un gagne-pain indépendant pour leurs cadets en les faisant entrer à l’armée ou dans l’administration; ou bien ils se résolvent à diviser leurs biens et à encourager chaque enfant à faire sa vie de son côté.

Ainsi s’esquisse une lente évolution vers une conception du mariage individuel et non plus familial. Malheureusement ceux qui auraient vraiment l’autorité pour activer cette évolution salutaire, pour créer une nouvelle tradition et imposer des règles, restent amorphes. J’ai nommé les lama.

Sans doute est-ce que tel ou tel trouve son compte à la polyandrie familiale; mais il y a autre chose: il y a que le monde religieux tourne dans son cercle fermé sans souci de guider, d'élever la famille et la société. Un fossé est creusé entre le

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prêtre-magicien qui est venu officier au mariage et les deux, ou quatre, ou six êtres humains qui sont unis dans le même mariage.

Le mariage ladakhi chrétien

Et l’Église? Si je me suis étendu longuement sur ce «courrier du cœur», c’est que le problème est au premier plan de la communauté chrétienne. Heurs et malheurs se sont succédé, et de cas en cas le petit noyau des responsables a dû batailler pour remonter le courant des traditions tibétaines, des préjugés et des habitudes prises.

Les dimensions minuscules de la communauté [120-130 croyants, entre Leh au Ladakh, Kyelang au Lahul et Poo au Spiti] sont à la fois un handicap et un avantage.

Un handicap parce que le choix d’une épouse y est limité et qu’on finit par être tous parents.

Un avantage parce que, dans un si petit groupe, on peut connaître et étudier les cas particuliers sans avoir besoin de légiférer de façon catégorique et dans l’absolu des principes. Le point de départ de notre attitude, dans ce domaine comme ailleurs, est celui-ci: annoncer l’Évangile aussi nettement que possible, mais éviter d’imposer nos points de vue, pour que, tant dans les personnes que dans la société, les changements — s’il y en a — viennent du dedans, de la foi et de la compréhension des Ladaques eux-mêmes.

Cette attitude peut étonner; elle en a fait bondir certains, qui y ont vu une utopie ou un vœu pieux. Mais d’abord ne serait-ce pas une utopie encore plus grande que d’inculquer toutes nos habitudes de pensée et de sentiment à une nation aussi jalouse de ses traditions et de son organisation, et de croire qu’elle les accepterait tout de go et les conserverait?

Quel orgueil nous pousse à imaginer que notre compréhension et notre mise en pratique de la foi sont meilleures que celles d’autrui? Mais surtout nous nous comportons trop

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souvent à l’égard; des convertis, des jeunes Églises, comme si nous voulions leur éviter toute expérience pénible ou dangereuse, comme si nous ne savions pas que la mère-poule est la plus mauvaise éducatrice. Est-il sage de faire l’économie d’expériences spirituelles?

Pendant cent ans l’Évangile a été prêché, aussi clairement que l’ont pu des Européens et des Tibétains en dépit de leurs faiblesses. Pas une seule fois un missionnaire, ni un conseil d’anciens, ni une ordonnance ecclésiastique n’a formellement condamné la polygamie. Et pourtant aucun membre de l’Église n’a été polyandre ou polygyne, et il semble même ne s’être jamais trouvé un païen qui refusât d’entrer dans la communauté sous prétexte qu’il était polygame.

Preuve éclatante que l’aspect «moralisant» du christianisme n’est pas primordial. Si un homme accepte le baptême, c’est Christ qu’il accepte; le mode de vie se façonne ensuite.

Dans bien des cas la polygamie a menacé l’Église. Chaque fois la famille elle-même s’y est refusée et a cherché une autre solution: le père a divisé sa propriété, ou bien les enfants ont appris un métier — soldat, charpentier, instituteur… — qui permît de sortir du cercle familial.

De toute façon il s’agit toujours d’une question de structure sociale à étudier et à adapter, et non d’une pratique immorale à détruire. Non pas que le vice soit absent du Tibet plus que d’autres pays, mais il n’est pas à la racine de la polygamie.

Dans les aspects extérieurs du mariage, la situation est plus confuse. L’Église du Ladak s’est constamment demandé jusqu’à quel point elle devait conserver les coutumes autochtones.

Le missionnaire a affaire aux problèmes capitaux de l’adaptation à une tradition. L’Église elle-même n’a pas nécessairement conscience de ce problème d’adaptation.

Surtout, une Église minoritaire et villageoise comme celle du Ladak vit dans les coutumes de son pays, elle en est baignée, pénétrée; elle n’a pas besoin de s’y adapter — à moins que

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les Blancs ne l’en aient détachée, auquel cas elle a parfois à se réadapter. Son problème est plutôt de savoir distinguer dans sa vie entre ce qui est coutume locale légitime pour des chrétiens et ce qui est tradition religieuse — d’origine bouddhique ou autre — incompatible avec l’Evangile.

Pareille distinction est très difficile dans cette société essentiellement religieuse, et surtout dans le domaine du mariage et de la famille où se chevauchent des traditions nombreuses et touffues.

Ainsi on a beaucoup discuté — et on discute encore — pour savoir s’il faut se marier de jour ou de nuit. Les uns ne veulent pas la nuit, disant que c’est pratique superstitieuse contraire à la tradition chrétienne, et que cela confirme les bouddhistes dans leur croyance aux esprits.

Les autres veulent la nuit, affirmant que c’est coutume indépendante de la religion tibétaine, que c’est simplement déférence pour le roi — qui, traditionnellement, est seul à se marier de jour —, et que d’ailleurs, en fait de tradition chrétienne, la parabole des dix vierges se situe bel et bien au milieu de la nuit… La question reste pendante, et chaque famille choisit la réponse que lui suggère son désir d’afficher du mépris pour fées et diables, ou son souci de rester solidaire de la société de son pays.

Par contre on a délibérément et de bon cœur fait foin de l’affirmation biblique: «l’homme est le chef de la femme», et on y a calmement substitué: «l’héritier est chef de la famille». Nombreuses sont les héritières auxquelles on a donné un magpa, un mari-servant, et dans ces cas-là il ferait beau voir que Monsieur prétendît être le chef! C’est alors, dans toute sa gloire, le règne du jupon — si on peut le dire chez des gens qui, hommes et femmes, s’habillent d’une longue robe sur un pantalon long… Ce pouvoir légal et dictatorial de Madame n’est pas évangélique, hélas, mais avouons que c’est au moins la franche reconnaissance d’un

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état de fait dont d’autres sociétés donnent des exemples tout aussi certains quoique inavoués….


Partie III

Détournée ou enlevée: la fille de Tashi

La fille aînée de Tashi, malgré ses vingt-cinq ou vingt-six printemps, n’était pas encore mariée. Elle s’en était bien impatientée quelquefois, mais en bonne chrétienne, elle avait gardé un honneur qui est chose fort rare dans le pays.

Enfin, son père se mit à la recherche d’un mari pour elle. Il passa en revue les jeunes gens de l’Eglise, mais soit qu’ils fussent de trop commune extraction, soit qu’ils appartinssent à l’une des familles avec lesquelles il est brouillé, notre bonhomme rentra bredouille de cette chasse au fiancé.

Il s’en alla donc battre les buissons hors de la petite forêt de l’Eglise, et finit par tomber en arrêt devant un beau garçon, riche et de haute naissance. Juste ce qu’il fallait [sauf qu'il était musulman].

La question de savoir s’il plaisait à la demoiselle n’effleura pas Tashi, ni sa fille d’ailleurs, ni le beau garçon. Ce qui importait au père était que sa famille fût alliée à la richesse et à la noblesse. Le garçon désirait avoir quelqu’un pour cuire sa soupe et lui donner des enfants.

Quant à la jeune fille, son seul souci était de devenir la femme de quelqu’un, «d’appartenir» à quelqu’un — puisque les Tibétains emploient le même mot pour désigner un époux et un propriétaire. Tout semblait donc parfait.

Mais le beau garçon était musulman. Or, la religion dans cet heureux pays est une affaire communautaire, une foi de famille ou, mieux, une foi de maison. Chrétiens et musulmans ont gardé de leurs ancêtres et de leurs voisins lamaïques le sentiment très marqué que telle maison est sous la protection particulière de tel dieu — que toute la maisonnée se doit d’honorer. On peut vraiment parler de maison chrétienne ou de maison bouddhique.

Vivre dans une maison implique se placer sous l’autorité de son dieu. Il est inconcevable pour mari et femme de n’avoir par la même foi.

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La jeune femme, c’était clair, ne pouvait rester chrétienne et vivre dans une maison musulmane. Que faire? C’est là que Tashi dépensa ses trésors de subtilité et de rhétorique. Il s’avisa que sa fille, quoiqu’elle eût des frères qui sont les réels héritiers de la maison, était l’aînée et par là pouvait à la rigueur être considérée comme héritière. En ce cas-là, elle avait le droit de s’adjoindre un mari-servant qui viendrait vivre dans la maison. Si Tashi, à l’aide de substantiels avantages, réussissait à persuader le beau garçon d'accepter l’humble rôle ou au moins le nom de magpa, la jeune femme resterait dans la maison, et ainsi resterait chrétienne. [Ce n'était cependant pas très réaliste d'imaginer qu'un musulman, de surcroît de famille puisssnte, puisse accepter un tel rôle d'époux subalterne...]

L’intention était louable. Les tractations s’avérèrent difficiles. Le garçon accepta en principe dès les premières démarches, mais lui et sa famille posèrent des conditions et demandèrent un prix si exorbitant que le marché traîna en longueur. On discuta, on rediscuta; il y eut une interruption due à un deuil; puis on reparla chiffres et prestige. Enfin on tomba d’accord et Tashi, tout fier, s’en vint annoncer un prochain mariage au missionnaire.

Le bonhomme, malheureusement, n’avait pas pensé à un détail. Durant les longs pourparlers, le jeune musulman était venu deux ou trois fois à la maison chrétienne pour discuter ceci ou cela. Il y avait aperçu sa fiancée, lui avait fixé un rendez-vous. Là, probablement, il lui déclara que jamais il ne deviendrait un magpa dépendant d’elle, et que si elle voulait l’épouser, c’était bel et bien à elle de venir chez lui. La pauvre enfant s’effraya à la pensée de ne pas être mariée.

Un beau matin, son père ne la trouva plus chez lui: tout autour du foyer étaient disposées les peaux de moutons dans lesquelles dort la famille, mais la peau qui devait recouvrir la jeune fille était vide. Après trois jours de réflexion, Tashi s’en alla se planter devant la maison du beau musulman:

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—Je veux voir ma fille.
—Ta fille? Je crois qu’elle est partie en visite au village voisin et reviendra après-demain.
—Je l’attendrai ici.

Il venta, il neigeotta, les curieux s’assemblèrent autour du pauvre père. Au bout de quelques heures, soit pitié pour le vieil homme, soit confiance en leur force, les musulmans amenèrent la jeune femme sur le pas de la porte.

—Pourquoi nous as-tu quittés?
—Ils m’ont demandé de venir ici.
—Pourquoi t’es-tu ainsi laissé voler?
—Pour me marier.
—Quand reviendras-tu?
—Je désire rester ici.

C’est fait. Elle a dit devant témoins, devant vingt badauds, qu’elle désire rester. Un procès n’est plus possible; elle n’a pas été ravie contre son gré [Pas sûr… Elle a peut-être été intimidée]. Elle a accepté. Il ne peut qu’accepter aussi.

Et quand il pose la question qui, pour lui [pour lui et pour PV], est cependant capitale: «Resteras-tu fidèle à ton Eglise?» il ne s’étonne même plus de ne pas recevoir de réponse. [Restant avec son « mari » musulman, il y a en effet Fort peu de chances qu’elle ne se convertisse pas.].

Sa fille lui a été volée corps et âme — victime à la fois consentante et inconsciente de cette société qui ignore la personne et l’amour. [Une très improbable conclusion de PV… qui accuse les traditions tibétaines alors que le drame découle précisément du non-respect de ces traditions… La fille de Tashi, qu’elle soit tombée amoureuse ou qu’elle ait été enlevée, a quitté sa famille contre la volonté de son père, brisant l’arrangement de mariage négocié par son père, ce qui était contraire aux usages… Quel que soit le fin mot de l’histoire (enlèvement ou amour), il semble bien maladroit d’accuser les traditions d’un malheur... qui en fait provient du piétinement de ces traditions.]

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Chapitre 8

[LES] ENFANTS
[Démographie et natalité, impact des monastères et des mariages polyandres, place des enfants dans la société]



Il semble, d’après la dimension des villages et les récits des vieux, que la population de l’Himalaya n’a guère varié depuis des générations.

Au Ladak, un des rares pays [himalayens] dont on connaisse les données démographiques, la population est d'une très faible densité: un habitant pour deux kilomètres carrés, soit quarante mille habitants sur une superficie double de celle de la Suisse. Mais on n’en a jamais compté plus, ni moins.

Population stable. Les épidémies de variole et de typhus sont rares et peu virulentes, probablement à cause des distances et du froid sec. On ignore les famines catastrophiques.

Pourtant on ne connaît pas la situation effarante des plaines de l’Inde [largement conquises par la médecine occidentale], où la population augmente de trois ou quatre millions par année — dix mille convives de plus chaque jour…

On a souvent prétendu que la polyandrie avait pour résultat de limiter le nombre des naissances et qu’elle était même justifiée pour éviter le surpeuplement: si plusieurs maris ont une seule épouse, nombre de femmes doivent rester célibataires. Moins de mères par conséquent, et moins d'enfants.

L’argument est faux. La polyandrie est trop loin d'être universelle pour modifier du tout au tout la composition de la société. En fait, il est bien rare de rencontrer une femme célibataire et sans enfants. Le plus souvent celles que la polyandrie devrait normalement laisser à l’écart participent à

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une union polygyne (on dit plus volontiers, mais moins correctement, polygame), ou bien se contentent d’une morale assouplie qui leur permet d’élever une petite famille à elles toutes seules…

On invoque aussi comme cause de cet heureux équilibre démographique les couvents qui absorberaient le surplus de population.

Voilà un argument plus important, surtout si on tient compte du fait que les femmes peuvent entrer elles aussi dans les ordres, et que les toits dorés des couvents abritent un nombre de nonnes considérable, quoique inférieur à celui des moines.

Mais au juste, combien sont-ils, ces religieux? Des auteurs sérieux les estiment à un homme sur cinq et une femme sur dix. Mon impression est que ces estimations sont deux ou trois fois trop fortes, dues à une confusion entre les effectifs réels et le nombre idéal et quasi-magique de religieux que les couvents devraient abriter.

D’autre part, une large section du clergé lamaïque n’est pas célibataire, en sorte que le système monacal ne peut contribuer que très faiblement à maintenir la population en nombre stationnaire.

Pourquoi donc, alors qu’en Inde, en Chine, au Japon, l’abondance des naissances pose des problèmes angoissants, le Tibet est-il stationnaire et pauvre en enfants?

On en revient une fois de plus au fait que sa situation géographique est sans pareille. Le «Toit du Monde»… Ses vallées «basses», celles de l’Indus et du Brahmaputra, sont situées entre trois et quatre mille mètres d’altitude. Sur les plateaux, les clans de bergers vivent encore plus haut: nous avons vu un camp à cinq mille cent mètres.

Les expéditions sur les sommets de l’Himalaya ont appris au grand public qu’aux altitudes de sept mille mètres et au-dessus la constitution la plus robuste dépérit rapidement. La vie n’y est pas possible au-delà d’un certain nombre de jours.

Les Tibétains eux aussi souffrent de l’altitude. De façon moins spectaculaire, parce qu’ils ne montent pas aussi haut

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que nous autres grimpeurs; mais de façon plus grave, puis qu’ils y résident constamment.

Sans doute ils sont physiquement équipés et accoutumés mieux que quiconque pour supporter la raréfaction de l’oxygène, la violence des rayons ultraviolets et la pauvreté de l’alimentation, mais ils doivent néanmoins payer la rançon de ce climat d’exception. La principale conséquence est le manque de vitalité et de fécondité.

[Une hypothèse intéressante de PV, à creuser, une hypothèse d'autant plus forte pour lui que, au Ladakh, il avait perdu un enfant, trop petit et faible à la naissance, et avait failli en perdre deux autres, trop petits et faibles également à la naissance. Ce genre d'expérience marque profondément.
Mais il semble probable que les Tibétains, après leurs 170'000 ans de séjour en haute altitude, étaient mieux adaptés que ne le craignait PV.
Une autre cause possible existe: le fait que, en 1956, la médecine occidentale n’avait pas encore beaucoup pénétré la région, comme le montre l'extraordinaire succès des médicaments (occidentaux) que distribuait Catherine Vittoz, épouse de PV, quand elle circulait dans les villages ladakhis.
]

Dans plusieurs hameaux en amont de Leh, il n’y a pour ainsi dire pas d’enfants. Dans d’autres, les rares qui ont réussi à naître et à subsister sont retardés, amorphes, apathiques. Comparable au «plafond» que redoutent les alpinistes, parce qu’au-dessus ils peuvent seulement survivre quelque temps, l’altitude à laquelle habitent les Tibétains est une limite pour la vie humaine. Plus haut, c’est la stérilité ou l’apathie.

Curieux et tragique aspect du peuplement de l’Himalaya: Grâce à la neige et aux glaciers, l’humidité est plus abondante à mesure qu’on s’élève. Les agriculteurs comme les éleveurs cherchent donc à monter pour posséder des champs mieux irrigués, des pâturages plus verts. De terrasse en terrasse, ils remontent les cours d’eau; de plateau en plateau, ils cherchent plus haut le fourrage et la vie. Et à mesure qu’ils montent, la vie qui leur est donnée par l’eau leur est retirée par l’air trop pauvre en oxygène. À mesure que les groupes, que les familles atteignent ce plafond de quatre mille mètres ou davantage, ils sont en danger de s’étioler et de se dépeupler.

À cause de l’altitude aussi, et du froid, la mortalité infantile est presque aussi lourde que dans les pays chauds ravagés par les fièvres. Le cimetière de Leh vous serre le cœur, avec ses petites tombes par rangées entières, creusées dans le sable rêche. Des dizaines, des centaines de petites vies dont le cœur n’a pas pu supporter l’effort de lutter en haute montagne, dont les poumons ont été bloqués par une simple maladie que le froid a compliquée en pneumonie….

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Deux, trois enfants en moyenne. Cinq ou six, c’est une grande famille. Or les Tibétains adorent les gosses…

Amour des Tibétains pour les enfants

La maîtresse de maison la plus revêche, le cavalier le plus endurci, ne peuvent réprimer un sourire de complicité et de sou mission quand apparaît un enfant. Le rejeton est admiré et choyé par les parents, les cousins et les étrangers. Ses moindres cris sont des ordres; ses rires, le bonheur auquel aspire et travaille toute la maisonnée. La mère la plus robuste ne suffit pas à pouponner le précieux paquet d’astrakan d’où sortent un œil noir et une menotte: il faut encore la grand-mère pour le bercer, et plusieurs tantes qui se relayent pour le porter, pendant que grand-père échafaude des régimes et que tous les serviteurs font gla-gla-gla.

Les précautions qu’on prend autour de ces petiots dépassent de loin nos méthodes de purge et de vaccination. On évite en particulier de leur donner un nom personnel avant qu’ils aient atteint un ou deux ans. Ainsi les mauvais esprits ne pourront pas les appeler et les envoûter. Tous les bébés sont des «petites souris» ou sont désignés d’un quelconque surnom péjoratif qui détourne l’attention des diables: «fils de basse caste», «nègre», ou même «vieux chien». Plus tard, seulement un prêtre leur donnera un nom après de savantes consultations avec les étoiles, le calendrier et l’histoire du bouddhisme.

Les prénoms tibétains

Les Tibétains ont de beaux noms, un rien pompeux, souvent empruntés à leurs dieux, et ils attribuent volontiers à leurs enfants — qui n’en peuvent mais — les vertus les plus écrasantes: Rigzin Norbu, le Joyau du mysticisme; Tensin, le Gardien de la foi; Rinchen Angmo, la Précieuse et Toute-Puissante…

Ces noms sont si chargés d’une signification bouddhique que les chrétiens se trouvent régulièrement embarrassés au moment de choisir un nom de baptême. Ils n’aiment guère les bibliques Elie, Pierre ou Marie qui, étrangers à la tradition du pays, semblent vouloir désolidariser leurs porteurs de leur

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propre peuple. Ils ont donc cherché des noms qui expriment en tibétain la foi chrétienne, et ils ont parfois fait des trouvailles: Chamzin, Celle qui comprend l’amour; Ts’esal, la Vie claire.

Ils font plaisir à voir, la plupart des enfants tibétains: petits, râblés, bien plantés sur leurs courtes jambes, ils rayonnent de santé malgré le régime monotone et lourd de beurre, de viande et de soupe à la farine dont ils se gavent. Leurs yeux noirs rient dans des figures rondes. Leurs cheveux s’éparpillent en mèches qui se moquent du peigne. Ils s’ébattent souvent nus dans l’air frais, tannent leur peau au soleil et à la poussière, jouent au yak ou au mouton, s’éclaboussent dans les ruisseaux glacés, se défient à l’arc ou à la fronde, tourmentent les pékinois et galopent sur tous les ânes qu’ils attrapent… Ils rient, crient, mangent et dorment sans contrainte, et dans leur liberté sont les vrais enfants de cette steppe inculte et sans limite qui les façonne.


Nordzin, la petite fille pauvre

Nordzin est une fillette comme toutes les autres. Si elle n’a pas été l’objet de grands soins, elle a pourtant fait l’admiration de ses parents, une admiration ridicule et sans bornes. Elle a su en profiter pour devenir la petite personne importante autour de laquelle toute la maison doit tourner. Et la maison a tourné, d’abord autour du bébé qui se traînait partout avec un énorme chapeau pour principal vêtement. Les dimensions du chapeau n’étant pas suffisantes malgré tout pour la protéger, bébé Nordzin a attrapé un gros rhume. Le «médecin» consulté proposa un remède radical: «Barbouillez la frimousse de l’enfant en noir, et le démon du rhume la trouvera si vilaine qu’il n’en voudra plus.» La fillette est solide, en sorte que malgré le médecin et sa peinture, elle guérit du rhume, de la coqueluche et de nombreuses indigestions. Elle passait ses journées à tirer la queue du chien, à porter sa poupée de son ou à faire la dînette avec des morceaux d’écuelles.

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Puis Nordzin atteignit l’âge d’aller à l’école; mais il n’y a pas d’école dans son hameau. On aurait pu l’envoyer au bourg voisin; mais à quoi cela sert-il d’instruire une fille? Elle est donc restée à la maison, [bien qu’elle n’y ait] pas grand-chose à faire. Les travaux de ménage sont réduits à presque rien quand on ne lave les habits qu’une fois par an et qu’on se nourrit de farine crue.

Ce que fait Nordzin ressemble moins à du travail qu’à du vagabondage. Elle s’en va le matin avec une dizaine de chèvres à la recherche de brins d’herbe et de lichen [une vraie Heidi!].

De collines en vallons, la petite troupe erre toute la journée. Pendant que les animaux glanent des brindilles, l’enfant furette entre les rochers, cherchant un genévrier desséché, une racine de lavande ou un morceau de fumier sec — autant de richesses qu’elle empile dans sa petite hotte et qui permettront de cuire le thé de demain.

Si d’aventure elle rencontre un autre chevrier, ils s’assiéront à l’ombre d’un bloc de rocher, étendront devant eux un de leurs habits et se mettront à jouer aux dés en poussant des cris rauques pour contraindre la chance à produire de beaux coups. Ou bien ils s’installeront sur une dalle, y dessinant une vingtaine de lignes entrecroisées, poseront des cailloux sur chaque intersection et se plongeront dans une interminable partie de dames.


Otpal, le petit garçon riche

Otpal est fils de bonne famille. Pour le moment, il n’en a guère conscience et traîne les culottes de ses onze ans aux quatre coins de la bourgade.

Depuis qu’il a vu des avions dans le ciel du Ladak, il veut devenir pilote; mais son père, plus prudent, n’ambitionne pour lui qu’un des innombrables bureaux où se prélassent les fonctionnaires de l’Etat. Il va donc à l'école, à l’école secondaire, s’il vous plaît. Je crains qu’il n’apprenne jamais la quintessence des mathématiques et des sciences, mais il peut nous en remontrer en langues.

Entre six et huit ans, il a appris à lire et écrire sa propre langue en beaux caractères tibétains. Maintenant, non seulement il écrit l’urdu, la langue du nord des Indes, en caractères arabes,

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mais il le parle tout à fait couramment. Et durant les heures d’anglais, on ne parle qu’anglais. Sans compter que ce gamin comprend quelques mots de ce que baragouinent les marchands du Turkestan.

Heureusement pour Otpal, l’école ne dure que de onze heures du matin à quatre heures de l’après-midi. Il reste bien du temps pour courir et sauter. Mais où courir? Sitôt que vous sortez du village, vous ne rencontrez que de minuscules champs de froment entourés de murs où les enfants seraient mal avisés de jouer aux gendarmes et aux voleurs.

Au-delà, ce n’est que pur désert et pierriers brûlants en été, glacés en hiver. Otpal est bien forcé de jouer dans les ruelles du village, à moins qu’il ne se risque dans le jardin des missionnaires.

Cache-cache, poursuite, colin-maillard, carreau, balle, chaque fois que je m’amuse avec les gamins ladaques, je m’étonne de la similitude de leurs jeux et des nôtres.

Est-ce que tous les enfants du monde ont la même tournure d’esprit? Otpal m’a appris deux jeux nouveaux pour moi. L'un est pen-dong ou «jette les sous»: on creuse un petit trou dans la terre dure et chacun à son tour y lance une poignée de sous, puis vise avec un caillou l’une des piécettes qui ont manqué le trou. C’est à qui réussit à en placer ou toucher le plus grand nombre.

L’autre jeu est celui de l’akilik, ou «fuseau de bois»: un bout de bois appointi aux extrémités est posé à plat sur le sol; avec un bâton vous le tapez pour le faire sauter en l’air, puis d’un second coup l’envoyez aussi loin que possible pendant que vos compagnons essaient de l’attraper au vol.

Mais le principal souci d’Otpal est de devenir un bon cavalier; aussi ne peut-il pas conduire un âne ou un cheval à la source sans grimper sur la bête et détaler au long des ruelles en un galop ébouriffant. Il sera bientôt mûr pour jouer au polo, ambition, je crois, de la moitié des Asiatiques.

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Les écoles traditionnelles

Presque chaque village possède une école privée. Le maître peut en être un lama. Désireux que ses ouailles puissent lire les livres sacrés du bouddhisme pour en accomplir les rites, il leur enseigne l’alphabet, leur fait mémoriser des pages, des livres entiers.

Ou bien c’est un vieillard ami des enfants qui désire finir ses jours en faisant œuvre pie. Sous un saule, il rassemble quelques gamins pour leur apprendre à écrire et compter.

A l’occasion les écoliers apporteront une motte de beurre, un poulet ou une bouteille de bière. Non pas en paiement, mais en signe de reconnaissance.

Une dalle d’ardoise ou une planchette laquée de noir, un bout de chaux ramassé sur la colline voisine, les pages détachées d’un vieux livre, voilà le matériel scolaire avec un boulier de cailloux blancs. Les voix claires scandent les mots, une ardoise crisse, le maître interroge. École immuable, à travers continents et siècles.

Les écoles modernes

À Leh même existe maintenant une école gouvernementale primaire et secondaire, où garçons et filles — il y en a quelques-unes — peuvent même passer leur baccalauréat. On est loin déjà des efforts bienveillants du vieillard ou du prêtre de village!

Pour continuer leurs études, quelques jeunes gens vont même à l’Université dans les plaines de l’Inde. Premier attrait, puis fascination de la culture...

Pour cette religion rituelle et formaliste, il est indispensable de posséder une littérature religieuse et de la connaître. Car c'est elle qui assure le lien avec le passé comme avec l’au-delà.

La poste traditionnelle

Dans ce pays immense, il est nécessaire aussi de savoir écrire: les lettres sont la seule communication possible entre gens séparés par des mois de voyage.

Il n’y a pas de poste organisée dans cet Himalaya compartimenté, mais on confie les lettres aux caravaniers et aux bergers, qui, de main en main, et au point que le papier crasseux et usé en devient

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presque indéchiffrable, le transmettent fidèlement jusqu’au but.

Pour conclure des affaires et communiquer par-delà montagnes et déserts, autant que pour étudier et pratiquer leur vieille religion, les enfants du Ladak vont donc à l’école et apprennent à lire. Connaissance merveilleuse qui les relie aux hommes et aux dieux…

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[2e partie] TURQUOISES


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Chap 9

LETTRES
[Psychologie implicite de la langue tibétaine, littérature et art du livre]



Adapter son message à ses auditeurs. S’adapter soi-même à la mentalité, à la vie de son interlocuteur. Né dans les Alpes, doté d’un cuir résistant et d’un estomac d’autruche, j'ai pu sans grande difficulté tâter de la vie journalière des habitants de l’Himalaya. Mais cela n’est qu’adaptation extérieure, superficielle. Si nous voulons être proches de ces gens, il faut aller beaucoup plus loin. Si nous voulons qu’ils nous adoptent pour frères, nous devons adopter leur famille, leurs ancêtres. Adopter leur patrimoine culturel.

Non pas l’étudier, le juger et l’écarter. Mais y plonger tête première, ouvrir les yeux et glisser doucement au milieu de l’eau avec cette confiance, cet abandon, que donnent l’élément liquide et l’absence de pesanteur.

[Mais] ce plongeon-là est dangereux. Nous ignorons la hauteur de la planche et la température de l’eau. Et puis, l’eau porte — mais elle peut nous emporter. C’est un risque à courir. Certains ne l’ont pas osé. D’autres l’ont pris et ne sont pas rentrés; charmés, envoûtés par cette fluidité, ils ont renoncé à leur foi et à leur société. J’ai rencontré un Nordique tondu et drapé de safran dont la seule ambition avouée était le néant, l’extinction du nirvana.

Nous avons décidé de tenter le plongeon, d’aller aussi loin que possible à la rencontre des Tibétains en faisant

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nôtre leur patrimoine culturel. Cela doit nous mener à entrer dans tous les aspects de leur vie. Ambition démesurée, folle peut-être, mais que nous croyons nécessaire si nous voulons sans outrecuidance prétendre connaître nos voisins et les aimer.

Le domaine le plus important que nous ayons à découvrir est celui de la langue. Apprendre le tibétain. Apprendre la langue parlée, le dialecte qui nous permettra de converser. Apprendre la langue écrite et classique pour lire les livres tibétains et pour composer des textes. Mais surtout apprendre ces diverses grammaires, ces amas énormes de vocabulaire, pour approcher de la pensée et des conceptions qui non seulement s’expriment par le langage, mais aussi sont cachées dans le langage.

En effet, le langage fait tellement partie de notre vie que nous n’y prenons plus garde. Nous nous contentons d’utiliser nos mots comme de simples outils pour communiquer entre nous. Mais ils peuvent être bien plus que cela. Ils peuvent influencer et modeler nos façons de penser et notre attitude.

Ai-je l’air d’aller chercher midi à quatorze heures? Quand je ne parlais que français je croyais que les mots étaient seulement des habits de la pensée. Mais quand je traduis d’une langue à une autre, je m’aperçois que, malgré le soin le plus scrupuleux, chaque phrase ou presque subit une légère transformation dans son sens et sa portée.

Et dans une conversation anglaise — ou surtout tibétaine — j'ai de plus en plus l’impression que je raisonne d’une façon légèrement différente de ce que j'aurais fait une heure avant avec un interlocuteur français; après coup j'ai parfois même le sentiment d’avoir perçu la réalité d’une autre manière. D’ailleurs ne disons-nous pas communément d’un homme «il pense en allemand»? Non que cet homme pense comme un Allemand, mais son esprit obéit aux catégories propres à la langue allemande.

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Le problème de la traduction devient encore plus compliqué quand il s’agit de langues appartenant à des civilisations indépendantes les unes des autres. Il n’y a simplement pas de correspondance exacte entre le vocabulaire d’un Français et celui d’un Tibétain parce que leur vie pratique, leurs intérêts, leurs études, leur culture sont sans rapport.

Un seul exemple: le mot «vaisselle» pour nous évoque l’idée de fragilité; pour un Tibétain c’est l’idée de résistance — parce que sa vaisselle est de cuivre ou d’argent — et surtout celle de possession — car chacun n’a qu’une tasse, qu’il garde jalousement.

Les langues de certains peuples ont un nombre immense de noms concrets, mais sont très pauvres en termes génériques ou abstraits. Le tibétain, du moins dans ses dialectes, souffre parfois de cette faiblesse, et peut donc être considéré comme une langue primitive.

Ainsi au Ladak, on a des noms pour chaque espèce d’arbre et pour toutes les formes de bois, mais on n’a pas de terme pour dire um arbre. Il faut toujours préciser s’il s’agit d’un saule, d’un peuplier ou d’un genévrier.

On pourrait remplir un dictionnaire avec les termes se rapportant au cheval — c’est normal chez un peuple de cavaliers — comprenant une trentaine de teintes pour le pelage et un terme pour chaque décimètre de courroie; mais on ne trouvera pas de nom pour cavalerie, ni même pour harnais.

Que signifie cela pour le développement mental d’un individu? Sa langue n’a pas préparé le terrain pour les idées générales, elle ne l’aide pas à classer ses expériences et ses impressions. Il peut former des concepts plus étendus, et parfois le fait avec des mots ingénieusement composés; mais cela représente pour lui un gros effort, qu’en français par exemple nous n’avons pas besoin de faire; le travail a été accompli par les générations qui nous ont précédés, et

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leurs expériences accumulées sont déjà contenues dans notre langue sans même que nous y réfléchissions.

Des expériences accumulées dans un langage!… C’est pour cela que le tibétain m’intéresse. Pas pour le plaisir de découvrir des règles de grammaire ou de phonétique, ni pour celui — très mitigé — de mémoriser des milliers de mots.

Mais quoi de plus passionnant que de retrouver l’accumulation d’efforts et de recherches, d’idées préconçues aussi, de valeurs esthétiques ou sociales emmagasinées dans cette langue?

La langue et la pensée sont interdépendantes. Si notre langue reflète nos pensées et celles de nos devanciers, elle agit en retour sur nos pensées, en orientant, en polarisant, en conservant aussi des images qui autrement seraient amorphes et fugitives dans nos cerveaux.

Regardez un arc-en-ciel. Sept couleurs, n’est-ce pas? Mais au fait, y en a-t-il sept? Il y en a moins parce que je ne distingue pas le violet de l’indigo — et il y en a plus parce que, dans le jaune, existent des nuances très nettes… Si je dis sept, c’est qu’on me l’a enseigné, et j’ai fini par croire ma langue plutôt que mes yeux.

Dans le spectre il n’y a pas de limites: chaque langue peut y créer autant de divisions arbitraires qu’elle veut. Les Grecs classaient les couleurs autrement que nous. Les Tibétains le font aussi: pour eux les légumes, l’herbe, le feuillage, sont bleus comme le ciel et l’eau. Je les ai crus incapables de discerner les couleurs. Du tout: c’est moi qui passe pour daltonien quand j'appelle rouge un lie-de-vin.

Mais nos conceptions intellectuelles et morales sont encore plus liées à notre langage que notre connaissance sensorielle. Chaque nation, chaque communauté met à part et étiquette certaines valeurs qu’elle considère comme importantes, tandis que d’autres sont anonymes et restent dans l’ombre. Action réciproque entre la langue et la pensée: la langue reflète une certaine hiérarchie des valeurs, mais en même

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Lecture commune dans la cour d’un couvent.
Photo Pierre Vittoz

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temps elle cristallise, elle pétrifie cette hiérarchie et la passe d’une génération à l’autre. Son action est conservatrice, et elle modèle la tradition.

Ainsi j'ai été tout d’abord extrêmement surpris de remarquer la richesse du vocabulaire tibétain dans le domaine de la méditation, de la retraite, de l’évasion loin du monde journalier.

C’est un feu d’artifice: on peut exprimer d’innombrables nuances entre des degrés de concentration dont l’Européen n’a aucune idée. Pour moi cela a été une clé de la mentalité tibétaine: cette richesse, d’une part, est la conséquence d’un effort intellectuel énorme accompli spécialement dans cette direction par de nombreux maîtres de l’Inde et du Tibet; d’autre part elle favorise l’étude dans ce domaine et pousse les Tibétains — prêtres subtils ou paysans à peine lettrés — à se livrer à une spéculation avancée de la valeur et des résultats d’une vie ascétique et solitaire.

Inversement, je me suis trouvé devant des difficultés infinies quand j'ai voulu exprimer en tibétain des idées se rapportant à la personnalité, à l’initiative, à un progrès social et au sens de la responsabilité.

Les dialectes modernes n’ont rien dans ce domaine; la langue classique et écrite, malgré sa richesse, présente ici un trou noir. Aucun auteur n’a cherché à fouiller une personnalité, ni à dégager la valeur de la responsabilité sociale.

En conséquence — et c’est là un des traits les plus frappants de la mentalité des Tibétains — ces concepts sont restés indifférenciés, ces valeurs ne sont pas sorties de l’état larvaire. Je me refuserais à dire que dans certains cas peut-être, ces valeurs n’existent même pas pour un Tibétain, si je ne m’étais pas surpris à en perdre de vue l’importance: à force de vivre au Ladak, il m'est arrivé d’oublier l’importance de la personne et, en estimant un homme, de ne pas tenir compte de l’étoffe de sa personnalité. C’est ainsi qu’une longue étude — qui n’est pas terminée — du vocabulaire nous permet peu à peu de pénétrer dans

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le monde tibétain. Mais la grammaire a aussi beaucoup à nous apprendre. Encore plus peut-être que de simples mots isolés, les règles, les conventions grammaticales sont en rapport étroit avec ceux qui les ont façonnées et ceux qui s’en servent.

Un coup d’œil au chapitre des pronoms permet de deviner la politesse, la civilité extrême des Tibétains. Il est un peu suffocant au premier abord de découvrir que le tibétain dispose de cinq ou six expressions pour s’adresser à quel qu’un suivant ses rang et qualité. Et il est étourdissant d’en tendre deux interlocuteurs jouer de ces pronoms et doser les particules et les formes polies pour laisser entendre leur amitié, leur respect, leur vénération…. ou leur froideur.


Plus étrange encore, et plus instructive, est l’étude et la compréhension des formes verbales. Les grammairiens ont créé des formes artificielles pour exprimer les temps. Ces formes ne sont entrées dans le langage d’aucune région, et les dialectes se sont contentés d’exprimer les temps de façon très sommaire.

En revanche le dialecte du Ladak (d’autres aussi peut-être, mais l’étude en reste à faire) a une collection de modes pour indiquer le degré de vraisemblance de l’action.

J'ai été abasourdi quand, rassemblant mes notes, j'ai compté neuf formes verbales différentes pour marquer que la même action est certaine, probable, douteuse ou imaginaire… Et plusieurs autres formes permettent d'indiquer si l’action est terminée ou si elle n’a pas été menée à chef.

Quelles perspectives sont ouvertes là sur une mentalité qu’on croit volontiers fermée! Voilà un peuple qui s’intéresse à peine à la distinction entre passé, présent et futur, et pas du tout à la différence entre un passé défini et un passé antérieur. Mais il met toute son acuité à fouiller la véracité d’un témoignage et à distinguer [le degré dans] l’accomplissement d’une action.

La note mise sur la continuation ou l’accomplissement de l’acte plutôt que son temps marque le rythme des travaux

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agricoles et nomadiques des Tibétains, par opposition à notre vie urbaine. Notre mode européen de vie dépend de l’horloge, et nous avons besoin d’indiquer les temps avec précision, alors que dans la vie même du Tibétain, comme dans sa langue, une action n’a de valeur que si elle est entièrement terminée, et cela parce qu’elle est liée aux nécessités de la terre.

Quant à ce souci extraordinaire de marquer la confiance accordée à un rapport, j’y vois le reflet d’un autre trait capital de la vie sur les hauts plateaux: on se nourrit de nouvelles, de témoignages, de ouï-dire et de traditions orales. Grâce au mouvement des caravaniers et des bergers, on n’est pas isolé dans une oasis ou un vallon, mais tout ce qu'on connaît, on l’apprend indirectement par des récits. Une importance énorme est attachée à la tradition des générations passées.

Ce sont ces transmissions de bouche en bouche — suppléant au journal, à la vision directe, à l’expérience personnelle — qui ont poussé les Tibétains et leur langue à marquer [ou à jauger] constamment la valeur de chaque témoignage [qui étaient toutes les informations dont ils disposaient]

Il est remarquable de percevoir, par le dialecte simple et vivant qui pénètre les moindres hameaux, l’existence de cette culture orientale faite essentiellement de tradition et de témoignage, et non d’expérience concrète et de progrès technique. Curieux contraste avec l’indigence et les approximations de la prose dont nous nous gavons: celle du journal...

Ainsi certains traits caractéristiques de la langue tibétaine peuvent révéler de nombreux aspects de la psychologie du groupe qui la parle.

Une psychologie nationale s’en dégage, d’autant plus importante qu’elle touche, derrière le conscient individuel, à un trésor accumulé pendant des siècles dans la société entière. Cela, l’étudiant réussit à le saisir et à le transmettre. Mais il reste une autre étape, plus importante encore, et dont on ne peut faire bénéficier autrui.

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Elle consiste à vivre dans ce subconscient national, à s’en nourrir, à en profiter et en pâtir — et non plus à l’étudier comme un objet intéressant. À ce point-là, il n’y a plus de thèmes à expliquer, de concepts à façonner, mais un état d'esprit, une atmosphère dans laquelle on respire.


La littérature tibétaine est imposante. Ne la comparons pas à l’inflation d’imprimés dont souffre l’Europe du XXe siècle, mais à la production d’autres époques ou d’autres parties du monde. La communauté linguistique tibétaine déborde les frontières politiques immenses du Tibet, en particulier au Cachemire et au Népal, mais dans son ensemble elle est évaluée à cinq millions de membres seulement.

Dans cette petite communauté, on a découvert environ un millier d’ouvrages, et d’autres, par centaines peut-être, ne nous sont pas encore connus.

Richesse étonnante. Mais plus que sa masse, c’est son contenu qui importe. Il est d’abord religieux, bouddhique. Tout dans ce pays, ou presque, est d’abord religieux.

La littérature est née lors de l’apparition du bouddhisme au Tibet. La tradition affirme même qu’un seul et même roi introduisit le bouddhisme et l’alphabet au Tibet au milieu du VIIe siècle de notre ère. Le fait est que cette époque marque le début d’une œuvre littéraire considérable: la traduction du sanscrit en tibétain des livres sacrés du bouddhisme.

Cette œuvre pour laquelle Indiens et Tibétains collaborèrent des siècles, forme la charpente de la pensée et de la culture tibétaines.

C’est à elle que s’attachent les auteurs de toutes les périodes, les grammairiens, les historiens, les penseurs, les poètes, même les sculpteurs et les peintres.

Caprice de l’histoire: vers l’an mille, la création la plus subtile de l’esprit indien, le bouddhisme, s’est écroulée en

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Inde. Ses trésors littéraires, détruits par l’humidité, les insectes et les hommes, se sont perdus, et il n’en resterait aucune trace, si dans des pays voisins où il s’est étendu, et en premier lieu au Tibet, la traduction n’en avait été faite et conservée.

Curieux destin qui fait des Tibétains les dépositaires d’une littérature étrangère. Dépositaires soigneux: jamais on n’a vu un peuple entier mettre tant d’application à préserver des textes, à les copier, les imprimer et les commenter.

Que de fois, j'ai vu des livres enveloppés dans plusieurs tissus, puis ficelés avec des lacets de cuir et enfin scellés pour éviter que les pages se tachent ou se lacèrent! Et que de fois, en brisant un sceau, ai-je remarqué que le cachet était celui d’un homme mort depuis un demi-siècle ou plus! Car le Tibétain, moine ou laïc, attache beaucoup plus d’importance à la conservation du livre qu’à son étude.

Pourtant cette littérature n’est pas morte. Beaucoup d’hommes savent lire et à l’occasion se penchent sur une page ou une autre. Quelques-uns, surtout des chefs, prennent le temps et la peine d’étudier cette langue archaïque et d’en lire des livres entiers.

La plupart des moines qui vivent dans la solitude absolue pour quelques mois ou des années consacrent une grande partie de leur retraite à la lecture et à la méditation de ces textes.

Et comme la plus sûre façon de garder un livre est — du moins pour les Orientaux — de l’enregistrer dans sa mémoire, c’est devenu une pratique courante parmi les dévots d’apprendre mot pour mot un chapitre ou un volume entier.

Quant aux écoliers, ils gémissent à lire leurs classiques et n’y trouvent pas plus de plaisir que les collégiens de tel autre coin du monde à Ronsard et à Calvin...

Mais l’héritage est gros. Presque trop lourd. On a l’impression que les Tibétains sont restés étouffés dessous, qu’ils n’ont jamais réussi à s’en dégager, à le dominer et à l’utiliser pour continuer leur marche. Leur littérature religieuse revient toujours aux mêmes thèmes, paraphrasant et reprenant ce que les bouddhistes indiens ont déjà élaboré.

Même les lama de premier plan qu’on pourrait prendre pour des réformateurs n’ont été que des administrateurs, des organisateurs, et non des penseurs.

En dehors du domaine religieux s’est pourtant développée une prose strictement tibétaine avec des écrivains indépendants de l’Inde. Les plus intéressants sont les historiens.

Le Tibet, à cheval entre l’Inde et la Chine, n’a pas servi de trait d’union ou de porte d’interpénétration de l’un de ces mondes à l’autre comme l’ont fait le Turkestan d’un côté, les pays du sud-est asiatique de l’autre [Pourquoi penser cela ? Parce que les routes Commerciales, comme la route de la Soie, ne le traversaient pas ? Cela est dû à la topographie… bizarre remarque quand même ; quel rôle de trait d’union le Turkestan aurait-joué davantage que le Tibet ?]. Il a pourtant bénéficié de la culture de l’un et de l’autre, et la mentalité tibétaine semble sur certains points être à mi-chemin entre les deux.

C’est frappant dans le domaine de l’histoire: alors que les Indiens, jusqu’à une époque récente, n’ont guère eu le sens de l’histoire et ne se sont jamais souciés de dégager les faits de la légende, et que [au contraire] les Chinois nous ont légué les chronologies les plus complètes et les plus exactes qui soient au monde, les Tibétains se sont intéressés à leur passé, ont dressé et conservé des généalogies de leurs princes, ont composé de nombreuses chroniques. Sans doute la légende et même la propagande religieuse et politique y ont leur large place; mais les témoignages de valeur historique y sont nombreux et importants.

Le peuple ne se souvient que de quelques figures de légende, mais nombre de lettrés lisent et comparent les chroniques de leur village ou du pays et y trouvent leur plaisir. J’ai même deux amis ladaques qui collectionnent des documents pour écrire à leur tour une nouvelle histoire.

Égrenés [ou éparpillés] dans leurs vallées cloisonnées, les poètes n’ont pas pu bénéficier de contacts les uns avec les autres. Chacun a dû partir à zéro, ou presque, à la découverte de son art.

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Tandis que certains ont connu l’Inde et ont assimilé des thèmes indiens, d’autres ne se sont nourris que de leur modeste terroir.

On peut classer leurs œuvres en deux groupes: d’une part, les poèmes classiques, consignés par écrit; d’autre part, les poésies et chansons de folklore conservées oralement dans les dialectes.

Il faut bien avouer que la poésie classique se meurt dans la poussière des vieux écrits: elle n’est guère aimée du peuple, et mes voisins — [de même que] moi — n’y comprennent pas grand-chose. C’est une littérature religieuse et morale qui se plaît à un ton sentencieux.

Pourtant, on y trouve quelques comparaisons heureuses:

Qui n’a pas d’ami vers qui [se pencher]
Peut connaître [le nectar] de tout, mais en vain.

Faites tremper une branche sèche pendant cent ans
Aucune feuille n’y poussera jamais.


La rime est inconnue, le rythme monotone: les syllabes s’égrènent deux par deux. Le Tibétain ne semble pas sensible à l’ennui: on peut lui répéter le même rythme à l’infini. Ainsi, le traducteur de la Bible n’a utilisé qu’une forme de vers — neuf syllabes, accents sur les impaires — d’un bout à l’autre de Job et des Psaumes.

Souvent cette poésie classique est plus savante que poétique. Elle fourmille d’allusions mythologiques, et cherche davantage à enseigner les doctrines du Buddha qu’à exprimer des sentiments humains. Elle s’impose aussi des acrostiches effarants, où le goût de la difficulté l’emporte de loin sur la sensibilité.

Essayez donc de me composer un poème dans ce cadre — ou plutôt cette camisole de force, où les seuls mouvements qui vous soient possibles sont les syllabes représentées par les traits:

Bi --- bi --- bi
Ci --- ci --- ci
Di --- di --- di!

Le poète de loin le plus fameux et le plus lu est l’ascète Milarepa. Un saint à l'image du Tibet, avec un peu de douceur comme égarée dans une tempête, ou de loin en loin une oasis au milieu du granit et de la neige.

C’est un pieux bouddhiste mendiant du XIe siècle, mais il n’hésite pas à voler son maître pour le contraindre à lui enseigner tous ses secrets de magicien.

Homme de contrastes et haut en couleurs, c’est un sorcier qui se vante de tuer ses ennemis à la douzaine, et un poète délicat qui s'émeut du moindre incident pour en tirer un chant et une parabole:

Un instant ma cruche est, l’instant suivant elle n’est plus.
C’est la loi pour tout ce qui n’est pas pur.
Même les bénédictions ne durent pas.
Mais dans la méditation, moi, Mila,
J'essaie de me détourner de toute distraction.
Que mon âme soit vide, telle est le vase que je désire.
Ainsi je pourrai monter plus haut.
Le monde est fragile — étrange enseignement!


La poésie vivante et aimée du peuple présente des thèmes à la portée de chacun. Souvent composée en dialecte régional, elle abonde, elle jaillit comme de source et nous n’avons que la peine de l’écrire sous la dictée des récitants. C’est une poésie mineure si l’on veut, mais plus riche en beauté et en fraîcheur que la littérature classique.

Elle n’est pourtant pas entièrement libre de pédanterie, surtout quand elle s’adresse aux roitelets de chaque district. Alors fleurit une petite «poésie de cour», avec toute la flatterie qui marque le genre,

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Et l’usage monstrueux [ou plutôt: exagéré] de l’hyperbole, dont l’Orient se délecte. Mais certains morceaux expriment sensibilité et loyauté, tel ce poème dédié à un roi enfant:

Au flanc de la colline, le palais brille comme cristal
Derrière la turquoise du lac.
Sur la rive s’ouvrent les fleurs;
Elles croissent comme la richesse de mon pays.
Sur la rive s’ouvrent les populages;
Dans le château de cristal abonde le lait.
Au sommet de la colline vit
Un dieu au doux langage.
Où qu’aille notre prince bien-aimé
Garde sa vie, ô Dieu!
Au puissant Deskyong, le Victorieux,
Accorde la sagesse parfaite!
Le prince adoré des jeunes filles
Est l’image d’un dieu.
Le prince adoré des belles
Est l’image d’un dieu.
Avec des mots limpides
Présentez votre offrande au Fils de Buddha.
Avec des mots limpides
Tendez votre aumône au piteux mendiant.


Les vers parallèles qui reprennent la même idée presque avec les mêmes mots sont un procédé cher aux Asiatiques. La poésie biblique en fourmille. Les Tibétains, comme on le voit, exploitent aussi la formule. Le procédé favorise les assonances, et même des essais de rimes apparaissent ici ou là. Souvent, les strophes entières sont parallèles.

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Ne pensez pas que ma guitare la Princesse
Ne possède pas un père illustre.
Le cèdre qu’habitent les dieux
N'est-il pas son père illustre?

Ne pensez pas que ma guitare la Princesse
Ne possède pas une modeste mère.
La corde de chèvre montagnarde [ou plutôt: de la montagne]
N’est-elle pas sa modeste mère?

Ne pensez pas que ma guitare la Princesse
Ne possède point de frères.
Les dix doigts de mes mains
Ne sont-ils pas ses frères?


Ne pensez pas que ma guitare la Princesse Ne possède point d’amies. Ses propres mélodies .; Ne sont-elles pas ses amies ©

Les poèmes d’amour sont nombreux. La plupart sont des morceaux détachés de vieilles légendes épiques. Le style en est rajeuni, mais c’est une pensée lointaine, volontiers chargée de magie et de mythologie. Elle sent les livres poussiéreux. Dans l’ensemble, elle est un peu ce que le Roman de la Rose ou Guillaume d’Orange sont à nous autres [Européens] modernes: une littérature de grande valeur, mais que temps a irrémédiablement marquée.

Ô, mon seigneur à la belle tournure [ou plutôt: à la belle allure]!
Si tu montes au pays des dieux
Et vois toutes les déesses du ciel,
N’oublie pas ta femme restée dans ton pays!


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Ô, mon seigneur à la belle tournure!
Si tu descends au pays des esprits
Et vois toutes les nymphes des eaux,
N'abandonne pas ton amie restée dans ton pays!


Les amoureux découvrent souvent les mêmes thèmes. Non seulement un poème d’amour tibétain peut ressembler étrangement à un chant bengalais ou même arabe, mais certaines idées semblent se jouer des distances.

On pourrait chercher des influences et des communications entre divers peuples. Plus simplement et plus souvent je crois que ces concordances tiennent à une certaine constance de la nature humaine, et par là de l’expression, en dépit des latitudes et des climats.

Comment ne pas penser à la chanson provençale de Magali à l’ouïe de celle-ci:

Si tu te changes en tourterelle aux reflets de turquoise Et t’en vas planant jusqu’au zénith, Je prendrai la forme d’un faucon blanc Et rejoindrai la tourterelle de turquoise.

Si tu deviens la truite aux yeux d’or Et t’échappes dans le grand lac joli, Je serai la loutre au blanc poitrail Et rejoindrai la truite aux yeux d’or.

L'amour a eu un chantre illustre: un Dalaï-lama…. Successeur d’un [autre] «pape tibétain», le cinquième, aussi puissant que rusé politique, le sixième [«dieu-roi»] incarné se trouva être un garçon délicat, rêveur, qui taquinait volontiers la muse et les filles… Ses œuvres ont été mises à l’index comme il fallait s’y attendre, [mais] elles sont lues par tout le monde bien entendu… Mais les

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lama n’apprécient pas la poésie [amoureuse de «papes» romantiques]: leur Très Précieux fut assassiné à vingt-trois ans. Il ne nous a laissé ni décret ni sermons, mais seulement des chants qu’on se répète encore après deux cent cinquante ans:

J'ai rencontré ma bien-aimée
Sur la route, un matin;
Turquoise du bleu le plus limpide
Trouvée — pour être jetée au loin.

Au sommet du pêcher, hors d'atteinte
Le fruit mûr resplendit
De même la noble enfant,
Rayonnante de vie et de beauté.

Mon cœur est parti: les nuits passent
Dans l’insomnie et le tourment.
Même le jour n'apaise pas mon cœur,
Car ma vie n’est qu’une ombre.

La plus vivace des expressions est contenue dans les chants à danser. Là enfin, on quitte le monotone rythme à deux temps, car les paroles doivent s’adapter au mouvement de valse par exemple. Ce changement de rythme demande de nouvelles combinaisons de mots et oblige l’auteur à abandonner les vieux clichés légués par les classiques.

La langue littéraire et les images mythologiques sont définitivement poussées de côté, et le poète peut se laisser inspirer par la beauté du geste, la cadence des tambourins et la valeur humaine et divine de la danse:

Le corps de la jeune femme est d’or.
Sa chevelure est celle du grand saule.
Tourne à droite, fille aimée de ta mère!
Tourne à gauche, fille du paradis!


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En arrière fais quelques pas rapides.
Recule en direction de la montagne.
Avance à ma rencontre, et souris-moi!
Avance, et rendons hommage au dieu suprême!


Le nombre des livres en circulation est relativement grand. Les couvents abritent de vraies bibliothèques faites d’innombrables petits casiers dans chacun desquels est déposé un livre saint.

Chaque temple de hameau ou de famille a sa petite collection; de même, tous les ermites et les prêtres se doivent de posséder quelques volumes à lire aux cérémonies où leurs bons offices sont demandés.

Mais nombre de laïcs aussi conservent des livres de médecine, d’annales, ou tout simplement de légendes et poèmes.

Les Tibétains n’emploient pas le parchemin ni le papyrus, mais tout simplement le papier de bois. C’est une petite industrie florissante parmi les tribus qui ont émigré par-dessus l’Himalaya jusque dans les hautes vallées humides et boisées du Népal.

Une variété du daphné est réduite en pulpe de bois par frottement et usure sur une dalle de granit. Le travail peut se faire à la main, mais souvent on construit une roue à eau qui, par une bielle, donne un mouvement de va-et-vient à la bûche sur sa dalle raboteuse.

Le papier tiré de cette pulpe offre une surface rêche, avec souvent de grosses esquilles, mais c’est un bon matériel, pratique et absorbant. Ceux qui l’ont emporté en Inde se sont aperçus qu’il résiste à tous les insectes qui font la terreur des bibliothèques.

Le moyen de reproduction du livre dépend du nombre de copies désiré. Les traités médicaux et religieux, certaines chroniques aussi, qui requièrent une large diffusion, sont reproduits par la technique d’impression que connaissait l’Europe

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avant Gutenberg: la planche de bois.

Un bloc de noyer oblong de 40 cm sur 8 environ, est gravé de cinq à sept lignes de texte compact, encadré de droites. Le papier est appliqué à la main sur le bloc gravé et encré. Les deux côtés de la de la bande de papier sont imprimés et une pile de cent à cinq cents bandes forme un livre.

Les feuilles ne sont ni cousues ni reliées d’aucune façon. Si vous désirez lire le livre, vous placez la pile sur une table et, tournant les pages de bas en haut, entassez soigneusement les feuilles lues. Chaque livre est serré entre deux planchettes maintenues par un ruban ou un carré de soie.

Tels sont les livres ordinaires imprimés dans divers lieux, mais surtout à Lhasa et au couvent de Nart'ang dans le Tibet méridional, d’où ils sont répandus un peu partout.

Le bois, de médiocre qualité, et les outils primitifs, ne permettent pas d’obtenir une gravure très régulière et harmonieuse, mais en général, les lettres sont clairement coupées et bien formées. C’est seulement l’usure du bois ou un mauvais encrage qui rendent certaines pages pénibles à lire.

Rien n'a été inventé pour rendre le livre attrayant, ni fantaisie dans le cadre, ni allègement dans le texte, dont toutes les syllabes sont pressées les unes contre les autres. Le seul luxe consiste à graver et peindre les deux planchettes qui enserrent le volume.

Si la bibliothèque religieuse et magique est constamment lue et relue, le marché des livres instructifs ou délassant est insignifiant. La demande est si faible et provient de districts si éloignés qu’aucun imprimeur-éditeur ne ferait ses affaires. Aussi, lorsqu’un Tibétain désire un exemplaire des annales ou légendes de son pays, est-il obligé de recourir au procédé millénaire et impressionnant de la copie: il emprunte un e et engage un scribe.

Les copistes ne sont pas rares dans le bourg de Leh. Deux ou trois hommes sont journellement accroupis derrière

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leurs tables basses et alignent les lettres avec patience. Leurs poignets semblent figés tant ils écrivent lentement. Seul l’index roule constamment sur la plume d’aigle pour donner à son extrémité carrée les diverses positions nécessaires à la formation de chaque partie de lettre. Oeuvre émouvante et d’un autre âge — un âge de fidélité et d’attente à travers lequel des inconnus ont perpétué Homère et Esaïe…

La calligraphie tibétaine connaît deux modes qu’on Peut comparer aux capitales et minuscules des manuscrits grecs et latins. Le style «avec tête» ou mode classique et sacré est caractérisé par une barre horizontale coiffant chaque lettre et imitée du sanscrit.

L’alphabet tibétain tout entier est d’ailleurs dérivé d’une forme du sanscrit. C’est une calligraphie extrêmement difficile où tous les éléments d’une lettre sont liés par des rapports précis et invariables. L’écriture minuscule ou «sans tête» est beaucoup plus simple, partant plus rapide. Quoiqu’elle puisse être élégante et régulière sous la plume d’un copiste adroit, elle est considérée comme de moindre valeur.

Deux genres de livres dérivent de ces deux modes de calligraphie. Dans les deux cas on obtient des livres nettement plus beaux que par l’impression. Lorsque le livre est écrit en capitales — c’est le cas pour tous les livres à sujets religieux — la régularité des lettres est frappante, beaucoup plus grande, par exemple, que celle des manuscrits européens antiques ou médiévaux qu’il m’a été donné de voir. Seuls les manuscrits hébreux approchent de cette régularité extraordinaire d’un bon livre tibétain, où les lettres sont aussi précises et alignées que sur l’épure d’un géomètre.

La beauté des courbes est un autre sujet d’émerveillement. Alors que le graveur sur bois ne peut tailler que des traits anguleux, le copiste arrive à dessiner des arcs où l’œil est incapable de déceler un défaut.

Pour compléter l’effet, la technique des pleins et déliés ajoute à la lettre et à la page une élégance,

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une tenue dont seule l'écriture arabe peut donner une idée au monde occidental. Pareille grâce me fait penser moins à un livre de luxe qu’aux figures légères et parfaitement réglées d’un corps de ballet.

Le livre en calligraphie «sans tête» est meilleur marché parce que plus vite écrit. Le copiste y a beaucoup plus de liberté, car les minuscules ne sont pas liées par des règles rigides. Dans les limites d’un certain style, il appartient au scribe de décider de la forme particulière des lettres, surtout des formes et dimensions des voyelles qui ressemblent à de grands accents et cédilles et sont les signes les plus visibles de la page. La personnalité du copiste entre en jeu et le livre apparaîtra sobre ou étriqué, prétentieux ou d’une charmante fantaisie selon le tempérament du calligraphe.

On peut, avec quelque chance, rencontrer un volume où la régularité des lettres n’empêche pas chaque caractère d’être modelé avec goût, et où les lignées de consonnes sont assez écartées pour permettre aux voyelles de rayer les interlignes de leurs volutes variées.

Le copiste peut même se permettre de décorer le cadre qui, traditionnellement, enferme chaque page. Il y ajoutera des traits ondulés en rouge et en bleu, par exemple, ou dessinera un serpentin à chaque angle ou une «grecque» au sommet de la page — la ligne grecque est Un motif constant de la décoration tibétaine.

Ainsi un volume écrit en calligraphie «sans tête» [en minuscules], s’il n’a pas la perfection de trait du livre classique, atteindra la beauté soit par le style de l’écriture, soit par le goût présidant à la décoration de chaque page.

Les couvents tibétains conservent souvent des annales qui ont ceci en commun avec les Chroniques de la Bible, que l’histoire y est considérée sous l’angle spécial des rapports du pouvoir politique avec les confréries religieuses. Ces annales tibétaines s’étalent complaisamment sur tous les

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bienfaits et privilèges accordés aux couvents, et en général tous les actes pieux accomplis par les puissants.

Or il n’est pas rare de lire dans ces chroniques que tel roi ou baron «acquit de nombreux mérites en faisant copier tous les livres sacrés en cuivre, en argent et en or». De quoi s’agit-il? Le but est simple: il faut écrire les 108 livres des «Paroles de Buddha» et même parfois les 225 livres de «doctrine bouddhique» avec un matériel suffisamment précieux pour que le travail — ou son financement — soit compté comme une grande œuvre méritoire à l’actif du noble pieux.

La copie à l’encre d’or est évidemment la plus prisée. Le papier, rigide et épais comme du bristol, doit subir plusieurs bains d’indigo jusqu’à ce qu’il devienne presque noir. Sa surface acquiert un brillant semblable à celui du papier photographique. L’or est réduit en poudre et mêlé à une glu suffisamment raffinée pour être sans couleur.

Et une compagnie de copistes chevronnés se met à déposer l’encre jaune sur le papier bleu-noir. Le travail est très difficile; le papier est lisse et l’encre visqueuse; il faut plusieurs retouches jusqu'à ce qu’une lettre soit complètement écrite.

Mais la patience des scribes ignore le temps et la peine: la régularité de l'écriture reste frappante, les caractères sont modélisés avec la même précision et la même finesse, les couleurs sont opulentes sans lourdeur. Le papier d’une teinte uniforme fait au texte comme un superbe arrière-plan. La beauté de la lettre tibétaine s’y détache merveilleusement, or sur indigo.

C’est l’accomplissement, l’aboutissement d’une tradition millénaire de soin et de respect du livre.
...Livre digne de la langue, de la philosophie et de la poésie qu’il révèle dans ses lettres d’or.

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Chap 10

DE LA MAGIE À LA CERTITUDE
[L’histoire de Chospel, un lama formé au grand monastère de Tashilumpo, au Tibet central, et converti plus tard au christianisme au Ladakh.
Les monastères. Les Dardes.]
[Chapitre missionnaire]



Deux taches rouges oscillaient sur la plaine de sable, L’une grande, l’autre petite. La plaine était si vaste, et la piste si monotone, que les deux taches semblaient toujours à la même place sous le soleil violent. Deux voyageurs. Mais sans l’habituel chargement de sel ou de laine, sans les petits ânes des caravaniers. Pas même un poney pour faciliter leur voyage. C’étaient un prêtre [bouddhiste] tibétain et son novice; or, un lama ne peut chevaucher, ne peut faire souffrir une bête sous son poids. Ils allaient donc à pied, tranquillement et sans arrêt.
[Cette scène très vivante, très bien décrite, est pourtant entièrement… inventée! Puisqu'elle est censée se dérouler au Tibet central, dans les années 1920 (comme nous l'apprendrons plus tard). PV n’a donc pas pu la voir. Il a connu ce novice (Chospel) adulte seulement, soit beaucoup plus tard, pendant ses cinq ans et demi au Ladakh, d'octobre 1950 à avril 1956. PV n’a jamais rencontré Chospel enfant. Notre missionnaire avait peut-être, tout au plus, observé des scènes semblables au Ladakh.]

L'homme, presque un vieillard, tournait son petit moulin à prière et répétait Om mani padme hung, la formule qui efface les péchés.

Tout avançait au même rythme: la marche, le moulin de cuivre et la prière. Si les chaussures de feutre s’étaient usées sur les chemins, la formule aussi s’était éculée: il n’en restait plus que Om prolongé par un bredouillement effiloché.

L’enfant avait aussi les mains occupées; mais pour lui, la vie était encore longue et les péchés légers. Il ne faisait pas tourner le cylindre d’un moulin, mais une petite croix de bois autour d’un axe où s’enroulaient et se tordaient des crins de yak pour confectionner la ficelle de ses prochaines sandales. Il portait en sautoir un grand morceau d'étoffe

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savamment noué sur la poitrine et contenant un objet oblong et souple qui épousait son dos rond: un livre sacré, ou plus exactement les feuilles détachées dont son maître pouvait avoir besoin.

De provisions ou de bagages, pas trace: à chaque village, à chaque maison on se ferait un honneur d’offrir du thé et de la farine au lama et à son compagnon. Et leurs toges les protégeraient du froid pendant la nuit Comme elles les protégeaient du soleil durant le jour.

Au village, en effet, on les attendait. C’était la pleine lune, le jour choisi pour la purification des maisons. Les grands lama ont consacré ce jour à Buddha par le jeûne.

Mais pourquoi Buddha, un saint, un dieu pacifique? Il ne fait aucun mal. Qu’on le laisse tranquille et qu’on s’occupe plutôt des démons toujours prêts à nous harceler si nous n’y prenons garde. C’est à quoi sert le lama: ses récitations, sa musique, ses offrandes concilient les démons porteurs de fléaux. Le lama, c’est l’assurance contre l’incendie et la vaccination contre la petite vérole.

C’est pourquoi, à peine arrivé au village, notre lama Tondup se trouva assis sur un coussin derrière une table basse où étaient disposés un tambour, une clochette, une tasse à thé et un bol de bois peint plein de farine. Il se mit en devoir de réciter des mots tibétains et sanscrits enchevêtrés, d’agiter sa clochette et de frapper le tambour; s’interrompant parfois pour une gorgée de thé ou une pincée de farine.
—Ch’ospel, hé Ch’ospel! Apporte le livre!
Le novice entra, déposa les pages sur la table et retourna jouer aux dés sur la terrasse. C’était un garçon vif, bien nourri, mais trop turbulent aux yeux de son maître, qui essayait de le corriger à grand renfort de taloches et de sermons.

De fait, Ch’ospel aimait sa vie aux côtés du vieux moine. Dans la maison paternelle les enfants étaient trop nombreux et les champs trop petits. Pour éviter la disette le cadet, dès l’âge de six ou sept ans, avait été envoyé au

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Couvent. Deviendrait-il lama avec ce que cela représente de savoir et de puissance? Peu de gens s’en souciaient, et lui moins que quiconque. Il se contentait d’être le serviteur du vieillard et de partager avec lui l’hospitalité des dévots.

Mais, qu’il le voulût ou non, il avait constamment l’occasion d’observer les rites et les cérémonies qui occupaient la vie de son maître. Et il côtoyait des incidents si curieux, si intrigants, que peu à peu l’enfant commençait à poser des questions, à lui-même d’abord, puis à son maître.

De maison en maison, de village en village, les cérémonies ne variaient pourtant guère. Que le vieux Tondup fût appelé à purifier une maison ou à y amener la prospérité financière, qu’il prît part à un mariage ou à des funérailles, toujours il avait affaire aux démons, aux esprits, aux diables, aux fées, aux lutins, ou aux fantômes. Et il n’y a exactement que deux moyens de traiter avec ces êtres-là: chasser ceux qu’on peut chasser, et apaiser les autres. En brandissant une courte dague, en maniant le sceptre qui symbolise la foudre, en récitant des imprécations, on peut éloigner le démon qui s’acharne à la ruine de la maison, ou le diable prêt à s’emparer de l’âme d’un mort. En faisant une offrande de pâte, ou une libation d’eau, en traçant un entrelacs de lignes magiques, on peut se concilier le lutin qui trouble la santé du bétail, ou la fée qui voulait jeter un mauvais sort sur la mariée.

Après quelques semaines de voyage, le lama retourna au couvent. Un couvent? Presque une ville. Tashilhunpo [Tashilumpo se trouvant au Tibet proprement dit, cette scène inventée est donc censée se dérouler au Tibet même. Même avant l’occupation chinoise, on voit mal en effet un lama marcher jusqu’au Ladakh depuis Shigatsé pour faire quelques ablutions dans les villages.]

[Le monastère de Tashilhunpo, construit en 1447 par le premier dalaï-lama, est un monastère guélougpa d’importance historique et culturelle sis à Shigatsé. Le monastère est le siège traditionnel des panchen-lamas, les tulku de la lignée de la seconde autorité spirituelle du Tibet. Depuis plus de 500 ans, ce monastère célèbre tous les ans la fête de l'exposition du grand thangka du Bouddha, où un thangka géant représentant Maitreya est exposé sur un mur à thangka. Avec Séra, Ganden et Drépung, Tashilhunpo est un des quatre grands monastères du Tibet central à être supervisés de la tradition des guélougpa (ou « bonnets jaunes »). Source: Wikipedia).]

où Ch’ospel avait été envoyé, comprend des séries de ruelles bordées de cellules. Trois ou quatre mille hommes y vivent, récitant des prières, participant à de grandes cérémonies.

Le vieux Tondup, en moine pieux, accomplissait chaque jour sa «méditation des quatre saisons». Durant trois mois, matin

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et soir, il répétait une série de prières. Les trois mois suivants, il remplaçait les prières par des prosternements devant la statue de son dieu. La saison suivante il offrait deux fois par jour un sacrifice formé de pincées de riz groupées en cercles et représentant le monde. Enfin il répétait avec persévérance une série de cent lettres incompréhensibles.

Chaque jour, Ch’ospel l’observait avec le même respect et le même étonnement. Et son étonnement ne faisait que croître quand il surprenait son maître la tête droite, les yeux mi-clos et immobiles, le corps entier figé dans la profonde méditation d’où aucun bruit ne pouvait le tirer.

Pour se distraire de ce maître solennel, Ch’ospel courait dans les ruelles avec d’autres novices, ou furetait autour du superbe palais au toit doré qui forme le centre de la petite ville-couvent [de Tashilumpo, au Tibet proprement dit].

Là réside le Panchen-Lama, le prêtre-saint que tous les Tibétains adorent comme un dieu vivant sur terre. Nombre de personnages sont vénérés comme des saints défunts et réincarnés pour l’édification des hommes. Mais le Panchen-Lama de Tashilhunpo et le Dalaï-Lama de Lhasa sont réellement adorés et entourés d’un faste incroyable.

Seules de hautes personnalités peuvent participer aux cérémonies en l’honneur du dieu [incarné] de Tashilhunpo, mais Ch’ospel apercevait parfois le grand Lama et sa cour, et quand il n’avait pas cette chance, il se contentait d’admirer les costumes des sous-ordres et des serviteurs.

Au couvent, il faut pourtant étudier plus régulièrement qu’en voyage. Ch’ospel avait d’abord dû apprendre à lire — un long travail, car il se contentait d’ânonner les syllabes à tort et à travers avec la seule préoccupation de prouver par son bourdonnement continu qu’il ne méritait pas le bâton. Puis on lui confia un livre, avec l’ordre d’en apprendre par cœur quelques chapitres. Après le premier livre en vint un second, puis un troisième, tous contenant des formules magiques et des instructions sur les occasions et sur la manière

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de les prononcer. En même temps que les charmes il faut apprendre les cérémonies, les gestes précis qui les accompagnent, il faut savoir manier les objets sacrés tels que dague, tambourins, ossements humains, trompette ou chapeau à plumes.

Tel est le principal enseignement que reçoivent les novices de Tashilhunpo: une magie compliquée, le tantrisme, importée de l’Inde médiévale, et dont le premier but est de protéger le monde des puissances mauvaises qui s’acharnent contre lui.

À part ces rites, Tondup et d’autres maîtres enseignaient aux novices les principes du bouddhisme: Ia vanité du monde, les innombrables réincarnations de l’âme sous toutes ses formes, les œuvres bonnes ou mauvaises qui sont le seul bagage de l’âme et la dirigent vers une vie aisée ou difficile, et surtout ce paradis du nirvana d’où l’âme n’aura plus besoin de revenir sur terre et pourra-somnoler dans le néant.

Ch’ospel reçut tout cet enseignement, d’abord sans y prêter attention. Puis son esprit éveillé et réfléchi essaya de distinguer, de trier l’ennuyeux de l’intéressant, et peu à peu il s’aperçut que tout ce fatras de magie n’avait rien à voir avec les grandes idées du Buddha.

Alors que la plupart des lama et des novices passaient leur temps et trouvaient leur raison d’être dans ces cérémonies tapageuses, lui, à peine devenu jeune homme, se pencha de plus en plus sur ces grands problèmes que le Buddha avait vus et peut-être résolus: la vie, la mort, la souffrance et ses causes.

Après quelque temps, son esprit se trouva tellement engagé dans cette direction que le grand couvent de Tashilhunpo commença à l’étouffer; cette énorme machinerie de magiciens et de sorciers lui sembla ridicule et fausse: pourquoi perdre son temps à se délivrer de chacun des démons dont le monde est peuplé s’il existe un moyen de se libérer du monde lui-même et d’atteindre ainsi à un bonheur éternel? La délivrance! La délivrance du monde, de la souffrance, du cycle

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monotone et sans fin des réincarnations sur terre ou aux enfers! Tel était le désir profond de Ch’ospel.

Et dès lors, il prit le surnom de «P’ardod» ou «Celui qui désire l’au-delà ». Ses maîtres se rendirent compte de sa tournure d’esprit, et sitôt que de novice il devint moine ordinaire ou tapa, ils lui permirent de quitter le vaste couvent et d’approfondir ses idées par un pèlerinage aux lieux sacrés du bouddhisme.

Avec quelques habits, son chapelet et des livres religieux pour tout bagage, il quitta les plateaux tibétains et se dirigea vers l’Himalaya. Il franchit la formidable chaîne à l’endroit où elle est le moins difficile, à l’est de l’Everest, et après un mois il atteignit le petit royaume du Sikkim.

Dans ce pays bouddhique et fortement tibétain, quoique situé au sud des grandes montagnes, il fut bien reçu et obtint l’hospitalité de couvent en couvent.

Plus loin son voyage devint de plus en plus pénible. À mesure qu’il descendait vers les plaines de l’Inde, la chaleur et les pluies augmentaient au point de devenir terribles pour un habitant des hauts déserts. Et les habitants hindous ne montraient guère d’égards pour lui, ne lui accordaient que rarement l’hospitalité et n’avaient presque jamais d’emplois à confier à un impur ne respectant pas leurs coutumes religieuses.

Ch’ospel s’était joint à d’autres pèlerins tibétains, mais plusieurs d’entre eux moururent de la chaleur ou de la faim, et quand les fièvres s’abattirent sur les survivants ils n’eurent plus qu’à se séparer pour éviter la contagion mortelle.

Ainsi, vagabondant au gré de sa fortune et de l’humeur des habitants, il parcourut plusieurs contrées du nord de l’Inde. Il y a des [dizaines de] milliers, des centaines de milliers peut-être, de ces pèlerins misérables et décharnés qui parcourent le pays sous un soleil affolant ou dans une humidité atroce où se répandent toutes les maladies. Tous

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s’en vont vers le Gange, le fleuve sacré des hindous et des bouddhistes, où il suffit de se baigner pour laver ses péchés, et sur les bords duquel il fait bon mourir.

Parmi les nombreux lieux et temples que Ch’ospel visita sur les traces du Buddha ou de son apôtre Pemajungne qui convertit le Tibet, le lieu le plus important était Gaya où il vit le figuier sous lequel le Buddha était assis quand l’illumination lui révéla la misère du monde et le moyen d’en sortir par la méditation.

Mais Ch’ospel ne fut pas entièrement satisfait et il se rendit à Bénarès, la ville où le Buddha [fit] son premier sermon et rassembla ses premiers disciples.

Pendant des jours entiers Ch’ospel fit le tour de la ville en se prosternant à terre tous les deux pas. Puis, émacié et pâli par un pèlerinage de deux ans dans la chaleur intolérable de l’Inde,il se dirigea vers le Nord et retourna à ses montagnes.

Là lui restait à accomplir le pèlerinage le plus grand, le plus pénible et le plus méritoire: celui du mont Kailas.

Le Gange, l’Indus et le Brahmaputra, les trois fleuves fameux de l’Inde et trois des plus grands fleuves du monde, prennent leur source près du Kailas, une pyramide de six mille mètres aux faces extraordinairement régulières et abruptes. Devant lui se trouve le lac, sacré lui aussi, de Manasarowar, presque toujours gelé tant cette région est froide et inhospitalière. C’est le centre du monde, le véritable haut lieu des hindous et des bouddhistes.

Arriver jusqu’au pied du Kailas est un long voyage, pénible et aventureux. Mais les pèlerins ne se contentent pas de l’approcher. Bien sûr il n’est pas question de l’escalader: les Indiens et les Tibétains viennent ici pour adorer, non pour gravir le trône des dieux. Ils s’opposeraient même à toute tentative d’escalade.

Non, le pèlerinage est bien plus humble, et plus difficile qu’une ascension, et Ch’ospel se soumit à une épreuve effarante: il se prosterna à plat-ventre, se releva, plaça ses pieds à l’endroit où son front avait touché le

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sol, joignit les mains au-dessus de sa tête, chantonna une formule, puis se prosterna à nouveau de tout son long pour se relever et recommencer indéfiniment. Un homme robuste et volontaire réussit ainsi à se prosterner tous les deux pas sur une distance d’un kilomètre et plus en une journée. Ch’ospel, comme beaucoup d’autres, s’astreignit à faire ainsi le tour entier du Kailas.

Il y mit un mois. Un mois à se coucher et se relever sans arrêt, du matin au soir. Un mois à ramper à travers vallons, pierriers, torrents, arêtes et névés !

Pour se protéger un peu contre les morsures du froid et Des pierres, Ch’ospel s’était fait des manchons et des genouillères de cuir. Plusieurs de ses compagnons moins prudents eurent bientôt de telles écorchures ou les mains si vilainement gelées qu’ils durent renoncer et demande l’hospitalité du couvent au bord du lac.

À la fin de ce martyre [vers 1940-1945?], les pèlerins se séparèrent. Ch’ospel hésita longtemps. Allait-il rentrer à Tashilhunpo en descendant vers l’est la grande vallée du Brahmaputra? Non, il tourna le dos à son district natal et descendit la vallée pierreuse de l’Indus [en direction du Ladakh].

À mesure que les étapes se succédaient, la vallée devint pourtant accueillante. Les tentes des nomades firent place à des huttes de pierre, puis à de petites maisons en brique crue.

Ch’Ospel n'était plus en pèlerinage. Il cherchait où s’établir. Il lorgnait un peu vers les couvents qui apparaissaient de loin en loin sur des pitons rocheux. Mais ces couvents étaient pour la plupart habités par des moines à bonnet rouge, moines plébéiens et trop soucieux d’avantages matériels. Comment un moine à chapeau jaune de Tashilhunpo, couvent fameux pour sa discipline et son enseignement, pourrait-il s’abaisser à vivre parmi ces gens étrangers à sa secte rigoriste, ces moines trop souvent ivrognes et la plupart mariés?

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Après quatre semaines de voyage, il arriva à Leh. Pour qui vient des hauts plateaux, Leh est un paradis de verdure et de luxe. Ch’ospel pourtant ne s’y arrêta pas: la place était trop encombrée de couvents, de lama, de moines mendiants, de magiciens et d’ermites. Il continua à descendre la vallée de l’Indus et bientôt arriva au dernier village civilisé.
— Qu’y a-t-il plus loin?
— Rien, vénérable!
— Comment rien? — Les Brokpa…

Dans une dizaine de villages égrenés à droite et à gauche de l’Indus sur les cent kilomètres où le fleuve serpente dans des gorges immenses, vit une peuplade différente de celles qui l’entourent et méprisée d’elles.

Les Brokpas n’ont pas cette figure plate aux yeux bridés qui distinguent les mongoloïdes. Ils ne parlent pas le tibétain, mais un dialecte singulier. Leur morale aussi est différente puisqu’ils refusent de toucher un œuf ou du lait.

Ce sont les descendants d’une tribu indo-arienne, les Dardes, qui, partie du Penjab, remonta l’Indus vers Gilgit où elle s’établit fermement, puis continua le long du fleuve où elle enseigna l’agriculture aux Tibétains nomades avant d’être refoulée par les armes de partout, sauf des grandes gorges.

Ch’ospel n'en savait pas autant sur les Brokpa, et il voulut y aller voir. Pris de zèle, il espérait aussi enseigner aux Brokpa la religion lamaïque et les convertir.

Où habiter dans un village étranger? Ch’ospel n’eut pas de difficultés: sa grande toge rouge et son chapeau jaune le désignaient de loin comme un lama, et bien qu’il ne fussent pas bouddhistes, les Brokpa lui montrèrent déférence et intérêt. Il apprit bientôt qu’au village de Hanu on serait même heureux de le voir s’établir et tenir en respect les démons. Il se trouva une hutte un peu au-dessus du village,

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reçut d’un paysan une marmite qu'il posa sur trois pierres, appela cela sa «maison» et se baptisa lui-même ermite.

Le travail ne manquait pas; comme Ch’ospel était le seul prêtre du village, il eut dès les premiers jours, en échange d’un peu de nourriture, à accomplir tous les rites magiques et les exorcismes qu’il avait appris au couvent.

Tout méprisés qu’ils fussent par les bouddhistes, les habitants de Brok avaient en effet un panthéon proche de celui de leurs voisins, fait de divinités bienfaisantes ou maléfiques qui existaient avant l’introduction des religions de l’Inde ou de la Perse, et que ni le bouddhisme ni même l’islam n’ont réussi à déraciner.

Ch’ospel donc, moitié par conviction, moitié pour assurer sa pitance, se trouva grand exorciste parmi les Brokpa. En peu de temps son autorité s’affirma parmi les villages voisins. Ce groupe de villages allait devenir sa seconde patrie, le port d’attache où il devait revenir après l’aventure humaine et spirituelle qui l’attendait.

Voyageur comme tout son peuple, Ch’ospel n’était pas disposé à abandonner ses bottes et son bâton parce qu’il avait trouvé sa place dans la société. Après trois ans de cette vie paisible, il ressentit le besoin d’un nouveau pèlerinage qui, joignant l’agréable à l’utile, lui ferait visiter la chapelle du Protecteur des Trois Mondes et jouir du soleil et du grand air sur les cols ou dans les oasis de l’Himalaya.

Il remonta l’Indus jusqu’à Leh avec des marchands. Là, il groupa quelques pèlerins avec qui affronter la solitude des sentiers qui traversent les chaînes himalayennes entre Leh et l’Inde,et il s'engagea dans les gorges et sur les cols où règne le vent. La traversée fut sans histoire dans les régions les plus hautes et les plus pénibles. Mais en descendant sur le versant indien, dans le district du Lahul où vit

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une population tibétaine et bouddhique très proche de celle du Ladak, Ch’ospel tomba malade. Il réussit à suivre le pas de sa caravane durant deux ou trois jours et dépassa le village de Kyelang où était établi un centre missionnaire.

Le lendemain, la caravane dut s’arrêter: le lama n’en pouvait plus. On s’installa au pied d’un arbre près d’un filet d’eau, et Ch’ospel se mit à la diète pour essayer de faire tomber la fièvre.

Un jour, deux jours passèrent sans amélioration. Des conversations à mi-voix s’entamèrent. Soudain, avec cette cruauté inconsciente de l’Asie Centrale, les pèlerins, pénétrés pourtant d’idées religieuses et baignés de l’idéal bouddhique de la compassion, levèrent le camp et, avec maints signes de respect, abandonnèrent leur prêtre au pied de l’arbre sur le sentier rocailleux.

Des paysans passèrent. Croyant à une maladie contagieuse, ils s’écartèrent en marmonnant une prière.

La journée s’écoula, puis la nuit. Quand, au matin suivant, l’évangéliste de Kyelang le trouva, il était plus mort que vif.

Un pauvre évangéliste sans éducation, qui perdait son temps et son caractère à singer les Européens, et qui alignait les longs mots et les idées creuses avec une pénible prétention. Il fit sûrement à Ch’ospel un sermon désespérant. Mais il le prit chez lui.

Sitôt remis, Ch’ospel se trouva en train de discuter avec son hôte, bavard invétéré. Lui, lama de Tashilhunpo, il n’eut pas besoin de longtemps pour mesurer la minceur de la discussion et des arguments de l’évangéliste. Et pourtant le fait était là d’un Tibétain qui, malgré le danger de contagion, malgré inconvénients et prix, le soignait et l’hébergeait. Il pressentit un autre ordre de grandeur, par delà les conceptions abstraites du bouddhisme. Au-dessus du verbiage, par le geste d’un homme, la personne de Jésus lui fut révélée. Il demanda le baptême.

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Que peut faire un lama baptisé? Faute d’accomplir les rites du bouddhisme, Ch’ospel ne gagnait plus sa vie. On essaya de l'intégrer dans la petite société de l’Eglise. On lui donna de menus travaux dans la station missionnaire: porter des lettres, arroser le jardin, nettoyer l’école… Il supporta cette indigence quelques mois, mais finit par s’impatienter et donna des signes d’un violent désir de quitter la station.

Le missionnaire s’efforça de le garder à tout prix sous son influence, et Ch’ospel devint, bon gré mal gré, professeur de tibétain pour les Européens.

— Missionnaire au grand savoir, le mois des semailles approche dans mon pays de Brok…

— Mais, petit frère, n’es-tu pas heureux au milieu de nous?

— Corps précieux, il faut que j'aille voir si ma maison est encore en bon état. Je reviendrai au plus tôt…

—Épargne-toi ce long voyage. J’écrirai à mon collègue de Leh qu’il t’envoie ici tes biens.

—Je désire aller saluer mes amis…

Rien n’y fit. Ch’ospel tourna le dos à la station et reprit le sentier des cols et des hauts plateaux avec son baluchon sur l’épaule.

Malgré les distances et la solitude, tout se sait dans l’Himalaya. Caravaniers, pèlerins et nomades, colportent les nouvelles de vallon en vallon. Avant même de le revoir, les amis de Ch’ospel [dans le pays de Brok] connaissaient son séjour à Kyelang et son baptême.

Ils le reçurent pourtant de la façon la plus naturelle, c’est-à-dire avec une série de banquets et toutes les marques d’estime qu’on accorde à un lama. Puis il s’installa dans sa hutte comme s’il revenait d’un voyage de deux jours, et se mit à vivre d’un champ qu’il avait nivelé et irrigué à l’extrémité de l’oasis.

Une ou deux fois, on lui demanda de célébrer un rite lamaïque, mais il se récusa; les Brokpa s’étaient depuis des mois habitués à se passer de lui,

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et bientôt ils ne le considérèrent plus que comme un petit paysan parmi les autres.

Exemple d’un converti réabsorbé entièrement dans sa société première, et cela malgré le fait qu’il s’agissait d’un ancien lama. Cette réintégration fut possible parce que, d’une part, elle était voulue de lui, et de l’autre parce qu’aucune autorité constituée de la prêtrise ou du bouddhisme tibétain ne s’éleva contre sa conversion.

Mais Ch’ospel, quelque temps après, devait à nouveau faire parler de lui. Il ne nous a jamais confié ce qui se passa en lui, et peut-être n’en eut-il guère conscience. Un jour, il décida d’ouvrir une école dans son village. Quand il en parla aux chefs du voisinage, ceux-ci ne montrèrent guère d’élan: alors que leurs sujets étaient absolument illettrés — le dialecte bropka ne s’écrit pas — eux savaient lire et écrire le tibétain et n’étaient pas mécontents de maintenir cette supériorité. Pourtant ils acceptèrent d’envoyer à l’école un ou deux enfants des hameaux.

La question financière fut vite réglée: les enfants apporteraient à l’occasion un chou ou un chevreau à leur maître. Jamais on n’envisagea un bâtiment; un avant-toit pouvait suffire. Ch’ospel écrivit au missionnaire en lui demandant vingt-cinq roupies «pour fonder une école». La somme, expédiée avec un sourire, permit d’acheter les quelques poutres nécessaires.

Et Ch’ospel se mit à enseigner: l’alphabet sur des ardoises, la lecture sur les tracts religieux dont la mission lui avait bourré les poches. Les enfants qu’on lui envoyait étaient surtout des fils de pauvres et de déshérités: n’ayant ni champs à cultiver, ni troupeaux à garder, ils avaient le temps d’étudier…

Deux ans plus tard, Ch’ospel réapparut soudain à la station [missionnaire à Kyelang]. Il avait tous les traits du chrétien d’occasion. Le missionnaire voulut en avoir le cœur net et le prit en voyage.

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Pendant un mois, de vallon en vallon, de hameau en hameau, ils parcoururent le pays. À chaque arrêt ou presque, Ch’ospel disait sa foi, expliquait sa joie. Au hasard des rencontres ou surtout dans l’intimité des maisons où ils étaient reçus selon les traditions hospitalières, il manquait rarement l’occasion d'une remarque ou d’une question pour dire comment Christ occupait sa vie. L’autorité de sa position d’ancien lama, et aussi son savoir, son aisance, soulignaient la valeur de ses paroles.

L’intention de Ch’ospel, en s’approchant du missionnaire, était d'amener celui-ci à s’approcher des Brokpa. Etrange persévérance chez cet homme qui se sentait incapable d’annoncer l’Évangile par-dessus les différences de race et de langue, mais se savait pourtant responsable d’un peuple.

Quand il sentit qu’il avait gagné la confiance du Blanc, il exposa son espoir, ajoutant que cette tribu en marge du bouddhisme tibétain serait peut-être prête dans son ensemble à accepter le baptême.

Les missionnaires décidèrent d’essayer. Ils ne pouvaient se rendre eux-mêmes dans cette vallée écartée, mais ils envoyèrent avec Ch’ospel un groupe d’évangélistes qui s’installèrent dans les hameaux des Brokpa.

Au printemps, quelques-uns demandèrent le baptême. Mais ils semblaient si froids, si fermés, que les chrétiens tibétains se méfièrent de leurs intentions. II fallut que Ch’ospel vînt les défendre.
— Vous ne comprenez pas, dit-il. Dans leur cœur, cela bout. Chez ces gens-là on ne voit rien; tout se passe derrière le visage. Moi, je les comprends.

La réaction ne se fit pas attendre. Les bouddhistes n’avaient jamais eu que du dédain pour les Bropka, mais dès qu’ils entendirent parler de baptêmes, les moines vinrent par dizaines dénigrer, promettre, et même menacer… On n’alla plus écouter les évangélistes. On les évita même. Les enfants ne vinrent plus à l’école. Ses voisins ne saluèrent plus

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Ch’ospel. Ils trouvèrent toutes sortes d’excuses pour éviter de lui vendre du lait ou du combustible et réussirent à le boycotter. Une nuit, l’eau d’un canal fut détournée et vint ronger et emporter les briques de boue qui formaient les murs de sa maison…

La mission chez les Brokpa se solda par un échec complet — un de plus dans cet Himalaya réfractaire et granitique.
[PV n’a en effet réussi aucune conversion en plus de cinq ans de demi de séjour. En 120 ans de travail, les missionnaires allemands «moraves» n’ont réussi à constituer au Ladakh qu’une mini-église de 120 âmes.]

Ch’ospel dut quitter la région. Mais il reprit son chemin et, évangéliste attitré cette fois, s’en fut prêcher de village en village.

Un jour, près du hameau de Tsarap, un torrent en crue arrêta la caravane. On discuta, on tergiversa, on suivit la rive. Conscients du danger, les chevaux refusaient de s’engager entre les blocs de granit éclaboussés d’écume. En vain, on chercha un endroit assez calme où les bêtes Accepteraient de nager avec un homme en selle. Enfin Ch’ospel mit pied à terre et se dévêtit. L’eau glacée lui pinça les orteils, et il dut faire effort pour se maintenir debout sur les galets glissants. Tant qu’il n’enfonça que jusqu’aux genoux il put avancer rapidement. Mais il eut de l’eau à mi-cuisse, et la pression du courant s’accentua. Il dut s’arc-bouter sur son bâton et progresser pied à pied. L’eau monta encore, le glaça, et poussa tant qu’il dut s’arrêter. Il voulut faire un nouveau pas, mais chancela et ne retrouva son équilibre que par un grand effort. Le temps passait, il s’épuisait: il décida de revenir en arrière. C’est au moment où il se retournait que ses muscles faiblirent sous l’effort. Ses jambes furent fauchées et il tomba assis dans le courant qui l’emporta comme la corde jette la flèche. Il ne cria ni «Maman» ni Om mani padme hung, mais on l’entendit supplier: «Jésus, sauve-moi!»

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Un remous le jeta contre un rochers L’extraordinaire fut Que le rocher n’était pas poli par les eaux. mais offrait des rugosités et des fissures. D’un suprême effort Ch’ospel réussit à s’y agripper et à attendre du secours. Il n’avait que des côtes cassées.

Pèlerin infatigable, prédicateur itinérant, c’est pourtant, c’est pourtant en chemin qu’il devait mourir. Debout. À la sortie d’un hameau où il avait dit sa seule certitude.

[Quand cette histoire s’est-elle déroulée? Chospel a dû naître vers 1920 et mourir vers 1955. PV a-t-il rencontré cet ex-moine? Si oui, cela devrait avoir eu lieu durant la dernière phase, sa période d’évangéliste au Ladakh.]

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Chap 11

PEINTURE RELIGIEUSE
[La peinture sacrée. Le bouddhisme]
[Chapitre missionnaire]



Le goût de la couleur semble inné aux Tibétains. Les murs sont ornés de fresques, les tables basses sont un chatoiement de couleurs sur les tapis bigarrés. Dans les principales salles des couvents, les moindres recoins sont décorés. Les statues, en général faites de boue ou de glaise, sont peintes de la tête aux pieds, habillées de brocart et garnies de rubis, de turquoises et d’opales en guise d’yeux, de diadèmes ou d’ongles.

La plupart des peintres sont moines, et leurs sujets sont religieux. Tout l’art de la peinture est lié au bouddhisme des lama. Le choix du matériel, le temps favorable pour entreprendre l’œuvre, le style des sujets et les proportions des éléments, tout est fixé par les livres sacrés ou les canons de la tradition; et les artisans se plient fidèlement à ces règles.

La valeur religieuse des œuvres est telle que la plupart, dûment consacrées, sont considérées comme matériellement saintes; et le peuple attribue aux plus fameuses une origine miraculeuse: elles se sont créées d’elles-mêmes, ou sont tombées du ciel.

Rarement originales, les compositions peuvent souvent atteindre, néanmoins, à une réelle valeur artistique par la fermeté du trait et le jeu des teintes. Le style est en général d’inspiration chinoise par sa sobriété, par l’allure générale

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des têtes et par l’importance donnée à la nature: nuages, eau, arbres. Mais la stylisation chinoise a été appliquée à des sujets indiens. Pour les comprendre, il faut connaître les thèmes bouddhiques, le panthéon qui s’est édifié sur la morale du Buddha, et les rites magiques qui ont fleuri dans le monde hindou. Certains procédés techniques ont même franchi l’Himalaya: ainsi l’œil est rendu rêveur par un procédé classique de la statuaire indienne, avec la paupière supérieure infléchie comme une jolie lèvre.

L’extrême sécheresse de la haute altitude rend très simple la technique de la fresque: il suffit d’appliquer la peinture même la plus ordinaire sur un badigeon de chaux.

J’ai vu une grotte ouverte dont les parois sont couvertes de fresques à l’eau plus vieilles que mémoire d'homme, et la peinture n’en est dégradée qu’à un ou deux endroits.

Les tableaux sont peints sur coton, parfois sur soie. Le tissu est cousu sur un cadre de bois et recouvert d’une fine couche d’amidon. La surface est polie avec un galet, tout simplement. Quelques lignes de construction: axes, diagonales, cercles, sont tracés avec une ficelle enduite de charbon de bois. Les silhouettes sont esquissées au fusain ou décalquées à travers une feuille de papier percée de trous d’épingles. La peinture se fait au poil, et exige des pinceaux aussi fins que souples: un peintre de mes amis soigne avec amour une vieille chèvre pour son poil incomparablement doux… Les couleurs, autrefois extraites des plantes et des rochers, sont maintenant importées en poudre de Chine ou d’Inde et mélangées à une glu très liquide.

Les lignes sont fermes, longues, donnant une grande importance aux contours. Des traits continus et souples dessinent les corps et les plis des habits, où on sent l’ampleur des gestes. Un mouvement à la fois large et impétueux s’exprime dans la cambrure des reins, dans le galbe des bras, dans les cheveux au vent.

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Autour des sujets centraux, très peu d’accessoires. L’artiste sait renoncer au pittoresque et employer Des surfaces vides pour mettre en valeur les sujets qu’il offre comme point de départ à la méditation.

Pour créer l’équilibre pictural et spirituel à côté d’un monstre en furie, il lui a suffi, avec un sens artistique admirable, de peindre bon endroit un piton de granit, symbole de la sagesse indestructible qui seule survivra aux démons et aux hommes.

Les couleurs sont vives, avec des contrastes violents. Mais leurs rapports sont heureux, jamais criards. C’est un chatoiement de rouges, d’ors, de verts, de violets, Lumineux et chauds, où les volumes sont suggérés par des lignes appuyées plutôt que par des jeux d’ombres. Cette façon ferme et rayonnante dans sa simplicité me rappelle étrangement la technique et l’effet de nos meilleurs vitraux.

…Harmonie de cette peinture avec les sommets b!ancs et ocres qui se détachent sur le ciel foncé, avec les lignes puissantes et sobres de l’Himalaya où l’artiste a passé sa vie et puisé son inspiration…


Le sujet le plus important auquel s’attache la peinture est la représentation du Cercle de la Vie. L'intention est de montrer l’horreur des réincarnations et renaissances de qui tient à la vie, et toutes les misères qui s’attachent à ce monde, par opposition à la somnolence béate du nirvana [description légèrement méchante, le missionnaire remonte à la surface…].

Ce dogme central du bouddhisme est symbolisé par une roue maintenue entre les griffes et les dents du monstre «Goût-de-laVie». Dans le moyeu de la roue sont peints une colombe, un serpent et un porc, signes de la passion, de la colère et l’ignorance, les trois vices qui maintiennent le mouvement.

La roue est divisée en six secteurs, dont chacun représente un état de la vie du monde; on y voit l’ennui des dieux dans leur paradis (prisonniers du cycle, les dieux aussi sont mortels.

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la colère des demi-dieux qui essaient de grimper au paradis, la maladie et la vieillesse humaines, la peine des animaux, le supplice des Tantales au gosier trop étroit et les horreurs des seize enfers. Par contraste avec ces entassements de corps tourmentés, le Buddha est assis à l’écart du cercle dont il est délivré; il sourit et pointe du doigt le chemin du bonheur. C’est toute une leçon de théologie et de morale.

C’est aussi une leçon de dessin pour qui veut scruter les recoins: les attitudes, les expressions de ces centaines de pauvres bougres sont notées avec un art qui sait donner à chacun un caractère particulier et suggérer admirablement les impressions.

J’avouerai une préférence pour les enfers! Les Tibétains ont innové dans le genre en ajoutant au gril toutes sortes d’étripailles et jusqu’aux supplices des pieds gelés et des engelures éternelles. Les trouvailles sont parfois cocasses: je ne puis réprimer un sourire chaque fois que je retrouve les grimaces et les contorsions des misérables sciés en long ou écrasés entre deux rochers et qui renaissent aussitôt pour recommencer. C’est l’art de Dubout pris au sérieux.…

Les autres fresques et tableaux traitent le plus souvent des portraits individuels. A première vue, il semblerait que les bouddhistes (eux aussi!..) ont divisé leur horizon artistique et religieux en deux camps: celui des bons et celui des méchants, représentés par le type souriant et rêveur, et le type féroce et dangereux.

Les illuminés apparaissent comme des princes assis sur des trônes de fleurs. Les figures sont jeunes et parfaitement régulières. Sous les draperies, les corps sont bien proportionnés et l’attitude générale en impose par son aisance. Les images sont belles et les artistes savent capter la sérénité que prêche leur foi. Les Buddha sont nimbés de lumière, et leurs traits eux-mêmes ont quelque chose d’indéfinissable et de lumineux dans leur simplicité.

Le contraste est complet avec les dieux furieux. Ces derniers sont gras, avec des membres musculeux et distordus,

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avec d’énormes têtes, des yeux ronds et des nez écrasés, des bouches ricanantes d’où pointent de longues canines divergentes, et parfois des serpents dans les cheveux. Ils portent souvent l’épée et le trident, même un collier de crânes. Les teintes dominantes sont le rouge, le bleu-vert et l’indigo.

Le genre peut nous paraître grotesque, mais son mouvement, son outrance même, prouvent le talent de l’artiste et la netteté de sa vision apocalyptique. C’est un vrai déchaînement de forces brutales que le peintre sait imaginer et représenter.

À y regarder de plus près, on s’aperçoit que la classification des divinités en bénignes et violentes n’est pas telle qu’on l’attendait. Il n’y a pas de division entre êtres bénéfiques et maléfiques pour l’homme. Les attributs se retrouvent semblables chez tous: colliers de joyaux, sceptres et autres symboles très bouddhiques.

De fait, ces êtres sont tous des champions du bouddhisme et des protecteurs des bouddhistes. Si nombre d’entre eux sont terribles, c’est pour s’opposer par la force aux ennemis des fidèles: puissances hindoues, dieux turcs et mongols, et même démons attachés aux montagnes de l’Himalaya et à la terre du Tibet. Mais ces derniers, on se garde bien de les représenter…

Curieuse mentalité: le peintre dessine les forces bienveillantes sous les traits les plus féroces, et en contemplant ces tableaux inquiétants, effrayants, le fidèle trouve réconfort et apaisement!

Dans tous ces tableaux, le symbolisme est poussé. Le lotus, évidemment, joue un rôle central, soit que les dieux le tiennent entre les doigts, soit qu’une fleur géante leur serve de siège. Il est le symbole par excellence de l’évasion bouddhique, puisque le Buddha s’est épanoui en se dégageant de la fange du monde comme la fleur [du lotus] éclôt à la surface du marécage. La foudre, la dague rituelle, le nimbe sont signes courants. Plus étranges sont les monstruosités attribuées à

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certaines divinités: huit membres, ou onze têtes, ou mille mains dont chacune a un œil dans la paume…. Signes de la toute-puissance, de la vigilance, de la miséricorde.

Symbolisme des couleurs aussi, comme dans beaucoup de traditions picturales religieuses. Symbolisme des gestes, enfin, le plus complexe: des vingtaines de sentiments, d’états d’âme, de degrés de méditation, sont exprimés de façon précise par la position des mains et des doigts…

Les sujets centraux, leur genre, leurs symboles, tout cela est fixé par les canons, et le peintre qui les copie pourrait faire figure de simple artisan si son goût, son sens artistique, ne trouvaient à s’exprimer dans les fonds, les seconds plans, les à-côtés du tableau. Le Tibétain excelle dans ce domaine de la décoration. Il y démontre la sûreté de sa main, son sens de l’équilibre, la richesse de son invention, et un art inné de la couleur. Dans ces tableaux intellectuels et extra-naturels, il sait, par un arbre, par une source jaillissant du gazon, ramener la simplicité et la nature. Il sait aussi tirer parti de la ligne géométrique: volute, créneau, grecque. La vieille, la mystérieuse croix gammée est constamment reprise: souvent les croix sont liées entre elles par des lignes brisées qui les incorporent à une sorte de grecque dont l’effet est charmant.

La croix gammée et d’autres symboles chargés de mythe et de mystère… Un panthéon haut en couleurs…

Est-il vrai que le Tibet soit bouddhique? Non, certainement, s’il s’agit de la vie religieuse populaire, des cérémonies les plus visibles et les plus bruyantes. J’ai assisté à tous les rites d’exorcisme ou de crémation, j'ai suivi pendant des journées entières les danses sacrées des lama, j'ai vécu nuit et jour au couvent en y cherchant en vain une trace de la prédication du Buddha. Les cultes suivent des traditions magiques et animistes

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---dont certaines sont [probablement] nées sur sol tibétain dans le cadre d’une religion pré-historique, la religion Pon; ---et dont d’autres ont été importées de l’Inde et du Cachemire, ou semblent se rattacher aux pratiques des sorciers shaman de la Sibérie. Nous avons même noté, à propos de mariage, des courants plus lointains venus de l’Asie Occidentale.

Dans leur complexité, ces traditions offrent un champ d’étude encore en friche, ou presque. Pour l’historien et l’ethnographe, il y a là des problèmes passionnants dont la solution illuminerait notre connaissance de l’Asie Centrale.

Mais, si je puis me permettre pareil jugement, nous nous trouvons là en présence de traditions primitives, et cet animisme et cette magie ne constituent pas des religions de valeur qui puissent jouer un rôle dans le monde en marche.

Le bouddhisme est bien autre chose. Or il est aussi présent. Peu visible, presque ignoré du peuple, méconnu même de la majorité des moines, il est là. Il a façonné l’histoire du Tibet, il a créé sa littérature et sa peinture, il a modelé ses chefs et son esprit.

Il est bien connu que le bouddhisme s’est divisé en deux grandes écoles: le Petit et le Grand Véhicules. Le bouddhisme tibétain appartient à un troisième mouvement: le Véhicule Mystique, où les Buddha sont représentés non plus comme des maîtres, mais comme des dieux qui exercent une sorte de protection sur leurs fidèles.

Au lieu de s’élever lentement, par d’innombrables renoncements à travers d’interminables réincarnations, jusqu’à l’état de Buddha, on peut prendre un chemin de raccourci (l’image est celle des auteurs tibétains) qui permet d’atteindre immédiatement le nirvana. Ce chemin de traverse est celui de la mystique, celui qui consiste, par la contemplation, à savoir qu’on est foncièrement identique au Buddha suprême. Cette prise de conscience mystique et mystérieuse équivaut à la libération de la souffrance et de ce monde.

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La base du culte des lama est une doctrine idéaliste qui affirme l’unité fondamentale de tout ce qui est. Les êtres vivants comme les choses ne sont que des aspects différents d’une seule réalité spirituelle. C’est la justification de la magie: les actes magiques peuvent influencer les êtres, puis qu’il y a unité par la base entre tous les êtres.

Des livres entiers ne peuvent pas rendre compte du bouddhisme dans sa variété et sa richesse. Quelques remarques ajoutées ainsi pour commentaire de la peinture tibétaine risquent de donner l’impression que je le juge sommairement. Qu'on me permette de dire mon respect pour cette religion, peut-être la plus haute qu’ait créée l’esprit humain.

Elle mérite respect par la profondeur de son analyse psychologique et philosophique. C’est une critique serrée du comportement humain et de la soif de vivre; c’est aussi une étude approfondie du problème de la connaissance.

Elle le mérite [le respect] par l’accent qu’elle met sur les problèmes capitaux. Sans s’égarer dans le ritualisme ou le légalisme, elle centre son intérêt sur la valeur de la destinée humaine, son sens et sa portée.

Elle le mérite [le respect] par la qualité des arts qu’elle a inspirés. En Inde et en Chine, à Ceylan, au Tibet et en Indochine, partout la civilisation bouddhique s’est imposée par sa beauté.

Pourtant, dans cette religion merveilleuse, une chose me manque: l’amour.

Non pas que le bouddhisme nie l’existence de l’amour, ni même l’ignore. «Comme une mère protège son enfant de son propre corps, le disciple du Buddha désire le bien de toutes créatures.» Il décrit un esprit de bienveillance illimité: vers le haut, vers le bas, dans toutes les directions. C’est une compassion élevée, spirituelle, universelle.

Mais ce sentiment, quel est donc son objet? Ce n’est jamais un être supérieur [forcément, puisqu’elle ne considère pas l’existence d’un dieu vraiment transcendant et éternel]. Dans aucun livre ni aucun culte je n’ai trouvé mention d’un amour qui serait dirigé vers un

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dieu ou un Buddha. Le bouddhisme a pour but l’«extinction» du nirvana; mais comment peut-on éprouver de l’amour pour ce «Rien», pour cet indéfini, qui n’est pas existence et qui n’est pas néant?

Cette bienveillance n’est pas non plus centrée sur un homme, sur le prochain. En dernière analyse elle ne désire même pas le bien de cet autre. Elle est au service de celui qui l’éprouve, pour contribuer à l’établissement du «bilan» de sa vie morale [oui et non: la compassion bouddhiste se dirige vers tous les autres êtres vivants, parce qu’ils souffrent. C’est vraiment un amour universel proche de celui du chrétien qui doit aimer son prochain… ou du vrai chrétien accompli qui voit le visage de Jésus derrière chaque personne.]..

Cette bienveillance, comme la pensée bouddhique tout entière, est dominée par la loi des causes et des effets; elle est un calcul. Je vois encore le sourire las d’une doctoresse missionnaire quand ses patients faisaient allusion aux mérites qu’elle accumulait en les soignant dans les nuits d’hiver.

En affirmant que «tu es l’autre », en affirmant une unité essentielle entre tous les êtres, le bouddhisme en arrive à prêcher une compassion universelle, mais c’est une auto-compassion, c’est la pitié que je m’accorde à moi-même, puisque mon prochain n’est que moi-même.

Pareille attitude n’a aucune valeur constructive. Elle se contente en pratique de méditer sur la peine du monde, de s’emplir le cœur de bons sentiments, mais n’apaise pas la douleur d’une solitude personnelle, ne résout pas un problème social. Il lui manque ce caractère de don que seul peut conférer à l’amour humain l’amour total venu d’abord de Dieu. Il lui manque même cet élan et cette générosité qu’on trouve dans la philanthropie.

Egocentrique et a-sociale, telle est la caricature d’amour que nous propose le bouddhisme. Et ce n’est pas tout. Pour un bouddhiste avancé sur le chemin de l’illumination, la-compassion n’est même plus une vertu: c’est une erreur, presque un mal! [Étrange idée... D’où PV sort-il cela?] Lorsque, pour la traduction du Nouveau Testament, nous avons cherché le terme qui serait le plus capable d’exprimer la charité chrétienne, les meilleurs connaisseurs nous

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firent remarquer que ce terme même impliquait un degré inférieur d’évolution religieuse. Pour un bouddhiste, l’amour ne peut être qu’une étape: par lui, il faut supprimer la haine; mais ensuite, à mesure que s’affine et s’élève la renonciation, il faudra supprimer l’amour
[l’amour romantique ou familial, oui, mais pas la compassion universelle ; la preuve: le boddisatva pleinement réalisé et illuminé, qui revient dans ce bas-monde juste pour aider et secourir ses frères souffrants et égarés]
parce qu’il attache, parce qu’il fait souffrir, alors que le seul but est d’éviter la souffrance par une indifférence suprême.

Qu'est-ce que le bouddhisme a fait au Tibet? Justement, il se défend d’avoir rien fait. S’opposant radicalement à nos conceptions d’action et de progrès, il veut renoncer à toute activité
[ce conservatisme existe, c’est juste, mais c’était pareil avec le christianisme au Moyen Âge. Chacun avait sa place, voulue par Dieu, et il ne fallait surtout Pas bouger, se révolter. Par ailleurs, le bouddhisme a fait beaucoup, en réalité, pour faire avancer le Tibet (comme l’Eglise dans l’Europe médiévale) : il a apporté l’écriture et la littérature… Avant le bouddhisme, le Tibet n’avait pas d’écriture. Les moines alphabétisent les enfants, et fournissent des services de mariage et d’enterrements, comme les clercs chrétiens en Europe.]

L'histoire est un cercle vicieux: ou bien on y tourne sans avancer, ou bien on réussit à s’en échapper pour atteindre l’immobilité. De même pour la société: la bêtise consiste à y graviter, la sagesse à s’en échapper. Aucune idée de développement, de marche en avant pour le monde et dans le monde. Jamais un bouddhiste tibétain n’a pensé à autre chose qu’à se retirer dans sa coquille. C’est l’école de la démission, du refus de s’engager.
[Il y du vrai dans cette critique, quand on pense à l’importance des ermites, des retraites et autre pratiques d’ascèse solitaire… et à l’absence de doctrine sociale révolutionnaire… mais là encore, tout cela ressemble au christianisme médiéval, qui ne faisait qu’encourager à la soumission à l’ordre social et à se recroqueviller en attendant la fin du monde, l’Apocalypse toujours imminente… qui résoudrait tous les problèmes, un peu comme la sortie du monde par le nirvana. Le fin-du-mondisme, voilà bien une sorte de recherche de fuite du monde, à la chrétienne. En outre, en lançant de nouvelles sectes/ordres, et en domptant les éléments, en fondant de nouveaux monastères, en reconstruisant énergiquement leurs monastères détruits par l’oppresseur chinois, les bouddhistes manifestent clairement une volonté de vivre et d’agir dans le monde… certes paradoxale au vu de la doctrine pure qui pousserait à renoncer au monde. En outre, le développement d’une haute culture artistique : musique, peinture, sculpture, architecture permise et encouragée par les monastères est aussi une magnifique réalisation en soi, un fruit.]

Par-delà sa peinture, son art éblouissant, c’est à ses fruits qu’il faut estimer le bouddhisme. Or il a oublié que, malgré toutes les idées qui peuvent nous illuminer, malgré la fascination de la mystique, rien n’égale en beauté la-paternité de Dieu et la fraternité des hommes.
[C’est le missionnaire qui parle… On pourrait lui rétorquer facilement que la fraternité n’a pas toujours régné parmi les chrétiens.]

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Chap 12

UNE CHASSE AU MANUSCRIT
[Analyse des mouvances ésotériques occidentales. Parcours personnel de PV dans ces cercles. Fouille en nov 1954 des bibliothèques du grand monastère de Hemis, au Ladakh, par PV et un sadhu chrétien bengali, puis des archives moraves de Leh... pour élucider un canular sur un prétendu séjour de Jésus de Nazareth en Inde.]



Nos librairies regorgent de livres exposant des sagesses orientales, des philosophies antiques ou des doctrines plus ou moins secrètes. Vous en connaissez les titres: Les Grands Initiés [de Edouard Schuré, 1889]; Bêtes, Hommes et Dieux; À l'Ombre des Monastères tibétains, etc…

Collégien, puis étudiant tourné vers les sciences exactes, je ne m’intéressais guère aux connaissances autres que scientifiques. [Tout cela pour écrire un livre totalement dénué de chiffres! Mais cette affirmation n’est pas exacte, à lire la suite ci-dessous; PV a au contraire déjà tout jeune manifesté un très grand intérêt pour l’occultisme.]

Et cependant de tels livres me sont constamment tombés entre les mains. Un camarade me prêtait un volume. Une tante bien intentionnée m’en donnait un autre à un anniversaire; ou bien même, empruntant un ouvrage en bibliothèque, j’y retrouvais sous un titre historique ou géologique un exposé de ces idées.

J’ai dévoré ces livres avec l’appétit d’un collégien; un puis deux, puis dix. Avant dix-huit ans, je m’étais introduit dans une société théosophique et j’avais visité le haut lieu de l’anthroposophie à Dornach.
[étant jeune, PV n’a donc pas été si passif que cela dans ses lectures ésotériques].

Cette littérature, assurément, remue un monde d’idées passionnantes. Elle remet [sur la table] une foule de questions que notre ère machiniste et utilitariste ignore trop facilement. Elle pousse loin ses enquêtes dans les religions spiritualistes, en particulier dans celles de l’Égypte, de la Grèce, de l’Inde

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et de l’Asie Centrale, qui sont restées enrobées de mystère. Elle explique la portée de divers enseignements ésotériques — mystères d’Eleusis, culte d'Osiris, sagesses et mystiques d’un Orient lointain et méconnu. Elle montre comment les religions à mystères communiquent une connaissance qui aboutit à la victoire sur la mort.

Cette littérature se penche aussi sur des aspects de l’action et de la perception qui échappent à la connaissance ordinaire, en étudiant la magie antique et le spiritisme moderne.

Les théosophes, en particulier, ont été souvent des médiums renommés pour leurs contacts avec des forces surnaturelles.

La connaissance est décrite dans ces livres comme un don divin, une sorte d’illumination mystique, impartie à l’auditeur croyant qui accepte de se livrer à une vision extatique.

Toujours placé dans la perspective d’un salut, l’enseignement porte sur l’homme et sur l’univers entier. Pour connaître le «moi», il faut essentiellement accepter l’histoire tragique de l’âme qui, venue du monde de la lumière, est plongée dans la matière, mais aspire à retourner à cette lumière.
[Un très joli résumé de ces croyances ésotériques.]

Dans la vision mystique, le croyant prend conscience qu’il n’y a pas d’opposition irréductible entre le «moi» et l’«autre», entre l’interne et l’externe, entre l’homme et le monde, et à percevoir que «je suis toi».

Un pas encore et [ou plutôt : En faisant encore un pas] on arrive aux identités suprêmes: je suis le monde; le monde est Dieu; je suis Dieu. Dieu, ainsi «vu», est le tout, le plus haut concept. C’est en même temps l’indéterminé et le néant.

L’exposé le plus saisissant de ces doctrines est certainement la fresque grandiose dans laquelle Édouard Schuré fait revivre les grands sages et fondateurs de religions du monde: Moïse, Pythagore, Buddha, Jésus, Mahomet.
[À savoir Édouard Schuré (1841--1929) : Les Grands Initiés (1889).]

Pour montrer chez eux des parentés d’expressions, de vie, d’esprit parfois. Son but — et celui des auteurs de la même tendance — est de dégager des constantes d’inspiration par où se

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rejoignent les grandes religions, dans une unité fondamentale qui déborde les définitions, les limitations, les petitesses des intolérants, philosophes ou prêtres. Il s’agit pour eux d’ouvrir généreusement les portes à l’esprit, d’où qu’il vienne, quel qu’il soit, pour atteindre dans le domaine de la pensée ce que Newton a exprimé en astronomie et Einstein en physique: une unité logique et saisissable.
[Un superbe résumé de l’architecture logique générale de l’ésotérico-occultisme.]

Mais si l’on affirme cette unité entre des fondateurs de religions aussi éloignés les uns des autres dans l’espace et le temps, on est amené à reconsidérer la position même du Christ. [Certes...]

Jésus n’est pas apparu le premier dans l’histoire. Il faut donc envisager une continuité historique et spirituelle à laquelle il se rattacherait, commençant avant lui, continuant après.

Schopenhauer déjà s’étonnait des concordances souvent précises entre la morale du christianisme et d’autres morales, du bouddhisme en particulier. Il entrevoyait la possibilité que cette morale, comme aussi l’idée d’un dieu devenu homme, eût pris son origine en Inde et fût venue de là par l’Égypte jusqu’en Judée, «en sorte que, ajoute-t-il, le christianisme serait le reflet d’une lumière de l’Inde tombée des ruines de l’Egypte sur le sol juif».

Le christianisme, un reflet? — Ce que Schopenhauer envisageait comme une hypothèse, les divers syncrétismes modernes l’affirment sans hésiter. C’est en somme à quoi aboutissent des tendances aussi diverses au départ que le maçonnisme, la théosophie de Mmes Blavatsky et Besant, et même les doctrines de quelques sociétés ou Samaj fondées par des philosophes hindous comme Radhakrishna.

Mais comment le chrétien accepterait-il de telles conséquences? Puis-je considérer que le Christ soit un homme parmi d’autres? Que son incarnation soit une idée reflétant les avatars de la mythologie hindoue? Que son Évangile soit un «réchauffé»?

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À de telles affirmations, les disciples du Christ ont toujours opposé un non catégorique. Il n’y a pas d'autre réponse à faire, quand la foi est en cause. Affirme-t-on avoir pénétré les arcanes des religions à mystères et des traditions secrètes de l’Antiquité? Je n’ai pas de raison d’en douter.

Déclare-t-on que les magiciens et les médiums côtoient des forces occultes? Il semble bien en effet que des phénomènes échappent à notre entendement et au contrôle des sciences exactes.

Pense-t-on que l’opposition entre moi et toi se résout dans le domaine de l’âme? Peut-être, si nous nous mettons d’accord sur ce terme d’âme.

Souligne-t-on que la morale chrétienne et la morale bouddhique offrent des ressemblances frappantes? Même cela, je serai prêt à le concéder sous certaines réserves.

Mais toutes ces choses n’appartiennent qu’à des domaines secondaires, où l’interprétation et même le goût ont une grande part.

La foi chrétienne, elle, affirme avec certitude que la personne du Christ est unique. Elle se refuse à la considérer comme dépendante de toute autre personne que de Dieu. La certitude chrétienne est irréductible quand elle affirme que Christ est Dieu et homme à la fois, seul de son genre et loin au-dessus de n’importe quel philosophe, de n’importe quel système métaphysique ou moral.
[La profession de foi du chrétien engagé et missionnaire.]

On devine assez aisément les motifs qui ont pu pousser des penseurs à accepter ces thèmes de l’unité foncière des religions et de leurs fondateurs. Quelques-uns d'entre eux sont ce que nous pourrions appeler des syncrétistes purs. [Ceux-ci] ne peuvent accepter aucune doctrine particulière, mais ils les respectent toutes également. Ils ont donc mélangé (c’est le sens du mot syncrétisme) des éléments intéressants puisés de droite et de gauche dans les principales religions du monde entier. Leur démarche, passionnante du point de vue de l’histoire des religions, rappelle sous bien des rapports l’éclectisme d’Auguste Comte. Mais on sait que tout l’effort de Comte n’a pu aboutir qu’à la plus stérile des philosophies.

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Les autres syncrétistes — les plus nombreux — semblent être en réaction contre l’Église. N’ayant pu se résoudre à reconnaître la divinité du Christ et le sens de son sacrifice, ils ont cherché à en faire l’économie. Ils s’évadent vers d’autres religions, moins coûteuses parce que leurs fondateurs et leurs prophètes n’ont pas les prétentions uniques du Christ. Ils se persuadent que ces religions — mystères, gnoses, hindouisme, bouddhisme — sont également valables et réductibles avec le christianisme à un dénominateur commun.
[Pas tout à fait d’accord… On se permettra d’évoquer d’autres raisons à l’attrait de l’ésotérico-occultisme (et plus généralement de toutes les croyances New Age):
Une recherche de la nouveauté, si possible grandiose. Pour certains, une fuite du christianisme certainement, mais pas de sa doctrine: bien plutôt de son état actuel (la tiédeur, la trahison, la désadéquation de sa communauté et de ses prêtres, etc.)
La soif innée et instinctive de tout le monde pour les énigmes et les mystères (expliquant aussi le succès des séries et romans policiers.)
Un rêve un peu candide, mais généreux, de résoudre tous les conflits entre les religions du monde, en les «découvrant», et en les proclamant, au fond, toutes identiques sur le fond.
Du côté des sectes, elles-mêmes, il y a un élément de marketing. Il est en effet plus facile d’attirer à soi de nouveaux adeptes si on ne leur dit pas qu’ils doivent renier leurs précédentes croyances, mais qu’au contraire on ne va qu’approfondir et rafraîchir leurs précédentes croyances...

Finalement, il peut s’agir, de la part d’une religion déjà établie (typiquement l’hindouisme, très large d’esprit et absorbant par nature), d’une tentative de récupération, afin de mieux réduire à rien une religion rivale en l’assimilant et donc en l’annexant en en faisant une sorte de sous-version ou succursale (Jésus devient un avatar de Vishnou, etc.)
]

Et c’est bien d’une réduction qu’il s’agit.
[Ca, c’est tout à fait juste! Dans cet ésotérico-occultisme, il ne reste à la fin, de toutes les religions concernées, plus qu’une bouillabaisse brassée digne d’un fast food de mauvaise qualité... Comme si on mélangeait un soufflé au fromage avec une truite marinée en ajoutant un gâteau aux cerises et un steak haché... On obtiendrait un plat rappelant vaguement quelques-uns des goûts de ces divers ingrédients, mais ayant perdu toute la forte saveur originale unique de chacun.]

Car je suis toujours plus certain qu’un bouddhiste ne manquerait pas de dire combien son système est réduit, mutilé par ce syncrétisme qui, en fait, n’accepte pas les «quatre vérités» formant la base cohérente du bouddhisme.

Le chrétien de même sent combien sa religion est réduite, quand on lui propose un messie inspiré par un esprit divin en lieu et place de Jésus de Nazareth, incarnation de Dieu.

En dépit d’intentions qui se veulent libérales, cette façon d’aligner Jésus-Christ sur d’autres, sur des hommes, de faire de lui un grand yogi ou un petit bouddha, ressemble au supplice du lit de Procuste. Le Christ y est amputé de tout ce qui dépasse en lui la taille humaine.

Les syncrétistes avancent pourtant des arguments de poids. Une de leurs prétentions les plus impressionnantes comme aussi des plus malaisées à discuter est qu’ils sont les dépositaires de traditions millénaires et sacrées, dont certaines ont été transmises oralement par des prêtres dans la pénombre des temples antiques, dont d’autres sont pieusement conservées dans la poussière des livres de quelque monastère médiéval.

C’est ainsi que Mme Blavatsky assurait être en communion, par la pensée, avec les Grands Maîtres du Tibet. Si l’on a pu prouver sa mauvaise foi, il existe d’autres affirmations troublantes. Certaines traditions, surtout, tendent à montrer que Jésus a bénéficié de la sagesse orientale et de ses enseignements

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ésotériques. Quel bouleversement pour nous, si cela était! N’est-il pas de première importance d’en avoir le cœur net?...

Une aventure inattendue m’a mis sur le chemin d’une vérification de cette importance.

C’était en fin d’après-midi, un de ces jours de novembre [1954] où le soleil trop bas, trop pâle, n’a pas réussi à tiédir l’air et où on sent que l’hiver s’est glissé dans la vallée sans avertir.

Je rentrais à Leh au trot monotone et pénible d’un mauvais cheval. Durant cette année 1954, j'avais parcouru le pays en tous sens, marché, trotté, grimpé aussi, et j’étais content de voir tomber l’hiver et finir les voyages. Enfin je pouvais rentrer à la maison pour étudier et écrire, pour jouer aussi avec un garçon qui commençait à parler et une fillette qui commençait à sourire…

En attachant ma bête sous l’avant-toit, j'aperçus une silhouette barbue se promenant au fond du jardin. Un étranger? Il était habillé de la longue robe des Ladaques, mais ne la portait pas avec l’aisance et la noblesse de ceux qui y sont habitués. Et par-dessous cette robe rouge semblait en dépasser une autre, jaune ou safran. Un moine bouddhique ?

Ma femme m’apprend qu’il s’agit d’un moine itinérant, un sadhu.
—Arrivé?
—Hier. Il loge chez Paljor et mange chez Ts’etan P’untsok ou ailleurs.
—D’où vient-il?
—Du Bengale. Mais il parle urdu et anglais.
—Il se promène?
—Non. Il essaie de reconstituer un voyage qu’aurait fait le Christ en Inde et dans l’Himalaya. Il m’a rapidement

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dit une histoire embrouillée sur des documents qui prouveraient la visite de Jésus ici.

J'ai déjà entendu quelque chose de ce genre. Des officiers m'ont signalé qu’en Inde des gens croient à ce voyage du Christ. On montre quelques endroits où il se serait arrêté, et même son tombeau. Je n’y ai jamais attaché d’importance. Mais pour qu’un sadhu vienne du Bengale au Cachemire, et réussisse à entrer dans cette zone interdite du Ladak, il faut plus que des suppositions.

En compagnie de Paljor, de Ts’etan P’untsok et de Gergan, nous allons rendre visite au moine! Son hôte lui a donné une chambre luxueuse à plancher de bois, avec des coussins pour s’asseoir, une table basse décorée et même une lampe à pétrole. Mais, emmitouflé dans une couverture, l’homme a de la peine à s’habituer à la température de l’Himalaya.

[Le sadhu] s’appelle Huldar, et semble dans la cinquantaine. Des traits fins, et un accent anglais beaucoup moins raboteux que celui de la plupart des Indiens: c’est sûrement un homme éduqué, raffiné même.

Je le questionne sur son voyage et ses raisons. Ses raisons? Un livre paru au Bengale et en bengalais, dans lequel un hindou raconte son voyage touristique au Ladak. Dans un couvent du Ladak les moines lui [auraient] montré un manuscrit décrivant les années d’études passées en Inde et dans l’Himalaya par «le prophète Issa». Or «Issa» n’est autre que la forme islamique du nom de Jésus.

L’histoire me fait d’abord sourire. Décidément, l’Orient est la direction que prennent toutes les légendes fumeuses et saugrenues. Tout ce qui revêt un air religieux, tout ce qui s'appelle mystique s’y réfugie. Là, l’éloignement et le soleil lui prêtent vie.

Mais Huldar n’est ni mystique, ni rêveur. C’est un homme intelligent et qui réfléchit. Il cherche. Il a dressé la liste de tous les endroits auxquels se rattache une tradition

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sur la venue du Christ en Inde. Le Ladak est l’avant-dernier sur sa liste, et il a visité tous les précédents. Chaque fois jusqu’à maintenant, ses recherches ont eu un résultat négatif: ou bien la tradition était inconnue au lieu même où on la rattachait: ou bien le monument qu’on lui désignait comme un témoignage du passage du Christ se trouvait être comparativement moderne; ou bien l’inscription où on voulait lui faire lire le nom de Jésus se révélait à l’étude parler de tout autre chose.

Au Ladak, l’affaire est autrement importante. Il ne s'agit pas d’une vague rumeur difficile à capter, mais d’un livre entier, dont l’auteur est un sage hindou connu, qui a sa photo en frontispice. Il cite des dates, des faits précis; surtout, il fait état d’un manuscrit tibétain très ancien.

Huldar a apporté le livre bengalais. Il nous en fait un résumé et traduit mot à mot les passages importants; nous l’arrêtons sur le sens précis et les implications de certaines expressions; nous notons les dates, les détails concrets. Le livre n’a été publié que tout récemment, mais le voyage de l’auteur remonte à trente ans [donc vers 1924]. Il était venu de Srinagar à Leh pour admirer le pays, puis avait visité le grand couvent de Hemis.

C’est là que, par hasard semble-t-il, les moines lui parlèrent de ce précieux manuscrit et le lui montrèrent; c’était un petit livre dont les feuilles étaient peintes au safran (couleur sacrée), formant une copie dont l’original était à Lhasa. Ce texte tibétain affirmait que Jésus était venu en Inde comme jeune homme et avait étudié et assimilé le brahmanisme et le bouddhisme, puis était retourné en Palestine pour y proclamer la connaissance et les enseignements reçus des sages orientaux. Les Juifs le tenaient en général en haute estime et le lui montrèrent, mais Pilate le crucifia. [Le point le plus louche de toute cette histoire… Il aurait été évidemment très bizarre que l’auteur du manuscrit ait su la fin de l’histoire de Jésus, en Palestine, après son prétendu séjour en Inde.]

Huldar est venu pour enquêter:

—Connaissez-vous cette histoire? nous demande-t-il.

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—Vaguement, par des gens venus de l’Inde.
—Aucun habitant d’ici, aucun moine ne vous en a parlé?
—Non, personne.
—Connaissez-vous ce couvent de Hemis?
—C’est le principal couvent du Ladak.
—Peut-on le visiter?
—Bien sûr. C’est tout près, à six heures de cheval.
—Allons-y après-demain. Vous venez avec moi, n’est-ce pas?

Il sait ce qu’il se veut, Monsieur Huldar! Je rentre chez moi la tête pleine. Finie la lassitude des chemins sablonneux. Fini le désir d’enfiler mes pantoufles! Il faut tirer cette affaire au clair. Il faut que j'aille à Hemis chasser ce manuscrit!

Le voyage est simple: nous l’avons fait dix fois. Mais son but est plus délicat: nous voulons fouiller jusque dans ses recoins une bibliothèque que personne n’a jamais explorée.

Les moines pourraient en prendre ombrage et, sous un prétexte ou un autre, nous fermer leur porte au nez. N’oublions pas que la bibliothèque d’un couvent tibétain n’est pas faite pour être consultée. C’est une collection de livres qui forment un trésor financier mais aussi un capital religieux, ou une des échelles du paradis.

Les Tibétains ont poussé le respect du livre sacré au point qu’ils attachent une vertu à la seule possession d’un tel livre. Aussi est-ce faire œuvre pie, méritoire même, que d’accumuler livre sur livre. Les moines tibétains sont bien les collectionneurs les plus avides que je connaisse: jamais ils n’envisageront de donner ou de vendre un livre; ils ne le prêteront même qu’avec réticence. Que des chrétiens veuillent examiner tous les livres d’un couvent, voilà bien de quoi attirer les soupçons.

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Avec certains couvents nous sommes [nous la communauté chrétienne] irrémédiablement brouillés: animosités personnelles, querelles pour des questions de terrains, conflits plus graves aussi.

Heureusement, avec Hemis nous sommes en bons termes. Dans la petite politique locale, nous nous lançons parfois des coups d’œil de compères. Ts’etan P’untsok était un ami personnel de l’abbé récemment décédé; le professeur et le trésorier du couvent nous sont favorables et ont été jusqu’à s’abonner ouvertement au journal religieux que nous publions; plusieurs moines sont de bonnes connaissances, tout s’annonce bien.

Pour mettre toutes les chances de notre côté, nous allons encore rendre visite au conseiller légal du couvent, un laïc de nos voisins. Il est assez intelligent et ouvert aux questions religieuses pour se rendre compte de l’importance prodigieuse qu’aurait la publication du manuscrit que nous cherchons.

Et il est assez rusé pour imaginer un aspect de la question que nous lui suggérons à demi-mots: la célébrité et la richesse que gagnerait son couvent à pareille découverte… Il se décide bientôt à nous accompagner pour prévenir les réticences possibles des moines.

C’est toute une petite troupe qui parcourt la plaine de sable au trot et à l’amble. Huldar est en tête, très noble dans ses robes de safran, avec sa barbe et ses longs cheveux d’apôtre flottant sous un chapeau de laine qu’on lui a prêté pour affronter l’air piquant de novembre. Pourtant il n’est pas un cavalier endurci et il a tendance à laisser sa monture marcher au pas.

Je chevauche à côté de lui, moitié pour lui faire la conversation, moitié pour allonger à son insu de petits coups de cravache à son cheval…

Derrière viennent Ts’etan P’untsok et son beau-frère Gergan, qui discutent passionnément des chances que nous avons de trouver ce fameux manuscrit. Ils entrevoient aussi la découverte de Chroniques locales intéressantes; ne faut-il pas mettre à profit cette occasion unique de fourrer notre nez dans la bibliothèque

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la plus riche du pays? Gergan en particulier possède déjà un nombre impressionnant de documents sur l’histoire du Ladak, et il compte bien compléter certaines données durant notre recherche.

La cavalcade est fermée par Paljor et le conseiller légal, suivis de deux cuisiniers-palefreniers.

Au couvent de Hemis nous sommes reçus avec solennité. Je ne suis venu ici qu’en été, pour des fêtes chatoyantes. Aujourd’hui, l’austérité du lieu me frappe: les immenses bâtisses vides et désolées, les moines silencieux, le cirque de rochers aux bancs de poudingue arrondis et écrasants, la lumière de l’arrière-automne, c’est le Tibet dans sa dureté et son hermétisme.

Le ciel est sans nuage, mais d’un bleu lointain, comme j'imagine que sont les yeux de lapis-lazuli des colosses égyptiens. Les sommets sont mal poudrés d’un peu de blanc qui accuse encore les rides, les sillons, les plis de ces montagnes trop sèches et anguleuses. Le cirque de Hemis est parsemé d’églantiers, mais les buissons, à cette saison ne sont que nœuds et contorsions. Le soleil n’atteint plus le fond de la gorge, et derrière le balai des peupliers le couvent dresse ses murs trop grands percés de lucarnes trop petites.

Nous présentons aux chefs du couvent nos hommages et les cadeaux traditionnels — une écharpe blanche et une assiette d’abricots secs.

Mais nous sommes inquiets. Verront-ils d’un bon œil cette invasion de chrétiens à la recherche d’un livre?

Nous essayons de déceler leurs sentiments derrière les paroles, dans les gestes et les voix. Mais non, ils sont polis, cordiaux. Ils semblent même honorés de notre visite.

C’est qu’un homme comme Huldar, un sadhu qui a tout sacrifié pour vivre son idéal religieux, commande le respect et fascine les Orientaux. Même ces prêtres tibétains ne peuvent que s’incliner, car ils sont bien loin d’avoir tous renoncé à famille, confort et communauté.

Nous leur expliquons longuement le but de notre visite. Huldar fait de ses recherches un récit que nous traduisons

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phrase après phrase: un lama ne daigne pas connaître une autre langue que le tibétain. Puis Ts’etan P’untsok se lance dans un vaste discours sur les points de ressemblance entre la morale bouddhique et la morale chrétienne.

Le conseiller légal explique l’intérêt qu’il y aurait à trouver ce manuscrit. Chacun y va de son petit morceau. Les moines s’étonnent, ne comprennent pas, posent des questions.

Enfin l’heure vient d’affronter l’obstacle:
—Nous permettez-vous de chercher ce livre dans tout le couvent?
—Bien sûr.

Ouf! La nuit est tombée, la fouille commencera demain, mais elle aura lieu! Un novice nous conduit à deux salles où nous pourrons cuisiner et dormir.


Nous passons une longue veillée autour d’une lampe à huile, questionnant Huldar sur sa vie et ses expériences.

Fils d’une grande famille du Bengale, il était promis à une longue et honorable carrière dans l’administration. Comme le mandarinat en Chine, le fonctionnariat est en Inde l’ambition et le bonheur de tout homme intelligent.

Mais, chrétien convaincu, il a senti voilà une vingtaine d’années la vocation de mettre sa foi à l’épreuve pour lui et pour son entourage, en renonçant à la vie stable et assurée qui s’ouvrait devant lui et en prenant le bâton du moine mendiant.

Il n’a pas fait vœu de pauvreté, comme en témoignent les pierreries de la croix qu’il porte sur la poitrine, ou même sa montre et son stylo.

Mais il s’est promis de ne s’attacher à aucun lieu ni par aucun lien pour être mieux à même d’entendre le Saint-Esprit et de se laisser guider par lui.

—Pourquoi ce bijou?

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—Il y a en Inde des milliers de moines itinérants, de sadhu. Ils portent comme moi le bâton et les sandales du pèlerin, la robe de safran de l’homme à part, et les cheveux longs de celui qui ne s’attache à aucune femme. Je suis Indien comme eux et je porte leur habit pour exprimer que je suis un des leurs, que les formes religieuses et les symboles de l’Inde sont mon héritage aussi. Eux sont des membres de la religion hindoue. Moi, mon seul joyau est la croix du Christ, et je la porte sur la poitrine, par-dessus ma robe, pour que tout le monde la voie.

Huldar a toujours présent devant les yeux le souvenir d’un des chrétiens indiens les plus marquants: le sadhu Sundar Singh. Certainement cet exemple lumineux l’a inspiré dans le choix de sa vie, et l’a aidé au long du chemin rocailleux qu’il s’est fixé.

Son premier but a été de suivre Sundar Singh dans son pèlerinage aux lieux où Jésus a vécu. Et quand il a pu, lui aussi, toucher la Terre Sainte, voir Jérusalem et prier à Golgotha, il a senti que sa vie avait atteint son sommet.

Longtemps il nous raconte son voyage par la Perse et la Mésopotamie, et il nous décrit par le menu les villages et la campagne de Palestine. Il parle avec une simplicité admirable, comme un pur poète, et le charme de son évocation nous transporte par-dessus l’Himalaya, de désert en désert jusqu’à cette Terre de la Promesse.

Fidèle à l’esprit de Sundar Singh, Huldar ne veut se cantonner dans aucune Église. Il n’est ni réformé, ni luthérien, ni anglican. [Ceci signifie simplement qu'il a créé, en pratique, sa propre église, une nouvelle variante indienne.] Il a même une certaine méfiance pour les Églises importées de l’Occident et dépendantes des Occidentaux. Il est chrétien et Indien, et c’est tout.s Pourtant l’an dernier, quand le métropolitain de l’Eglise anglicane lui signala ce livre parlant du voyage du Christ en Inde et lui suggéra de l’étudier, il fit preuve de cette disponibilité admirable d’un vrai sadhu détaché des obligations terrestres: il accepta la suggestion de l’Anglais et se consacra entièrement à cette

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recherche historique. Elle le conduisit dans les recoins les plus divers du pays. Elle l’a amené jusque dans ce couvent de lama et de magiciens.

La recherche s’organise méthodiquement. Nous sommes venus pour plusieurs jours et nous ne voulons pas laisser place au hasard ou à la négligence. Il faut d’abord faire une liste de tous les endroits où sont conservés des livres. En plus des trois bibliothèques importantes du couvent, il y a de petits dépôts dans des chapelles et des cellules de divers côtés, même dans un ermitage à une heure de marche.

Le professeur du couvent possède des catalogues. Ces listes ne sont sûrement pas complètes, mais Ts’etan P’untsok les lit soigneusement. Il est parmi nous celui qui connaît le mieux la littérature tibétaine, et il peut classer la plupart des livres d’un coup d’œil. Il semble même éprouver un plaisir raffiné à voir défiler devant ses grosses lunettes tous ces titres rébarbatifs.

Paljor et le conseiller du couvent prennent l’un après l’autre tous les livres imprimés. Ce sont de beaucoup les plus nombreux.

Ce que nous cherchons n’appartient pas à cette catégorie puisque c’est un manuscrit. Mais les livres tibétains, jamais reliés, sont faits de feuilles volantes et il peut arriver qu’un manuscrit s’égare parmi des imprimés.

Par précaution tous les livres sont contrôlés. L’intérieur du couvent est trop froid et venteux pour y travailler immobile. Gergan et moi prenons une brassée de manuscrits et allons nous installer au soleil, sur un toit.

Notre travail est le plus lent, le plus intéressant aussi: il s’agit de jeter un coup d’œil sur chaque feuille pour voir si elle traite de l’histoire du prophète Issa.

Une page après l’autre passe entre nos doigts. L’écriture en est le plus souvent régulière,

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souvent élégante, très belle même. Parfois pourtant les lignes sont confuses, et nous plissons le nez ou le front dans un effort de déchiffrage.

Les heures passent. Ici et là nous échangeons une réflexion, notons un renseignement historique ou une expression grammaticalement intéressante.

De temps en temps un novice vient nous servir une tasse de thé au beurre.

—Oh, regardez!
—Quoi? L’avez-vous trouvé?
—Non, mais voyez ce livre précieux! Un livre en or! Une splendeur. C’est un texte calligraphié à la poudre d’or sur du papier indigo. Les lettres sont grandes — près de deux centimètres de hauteur — d’une régularité impeccable. Quant à la page de titre, elle est écrite avec des perles minuscules juxtaposées et collées sur le papier. Nous admirons, nous photographions.

Huldar passe lentement d’un groupe à l’autre. Il ne sait pas le tibétain et ne peut participer directement aux recherches. Mais il nous regarde faire, surveille les moines qui nous accompagnent et nous aident, pose parfois une question ou nous recommande de ne rien laisser échapper. N’est-il pas anxieux, impatient de trouver? L’impatience n’a guère de prise sur un sadhu. Il donne au contraire l’impression d’une parfaite aisance. Depuis longtemps, il a vécu et œuvré pour cette recherche. Il l’a voulue. Est-il calme en vertu de ce fameux fatalisme qu’on veut toujours attribuer aux Orientaux? Non, il a plutôt cette rare faculté de se laisser entièrement absorber par le travail en cours.

Je ne peux m’empêcher de supputer les chances qui nous restent de découvrir le texte dans les piles de livres de plus en plus réduites; j'imagine les conséquences d’un résultat positif de notre fouille. Huldar, lui, ne semble rien voir d’autre qu’une page à la fois, et ne se poser qu’une question: cette page-ci mentionne-t-elle le prophète Issa? Il me rappelle

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ces grimpeurs qui, même en escaladant les plus hautes fissures, restent calmes et ne voient pas le vide tant l’action les empoigne.
[Il est clair que pour lui ce manuscrit signifierait une réconciliation (une fusion, même) entre christianisme et hindouisme, et donc apporterait une solution à son problème personnel: son écartèlement entre sa culture et son origine (indienne) et sa religion (européenne); Huldar espère donc intensément découvrir ce manuscrit, tout en étant suffisamment brillant pour d’abord vérifier scientifiquement cette histoire de manuscrit avant d’y croire.]

Toutes les cellules, toutes les chapelles nous sont ouvertes. Le manuscrit du prophète Issa est introuvable. Seul reste un buffet de bois précieux, cadenassé et scellé. Chacun lève le sourcil:

—Y a-t-il des livres là-dedans?
—Probablement.
—Pourquoi la porte est-elle scellée?
—Il y a là des objets appartenant au Buddha incarné qui dirige le couvent. L'Incarnation précédente a fermé le buffet et le Buddha actuel ne l’a pas encore ouvert.

Enfin nous y sommes! Notre recherche, d’abord complexe, diffuse, s’est rétrécie d’heure en heure; les tas de livres ont été dépouillés et écartés, et nous nous trouvons en face de cette dernière porte — close — derrière laquelle le haut dignitaire a gardé son trésor.

Le grand-prêtre — un garçon de quinze ans — se trouve dans un autre de ses couvents, à des heures d’ici. Le conseiller légal saute en selle. L’impatience m’a saisi. J'essaie de me distraire en notant les dates de la chronique du couvent, puis en admirant les vieilles fresques du temple. Rien n’y fait, mon œil retourne à cette porte sculptée et scellée.

Enfin, Ts’etan P’untsok extrait un petit échiquier de ses fontes. Nous jouons, avec rage d’abord, puis avec passion, jusqu’à la dernière bougie.

Le lendemain à midi notre cavalier rapporte le trousseau de clés et l’autorisation de fouiller le buffet en présence du trésorier. Nouveau dépouillement de feuilles jaunies. Des Oh! et des Ah! fusent parmi les lecteurs. Le vieux prêtre était un fin lettré et sa petite collection privée contient autant de trésors que les trois bibliothèques du couvent.

Mais le nouvel Évangile n’est pas là! [Ou plutôt: Mais aucun nouvel Évangile!]

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Au fond… Je le savais…

Après cinq jours de recherche, il ne nous reste qu’une chose à faire: interroger les moines les plus vieux et les plus cultivés.

Aucun n’a entendu parler de quoi que ce soit ressemblant au manuscrit que nous cherchons ou à l’histoire qui s’y rattache.

Toujours consciencieux, Huldar fait établir un document scellé et signé des chefs de Hemis niant toute connaissance du livre du prophète Issa.


[De retour à Leh,] Notre sadhu n’est pas encore satisfait. L’auteur du livre bengalais qu’il possède assure que la découverte de cet extraordinaire manuscrit de Hemis remonte à la fin du siècle passé. Un Russe appelé Notovitch le vit et en donna la traduction dans un livre publié à Paris. En fait, à serrer le texte du Bengalais de près, il apparaît que l’auteur n’a fait qu’apercevoir le manuscrit, et le résumé qu’il en offre est réellement un résumé des données de Notovitch.

Notre intérêt s’aiguille vers ce personnage. Comme les visiteurs européens sont très rares au Ladak, Huldar est persuadé que nous devrions trouver une mention de celui-là dans le journal de notre station missionnaire. D’ailleurs, ajoute-t-il, on fait grand cas de Notovitch dans divers milieux hindouisants et théosophiques d’Europe, et il serait fort intéressant de posséder une trace de son voyage pour pouvoir mieux apprécier la valeur de ses idées.

J'ouvre donc mes gros «livres de bord» [le journal de bord de la station missionnaire protestante allemande de l’Eglise «morave» de Leh, mission fondée en 1885 par Friedrich Redslob (1838-1891), avant de mourir du typhus en 1891, co-traducteur avec Jaeschke du Nouveau Testament en haut tibétain (registre supérieur). Le missionnaire directeur suivant, August Francke (1870-1930) est arrivé au Ladakh en 1896.] avec un soupir: mes prédécesseurs étaient allemands, et leur petite écriture gothique m’est encore plus douloureuse que la cursive tibétaine…

À côté d’incidents se rapportant à ses paroissiens, le directeur du champ missionnaire [dans son style cryptique habituel, PV ne nous donne pas le nom de ce directeur] a noté ceci en 1894: En automne 1887 apparut ici un Russe, Nicolas Notovitch, qui visita aussi le couvent de Hemis près de Leh.
[Cette histoire remonterait à 1887? Alors que cette page de ce journal aurait été écrit en 1894? N'y aurait-il pas une erreur?]

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Ce monsieur vit maintenant à Paris, et a publié en 1898 un assez gros livre, une
Nouvelle Vie de Jésus.
[Dans un commentaire du journal des missionnaires datant de 1894, on nous apprendrait qu'un livre a été publié en 1898??]
Il prétend s’être gravement blessé le pied près de Hemis durant son voyage, et avoir été transporté au couvent et soigné par les moines. Ceux-ci lui [auraient montré] une copie en tibétain d’un livre se trouvant à Lhasa:
Vie de Issa — Issa est le nom musulman de Jésus.
[Comment les Hindous auraient-il pu utiliser le nom musulman de Jésus six siècles avant Mahomet? Alors qu'ils auraient été en contact direct avec lui et auraient dû utiliser son nom araméen ou hébreu.]
D’après ce livre, Jésus aurait voyagé vers l’Est comme jeune homme, et étudié le brahmanisme en Inde et le bouddhisme au Tibet
[C'est idiot!! Le bouddhisme a été introduit au Tibet huit siècles plus tard… Au VIIIe siècle après Jésus-Christ... A l'époque de Jésus, on ne pouvait donc apprendre le bouddhisme au Tibet...].

Il serait alors retourné en Palestine à l’âge adulte et y aurait présenté ces enseignements reçus comme une sagesse divine.

Dans l’ensemble, les Juifs l’auraient vénéré profondément, mais Pilate l’aurait enfermé et crucifié. Craignant une émeute autour du tombeau de Jésus, Pilate aurait transporté le corps en secret dans une autre tombe, acte d’où [serait] est née la légende de la résurrection du Crucifié.
[Les Indiens auraient connu en détail la fin de l'histoire de Jésus, survenue des années après son départ de l'Inde... Encore plus louche].

Notovitch assure avoir, avec l’aide des moines, traduit cette vie du Christ écrite en tibétain, quoiqu’il ne comprenne pas le tibétain et n’ait certainement pas pu converser avec les lama de façon étendue en urdu non plus.

Le but de ce nouvel évangile est clair: l’auteur veut remplir la période entre la douzième et la trentième année de la vie de Jésus, et rattacher les enseignements divins du Christ à la sagesse des brahmanes et du Buddha.

Mais pour la sauvegarde de la vérité, nous avons été obligés de nous opposer publiquement à l’auteur après des recherches approfondies. Car l’enseignement du Christ n’est pas un plagiat. Bien au contraire, c’est toute cette nouvelle histoire et tout le livre qui ne sont rien d’autre que tissu de mensonges et d’aberrations.

M. Notovitch est furieux de nos déclarations et les traite de calomnies dues à une jalousie mesquine. Mais Frère Weber a en main un document écrit et officiel dans lequel le chef du couvent [de Hemis] affirme qu’aucun Européen n’a été soigné dans le


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couvent, et que sa bibliothèque ne possède ni n’a jamais possédé aucun livre au sujet de Issa ou Jésus.

Nous avons voulu étudier la valeur d’une tradition. Il n’y avait pas de tradition
[quelle tradition? Nicolaï Notovitch n’est pas une «tradition» à lui tout seul.].
Pas de livre. Voilà jusqu’où va la malhonnêteté de ceux qui veulent abaisser le Christ au rang de disciple du Buddha.

Fort de ce qu’il a appris, Huldar reprend la route de l’Inde. Peut-être va-t-il prendre la parole, la plume aussi, pour exposer le résultat de ses recherches.

Et voilà que s’éloigne l’étrange figure de ce sadhu chrétien, à la fois humble et tyrannique, possesseur d’une plume-réservoir de luxe, mais démuni de chaussures, détaché des attraits de ce monde, mais qui se donnait l’autre jour un furtif coup de peigne avant d’entrer à l’église.

[Huldar] ne m’a pas [seulement] fait vivre un intermède amusant, ni [non plus uniquement] fourni une occasion imprévue de dépouiller des piles de vieux manuscrits. Il m’a [surtout] mis au cœur de ce conflit de première grandeur: le syncrétisme.

La tentative est aussi vieille que le brassage des civilisations et les querelles de religions: les Romains ont juxtaposé les dieux étrusques et le panthéon grec; les gnostiques ont mélangé l’Évangile avec les Mystères; en Inde, les Sikhs ont voulu unir l’Islam férocement monothéiste et l’hindouisme millionnaire en dieux; aujourd’hui, en Orient comme en Occident, on se pose la question de la valeur relative des grandes religions et de leurs expressions dans la société européenne et dans la sagesse traditionnelle asiatique.

Soulever de grandes idées de salon pour ou contre le syncrétisme est une chose. Y vivre en est une autre. Notre sadhu Huldar a choisi de jouer la partie la plus serrée, la plus subtile. Il est chrétien, et s’oppose à qui veut aligner le Christ sur les valeurs et les idéaux humains; il n’épargne

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ni temps ni peine pour montrer que Jésus est unique. Mais il est indien; il ne se détourne pas de la tradition et de la spiritualité de son pays. Au contraire, il les vit et les vivifie. Il veut exprimer les plus hautes valeurs de l’Inde, en préserver toute la culture et le génie. Il veut y incarner sa foi.

Escalade sur une arête. Ces habits et cette barbe de sadhu, ce goût de l’ascétisme et du pèlerinage, risquent de créer une équivoque et de faire croire aux hindous qu’on veut les duper.

Ils risquent aussi de susciter l’incompréhension et le refus chez les chrétiens de tradition occidentale, qui à leur tour crieront: «Casse-cou, syncrétisme!» Jusqu’à quel point faut-il essayer d’assimiler les traditions de l’Orient, nées dans cette société indienne — ou tibétaine — profondément marquée de religions inacceptables? [point de vue du missionnaire chrétien]

La personne de Huldar est comme le symbole de ce face-à-face. Au carrefour des sociétés, au carrefour des religions, il œuvre avec tous les moyens qu’il possède: les sandales du pèlerin et le stylo de l’enquêteur, la méditation du reclus et la passion du prédicateur. Alors que nous avons tendance à opposer en une alternative une culture chrétienne occidentale à une sagesse de vivre orientale, il a choisi d’être pleinement chrétien et de rester pleinement oriental.


À qui voudrait approfondir ces problèmes, on peut recommander les livres suivants:

E. D. Soper: The inevitable choice, Vedanta philosophy or Christian Gospel.

H. von Schweinitz: Buddhismus und Christentum.

F. Weinrich: Die Liebe in Buddhismus und Christentum.


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Chap 13

CHRÉTIEN, MAIS CHRÉTIEN TIBÉTAIN
[Histoires édifiantes de deux convertis modèles. Avec Catherine Vittoz]



De grosses lunettes d’écaille noire, une chevelure aile de corbeau que les ciseaux n’ont pas visitée depuis longtemps, des yeux rieurs que les verres rendent encore plus malicieux, voilà Ts’etan-P’untsok. Très droit dans sa robe sombre, comme un homme de bonne société qu’il est, sa taille minuscule fait plutôt penser à un enfant qu’à un seigneur de village, un membre respectable et respecté de l’aristocratie tibétaine. Né en 1909 — un des rares Tibétains à savoir son âge! — il était le second fils dans une famille de la noblesse ladaque. Son père, cousin et conseiller du roi, étant un hommepieux, T’setan-P’untsok vécut dans une atmosphère bouddhique dévote au plus haut point. Commeil n’était pas l’héritier des biens et de la position paternels, il était destiné à mener l’existence d’un jeune noble désœuvré. Mais son frère aîné mourut alors que lui-même suivait ses classes primaires, et il resta seul fils, héritier d’une immense fortune et d’un titre princier. A quatorze ou quinze ans, il entra dans l’administration du Cachemire, au département du cadastre, et rapidement eut de l’avancement; d’aide arpenteur, il devint arpenteur municipal, puis officier cadastral de district sur le haut plateau de Rupsho. C’est de ce temps que datent ses bonnes relations, son autorité et son influence chez les nomades parmi lesquels il résidait. 160 Tous ces déplacements et ces activités ne l’empêchaient ‘. pas d’avoir une vie religieuse intense. Il était à bonne école / auprès d’un des plus fameux abbés du Ladak, le chef du monastère de Rizong, et il pratiquait fidèlement les rites et 4 $‘ les cérémonies quotidiennes d’un bouddhisme ou plutôt d’un 8 lamaïsme strict. Prosternations, prières, libations aux dieux, il se gardait d’oublier le moindre culte. Lorsque son père mourut à son tour, il connut brusque- Il ment la fragilité de la vie et la méchanceté du monde. ‘f Réaction bien bouddhique, il décida de fuir le monde et la ‘ ' souffrance en se faisant moine. Mais à peine avait-il gagné le! couvent de Rizong, que sa famille venait l’en tirer et l’em- ‘ ‘L‘! l pêchait d’entrer dans les ordres, le persuadant que son nou- Ll | \ veau devoir de chef de famille était de rester sur ses terres et | ' de se marier pour continuer la lignée. Ce qu’il fit, en prenant L _ la direction d’un des plus grands domaines du pays. Mais en “ même temps, il se plongea toujours plus avant dans sa reli- ‘ gion, pratiquant une ascèse spirituelle intense, des exercices de méditation toujours plus compliqués. n ' Il fit choix, pour objet idéal de sa méditation, d’un lama !l connu pour sa piété et son intelligence. Contemplant son image par les yeux de la pensée, il se le représenta comme l’incarnation à la fois du Buddha lui-même, de sa Doctrine _ et de la Communauté de ses fidèles. Il vit en lui le Maître | Î absolu de tous les temps et de tout l’univers et son Maître Il | personnel. Pour mieux s’identifier à lui, Ts’etan-P’untsok | ‘ Ï s’appliqua à se le représenter de trois façons: tout d’abord |; ; . devant ses yeux, puis au-dessus de sa tête, et enfin dans son ù 1 ë cœur. Installé dans la position méditative devenue classique, EM les yeux mi-clos, les jambes croisées en tailleur et la plante .. r i des pieds tournée vers le haut, très droit et immobile, il se Ë / ! ; ä; créait un Maître dans son esprit; un Maître qui était non seu- lementla source dela vi.e, mais . aussi. la puissance . par laquelle TÉE # &ä } t| Le basteur Tcétan-Puntsok. (| {! Photo Pierre Vittoz k 161 À>‘ E } Ï|w A ||| ; il pouvait être débarrassé de la souffrance et du péché, c’est- à-dire encore de la vie. Ts’etan-P’untsok se retira dans un ermitage et vécut rigoureusement solitaire, lisant, méditant, perdu jour et nuit dans la contemplation immobile. Effort intellectuel intense. Cette méditation bouddhique introduit le mystique dans un monde à part, où l’esprit peut se mouvoir comme dans un cercle. Elle le détourne entièrement du monde des sens, dont elle nie l’existence, et lui crée un paradis — ou un enfer — d’envoûtement. Cercle dangereux, affolant même. Le vocabu laire tibétain a un terme pour désigner ceux à qui la con templation a fait perdre la raison… Mais 'Ts’etan-P’untsok était trop engagé dans la vie, trop perméable à la joie et à la souffrance pour se contenter de érotique dans la pratique yoga. Il fut accablé de comprendre que le bouddhisme ignore la société, qu’il annihile la per sonne humaine en exagérant sans mesure l’importance du moi, jusqu’à en faire le centre du monde et la justification de toute la religion, pour le dissoudre enfin dans le néant. Las du bouddhisme, il goûte en papillon à l’Islam et au christianisme, lisant le Coran et la Bible, butinant çà et là jusque dans la philosophie hindoue sans jamais trouver ce qu’il cherche avec obstination. Il passe d’un extrême à l’autre. Jetant par-dessus bord les ascèses spirituelles et phy siques, il veut connaître les plaisirs qu’il s’était refusés aupa ravant. Il mange de la viande, il fume, il boit de l’alcool, il se promène en compagnie plus joyeuse qu’honnête. C’est sa manière de tromper sa faim spirituelle. cet effort intellectuel désincarné. Surtout, il avait un trop grand sens de sa responsabilité dans la société pour se laisser longtemps égarer par les rêveries égocentriques du boud dhisme. Un jour que, publiquement et devant son cousin le roi du Ladak, il offrait une oblation de parfum et de fumée au dieu de la miséricorde, il se mit à se gausser de ces sacri fices symboliques qui, dans l’esprit des lamaïstes, remplacent la miséricorde elle-même. On crut à une plaisanterie sans lendemain. Il reprit sa vie de reclus dans une cellule pour pénétrer jusqu’au fond de sa religion, lut les livres les plus subtils, discuta avec les plus grands mystiques. Au cours de cette recherche il alla jusqu’à prêcher le bouddhisme de porte en porte. Et chaque fois qu’il rencontrait un évangéliste au ser vice des missionnaires, il s’amusait avec le plus grand succès à le contredire et à le ridiculiser publiquement. Maisl’insatisfaction le guettait au cœur même de sa recher che. Soudain il découvrit tout ce qu’a de superficiel et de vain le système auquel il s’accrochait. Il fut choqué de l’hypocrisie des moines, écœuré de découvrir l’importance de la débauche C’est alors qu’il rencontra le pasteur tibétain Yoseb “ Gergan, traducteur de la Bible. Celui-ci lui prêta un de ces petits livres si typiquement anglo-saxons qui racontent une série de conversions, témoignages du salut en Jésus-Christ. Ts’etan-P’untsokle lut et le relut, et il fut frappé de découvrir en Jésus-Christ un être parfait, pur et sans péché. Il ne put s’empêcher de le comparer au lama qu’il s’était donné comme Maître absolu et sauveur, et il dut constater que ce lama, tout abbé qu’il fût, formé à Lhasa même, n’était qu’un homme aux imperfections trop visibles. Le Christ seul lui parut digne d’être pris pour exemple d’une vie et pour objet d’une méditation. Après de longues réflexions et de nombreux entretiens avec Yoseb Gergan, il apposa sa signature sur la dernière page du petit livre, qui demandait une décision personnelle de ses lecteurs. En toutes lettres, il était écrit désormais qu’il reniait la religion de ses pères, qu’il se bannissait de sa propre famille, qu’il s’excluait de la toute-puissante communauté bouddhique. Il signait le décret des persécutions qui allaient se déchaîner contre lui. Mais en même temps, il écrivait 162 —2 163 les premiers mots de sa nouvelle histoire, qu’il allait vivre avec le Christ et pour lui. Les difficultés ne tardèrent pas. Sa haute noblesse, sa richesse, son autorité et sa connaissance du peuple du Ladak faisaient de lui un homme qu’on aime avoir dans son parti. Les bouddhistes perdaient un de leurs meilleurs éléments. Ils essayèrent par tous les moyens de le ramener à eux. Par la douceur d’abord, faisant miroiter devant lui un poste de premier ministre du Ladak; puis par la force, en le menaçant de le dépouiller d’un héritage que, devenu chrétien, il n’avait plus, selon eux, le droit de recevoir d’un père bouddhique. Ils employèrent encore la ruse, le traînant en tribunal sur de faux témoignages. Enfin, par trois fois, ils tentèrent de l’empoisonner. Ts’etan-P’untsok se réfugia dans la maison de Yoseb Gergan, devenu entre temps son beau-père. Pendant deux ans, il y vécut prisonnier, n’osant sortir, tant on craignait pour sa vie. Loin d’affaiblir sa foi, les persécutions la fortifièrent. Dans la présence constante du Christ, il puisa le courage et la sérénité de chaque jour, et de nouvelles raisons de croire. Ses ennemis eurent beau se démener, jamais Ts’etanP’untsok ne dévia de ce dur chemin que représente, au Tibet plus qu’ailleurs, la vie du chrétien. Son attitude impressionna ses adversaires, les força au respect. La violence de leurs attaques diminua. Au fur et à mesure que passaient les années, il retrouva l’amour de sa famille restée bouddhique, son autorité parmi ses administrés, sa place dans la société et dans les conseils royaux. La lutte avait affiné et trempé sa personne. Son intégrité, son courage, sa bonté inlassable témoignaient d’un homme qui en avait fini avec les questions et les caprices de l’adolescence spirituelle; d’un homme qui avait trouvé le sens de sa vie. 164 Malgré les interruptions forcées, il continua à travailler dans l’administration de son pays; il le parcourut en tous sens, tantôt montant jusqu’aux plateaux glacés où frissonnent les tentes des nomades, tantôt descendant jusqu'aux vergers de Skardo, déjà proches des plaines. A quarante ans, il devint tehsildar, le plus haut magistrat du Ladak. Il était le premier Tibétain à occuper ce poste qu’on avait toujours confié auparavant à des hommes venus des Indes ou même... d’Angleterre. Sa position était en quelque sorte celle d’un bailli, ministre des finances, receveur, juge, chef de la police, gouverneur tout à la fois. Ces fonctions lui donnèrent une autorité bien plus grande que celle du roi lui-même, et cela au moment même où l’Inde, et par ricochet le Ladak, prenaient conscience de leur existence en tant que nation indépendante; où les bandes armées du Pakistan arrivaient jusqu’à dix kilomètres de Leh; où les remous des réformes agraires entreprises au Cachemire secouaient les grands propriétaires terriens du Ladak. Ts’etan-P’untsok réussit trop bien à diriger les affaires de son pays dans un temps délicat; son honnêteté, sa clairvoyance, sa finesse dans le maniement de ses compatriotes, ne firent qu’exciter à nouveau la haine et la jalousie des bouddhistes qui auraient voulu voir un des leurs à sa place. Dans un soubresaut de colère, ses adversaires, qui n’avaient cessé de le guetter, réussirent à force de plaintes, de protestations, de calomnies, à le faire chasser de son poste. Un chrétien, selon eux — et à bien plus forte raison, un Tibétain converti — ne pouvait, ne devait pas tenir la destinée du peuple ladaque entre ses mains. Onessaya de masquer l’injustice en créant pour Ts’etanP’untsok une sinécure honorifique au ministère de l’information. Lassé de ces manœuvres, il tourna le dos à l’administration gouvernementale dans laquelle il avait travaillé vingt-cinq ans. Il rêvait d’une œuvre plus importante au 165 service d’un autre maître. Tant de chemins sans issue lui indiquaient clairement la route qui lui était destinée: celle Son effort a donné aujourd’hui plus d’un résultat prati que. Il a composé des chants religieux dans les tonalités goûtées par l’oreille tibétaine, et dont les paroles correspon dent à la sensibilité et l’imagination poétique indigènes. Utilisés dans l’Eglise ladaque, ils y remplacent les cantiques et les chorals trop marqués d’occidentalisme et valables seulement dans les limites de nos traditions artistiques. Ces chants nouveaux servent dans les tournées d’évangélisation et trouvent un accueil favorable. Plus même: ils suscitent chez beaucoup de païens une émotion spontanée et profonde. Dans le domaine du théâtre, Ts’etan-P’untsok a su répondre à la passion de ses compatriotes pour les spectacles. Les fameuses danses des lama, qui attirent la grande foule, comportent un enseignement religieux qui les apparente au théâtre grec ou aux mystères médiévaux. Le peuple ladaque était donc bien préparé à comprendre un théâtre d’inspiration religieuse. À l’occasion des fêtes de Noël ou de Pâques, notre du ministère chrétien. Depuis son baptême, il avait pris une part active dans la vie de la petite communauté chrétienne de Leh chaque fois que ses déplacements d’administrateur le ramenaient dans la capitale. Parmi ses nouveaux coreligionnaires, il s’était imposé comme ami, conseiller, confesseur, chef écouté et respecté. Quand son poste de secrétaire à l’information lui fut à son tourretiré, Ts’etan-P’untsok comprit, dans un éclair, qu’il était libre de faire de sa vie entière un témoignage au Christ. Au printemps 1951, il s’offrait comme missionnaire au service de l’Eglise ladaque. Ë Missionnaire tibétain en pays tibétain, Ts’etan-P’untsok connaissait mieux que personne la difficulté de la prédi cation chrétienne dans ce pays. Il connaissait le danger de prêcher une religion marquée de traits occidentaux propres à éloigner les nouveaux convertis de leurs frères, à les alterne avec la solennité, la truculence avec la poésie, et dont isoler au milieu de leur nation. « Le caractère occidental qu’a pris l’Evangile à travers les missions, nous a-t-il dit souvent, est la cause la plus profonde de son échec dans le pays, de la méfiance et même de l’hostilité qui se manifestent à l'égard du christianisme. » Aussi, quelle force pour l’Eglise que de posséder désormais un missionnaire issu du peuple même qu’il fallait gagner à l’Evangile! Et qui plus est, un homme pourvu des plus remarquables dons intellectuels et artistiques! Ts’etan-P’untsok se mit donc à l’œuvre. Evitant l’intellec tualisme occidental, il sut apporter à ses frères non une idée, certains dialogues sont d’une grande beauté. Les premières représentations ont eu un tel succès que le jour n’est peut-être pas éloigné où une petite troupe itinérante pourra présenter de village en village cette forme nouvelle de prédication. Dans le domaine plus étroitement littéraire, Ts’etan P’untsok a donné sa mesure de créateur. Il a élevé le dialecte ladaque au niveau de langue écrite, en le codifiant et en l’utilisant dans des publications. Maître de la langueclassique, il est reconnu comme un des seuls poètes tibétains du moment. Ses poèmes, d’inspiration variée — religieuse, didactique, amoureuse — sont lus partout, commentés, admirés. L’un surtout, Quatre-vingts strophes à la louange du Christ, est mais une image de Dieu; non des discours ou des raisonne ments, mais la musique, la méditation silencieuse, l’expression imagée ou mythique dont ils ont besoin. un chef-d’œuvre. Plus encore, il a mis toutes les ressources de sa culture et de sa foi à la traduction de la Bible. Il y consacre actuel- 166 collègue a écrit des tableaux et des pièces où la fantaisie 167 lement la majeure partie de ses forces. Travaillant'en collaboration avec des missionnaires occidentaux, il forme l’arche d’un pont entre l’Evangile et le Tibet. Un trait curieux, c’est que ses collègues européens lui ont vainement suggéré l’intérêt que des études tibétaines présenteraient pour les chercheurs de notre vieux monde. Il s’est toujours refusé à faire bénéficier historiens ou ethnologues de son exceptionnelle connaissance du monde tibétain. Il sait que sa vocation est ailleurs: elle va en quelque sorte dans l’autre sens, et il n’a pas trop de toutes ses forces pour créer un courant spirituel des monts de Judée à l’Himalaya. Mais Ts’etan-P’untsok n’a pas été seulementle réalisateur étonnamment doué et actif d’un programme, missionnaire original. Donnant aux tendances et aux vertus méditatives de sa race un suprême objet, il a pensé sa foi et sa théologie pour fournir un fondement solide à l’œuvre qu’il voulait faire parmi son peuple. Une théologie tibétaine et non pas juive, grecque ou romaine. « Prédestination, justification, libération sont des mots sans poids pour nous, constate-t-il. Lorsque j’étais bouddhiste, je méditais la grande déesse Tara en me la représentant d’abord devant moi, puis au-dessus de ma tête, et enfin dans mon cœur. Maintenant, les passages bibliques qui m’enrichissent le plus sont: Ce n’est pas moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi, ou bien: Nous sommes morts avec Lui; nous vivrons avec Lui, et d’autres affirmant l’union profonde du croyant avec son Seigneur. Pour moi, sans Christ, le paradis est enfer; avec Christ, l’enfer mêmeest paradis. » Musique et poésie, théâtre et littérature, traduction des Ecritures et réflexion théologique, autant d’aspects du témoignage que rend parmi ses frères ce Tibétain qui cherchait dans l’angoisse, et qui a trouvé dans la joie.

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Chap 14

AUBE
[L'éveil identitaire culturel ladakhi]



Un messager frappa à ma fenêtre. En ouvrant la lettre qu’il me tendait, j’écarquillai les yeux: ce n’était pas une invitation à un des innombrables banquets qui sont comme l’une des assises sociales du pays, mais à peu près ceci: «Veuillez nous faire l’honneur de prendre part à une journée durant laquelle nous aimerions former un groupe d’étude de la culture du Ladak.»

Je tournai et retournai le papier. J’interrogeai le messager: il ne savait rien sur le contenu du message, mais me récita la liste des gens à qui il devait remettre l’invitation: maîtres d’école, riches marchands, jeunes politiciens, chefs bouddhiques, musulmans ou chrétiens, gens connus pour leur goût de la lecture, une trentaine en tout.

L’invitation était signée par un des chefs chrétiens, Joldan, directeur de l’école secondaire de Leh.

Quelque peu méfiant de nature, je crus renifler un relent de chauvinisme. Voulait-on, sous prétexte de parler du pays, cultiver je ne sais quelle bouture de nationalisme? M’embrigader peut-être dans un mouvement à la gloire du Ladak, du Tibet ou de l’Inde? Ressusciter un passé culturel pour influencer la vision d’une politique future? Mais si la liste des invités comprenait des hommes actifs en politique, d’autre part, la présence des lama et des marchands me semblait garantir une perspective différente.

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On pouvait encore se demander si Joldan, connu comme chrétien, ne jouait pas malgré lui, dans cette affaire, un rôle d’instrument? Était-il manié par des réactionnaires religieux désireux, en redonnant vie au passé, de laisser entendre que l’Eglise était d’importation européenne, étrangère à la mentalité et aux aspirations du pays?

Mais Joldan, loin d’être un homme de paille, a autant de carrure que ceux qui pourraient être tentés de l’employer. Sa foi est assez lucide pour déceler une équivoque compromettante pour l’Eglise. Alors que signifiait cette invitation? Il n’y avait qu’une solution: aller voir.

Presque tous les invités étaient là, même ceux qui habitent à une journée de marche de Leh. On m’offrit une place d’honneur au milieu de la paroi opposée à la porte. Je l’acceptai, mais mentalement je me tenais plutôt blotti dans un coin, bien décidé à ouvrir les yeux et les oreilles sans souffler mot.

Joldan fit un discours prudent, plutôt invertébré. Puis la conversation s’engagea à la mode du pays, avec un dialogue haché en courtes répliques, agrémenté de monologues développés en vrais petits discours.

Je ne pouvais en croire mes oreilles. Les jeunes chefs politiques firent une ou deux interventions, mais seulement pour s’assurer que la rencontre — dont ils n’étaient évidemment pas les organisateurs — n’avait aucun caractère réactionnaire contre l’Inde et le Cachemire modernes.

Il devint vite clair qu’il n’y avait dans tout cela pas trace de cuisine politique et de nationalisme malodorant, mais quelque chose d’infiniment plus simple, naïf et sympathique à la fois: le chagrin de plusieurs de voir disparaître des traditions, des habitudes locales et des expressions folkloriques précieuses à tous.

Longtemps, on parla des chants populaires composés par tel musicien ou parolier à des occasions dont on garde encore le souvenir. Jamais écrites, les strophes se chantent à la veillée, mais peu à peu l’une ou l’autre manque à l’appel,

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ou bien les paroles sont faussées, détériorées à mesure que passent les hivers. Tous tombèrent d’accord qu’il fallait sauver les chansons les plus amusantes et les plus gracieuses.

Puis la conversation prit un tour plus large. Quelqu’un parla livres, chroniques et biographies. Un instituteur se plaignit que ses écoliers ne savaient rien du passé de leur petit pays du Ladak. Un marchand confessa n’en rien savoir non plus lui-même, ajoutant qu’il ne demanderait pas mieux que d'en entendre parler ou d’en lire quelque chose. Le trésorier du roi, qui était présent en tant que lama aussi bien que comme officier du palais, rétorqua que la bibliothèque royale n’était pas fermée et qu’il s’engageait même à aider quiconque voudrait la consulter. Surprise dans l’assemblée; clin d’œil de mon voisin, qui a comme moi des vues sur les chroniques de la dynastie.

Peu à peu, des suggestions se dégagèrent: l’un annonça qu’il pouvait mettre la main sur tel manuscrit et le prêterait volontiers. Gergan [LE Joseph Gergan, père de Sunkyi, épouse de Tsetan Puntsok, le meilleur ami chrétien tibétain de PV] proposa qu'on dressât une liste de «monuments historiques».

Quelques-uns voulaient étudier les fresques des couvents. Ts’etan P'untsok [gendre de Joseph Gergan] offrit de donner des causeries sur l’origine de l’écriture tibétaine et sur le développement de la chanson.

Soudain, je remarquai combien nous étions loin de mes premières craintes. Ce n’était pas à un accès de chauvinisme que nous avions affaire, mais bien à l’éclosion d’une conscience nationale. [Quelle différence… ?
N’y aurait-il pas non plus un risque de mainmise chrétienne sur cette « aube », à lire la liste des participants
]

Non pas à l’acceptation tacite et quasi-automatique de la tradition, dont l’Asie souffre trop souvent, mais à la prise de conscience des valeurs du passé. La plupart de ces marchands, de ces instituteurs, de ces prêtres mêmes avaient eu l’occasion de voir une partie de l’Inde dans leurs voyages d’affaires, durant leurs études ou en pèlerinage. Au lieu d’en ramener une admiration irréfléchie pour le génie indien ou la culture occidentale telle qu’elle apparaît dans les villes de l’Inde, ils avaient réussi à dominer leurs impressions et à étudier cette civilisation.

Mais plutôt que de la

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juger, ils avaient fait un retour sur eux-mêmes. Et ils avaient — par comparaison, par opposition quelquefois — compris l’importance de leur propre passé. Découverte qui débordait infiniment les bornes de ce que j'avais envisagé.

Un peuple, dans la personne de ses chefs, se découvrait distinct par sa culture, et en même temps portait un jugement de valeur sur sa langue, sa littérature, ses arts, ses traditions, en un mot, son esprit.

Je rentrai chez moi, rêveur. Nous avions fondé une société culturelle, avec divers groupes décidés à se mettre à une étude systématique. Pour moi, c’était la perspective d’approcher quelques vieux livres poussiéreux que j'avais perdu espoir de ne jamais pouvoir ouvrir.

Mais plus que cette société, ces études, cette poussière, autre chose m’impressionnait: la joie que j'avais surprise sur les visages; la joie de ces hommes d’avoir découvert en eux-mêmes un enthousiasme.

Sans doute, tous aimaient déjà les traditions et les restes de leur passé; mais maintenant, ils allaient prendre une part active à la culture de ce patrimoine en conservant ou en exprimant à neuf ses valeurs originales. Leur conscience nationale venait de s’exprimer en termes de tableaux, de poèmes et de chants…


Une des démarches les plus significatives de l’éveil de cette conscience nationale est la tentative de consacrer comme langue autonome le dialecte tibétain que l’on parle au Ladak, mais qui n’a jamais été écrit. Amorcé par mon ami Ts’etan P’untsok, puis condamné en sa personne [càd condamné lorsqu’il venait de sa personne], le mouvement sembla un instant n’être qu’un aspect d’une lutte personnelle opposant ce chef chrétien à tel chef des lama.

Mais la portée en est tout autre.

Le but de ce mouvement était d’abord purement pédagogique. En effet, la langue tibétaine classique a été constituée

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il y a plus de treize siècles. [À savoir aux VIIIe-IXe siècle, à l’époque du grand empire tibétain, et aussi à l’époque où était introduit le bouddhisme au Tibet. Cette écriture a d’abord servi à mettre par écrit les traductions des ouvrages bouddhiques sanscrits.]. Son vocabulaire a été légèrement rénové depuis lors, et une petite réforme orthographique a pris place vers la fin du moyen âge. Mais sa grammaire et surtout son esprit sont restés immuables. Or ce pays immense, compartimenté à l’extrême, a vu naître des dialectes régionaux par dizaines.

À l’heure actuelle un Ladaque ne peut comprendre sans étude spéciale un habitant de l’Est, ni même du Baltistan tout voisin à l’Ouest. D’autre part, il a oublié la langue classique — que personne ne parle [plus] en aucun lieu du Tibet — au point qu’il ne peut plus l’écrire correctement et la lit avec peine.

Ts’etan-P’untsok et quelques autres, tiraillés entre Le conservatisme inné des Tibétains et le désir de munir les écoliers d’une langue de base vivante, se résolurent à tirer une ligne de démarcation entre la langue classique et le parler moderne. Tant en grammaire qu’en vocabulaire, il fallut distinguer pas à pas les éléments propres au dialecte ladaque de ceux qui constituent le tibétain classique. Un ajustement orthographique et un alphabet adapté à la prononciation actuelle furent considérés comme nécessaires et mis au point.

Rapidement convaincu de sa valeur, je me mis à l’étude de cette nouvelle langue et en rédigeai la grammaire.

Nous voulions faire œuvre de maîtres d’école, et le succès nous combla. Enchantés de pouvoir écrire comme ils parlent et sans difficulté, les enfants adoptèrent du coup l’écriture proposée. Des adultes aussi, l’un après l’autre, renoncèrent à leur respect superstitieux des formes anciennes — que d’ailleurs ils connaissaient très mal — et employèrent la langue moderne dans leur correspondance. Des affiches publiques apparurent en dialecte. Des articles et des brochures, d’où la langue classique était systématiquement écartée, furent imprimés et aussitôt écoulés.

C’est ainsi que le mouvement nous dépassa. Tel de ses promoteurs espérait, inconsciemment peut-être, affirmer la

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valeur intrinsèque des traditions ladaques qui ont façonné le dialecte moderne. Ce désir a-t-il été perçu par ceux qui ont utilisé le nouvel «outil linguistique»? Ou bien l’apparition de cette [nouvelle écriture de la ] langue a-t-elle polarisé des tendances latentes parmi la population? Je ne sais.

Le fait est que, dans l’esprit de plusieurs, et parmi les plus influents, la promotion du dialecte au rang de langue constituée et écrite est devenue comme l’affirmation symbolique des caractères particuliers du Ladak.

Ce groupe de vallées et de plateaux a semblé former une unité géographique et ethnique distincte grâce à l’autonomie linguistique brusquement exprimée. On s’est aperçu que le génie ladaque a des traits particuliers, reflétés dans la langue, mais qui touchent à l’esprit même du pays.

Une conscience nationale s’est cristallisée autour de ce mouvement qui n’avait aucune visée politique.

… La suite dépasse le cadre de ce chapitre. Je ne la résume que pour mentionner les remous que peuvent créer de pareilles démarches dans une société en formation, et pour signaler les conséquences personnelles qui en ont résulté pour notre ami Ts’etan-P’untsok.

Si, par le moyen du dialecte devenu langue, un particularisme ladaque s’affirmait, il ne le faisait pas dans le vide. Indépendamment de toute volonté, il ne pouvait se définir qu’en opposition à d’autres pensées et d’autres visions politiques.

C’est là que les choses se gâtèrent. Les chefs religieux [bouddhistes] estimèrent que cette conscience nationale était dirigée contre Lhasa et le Tibet proprement dit, place forte du bouddhisme lamaïque. La réforme de la grammaire et du vocabulaire leur parut un reniement de la littérature traditionnelle et religieuse du Tibet; chaque simplification dans l’orthographe, une souillure aux textes sacrés. Ils condamnèrent la tentative comme moderniste et hérétique.

Certains chefs politiques locaux estimèrent au contraire que cette prise de conscience nationale était dirigée contre

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Srinagar et le Cachemire, d’où vient, avec l’administration politique, le progrès social [Quel progrès social ?!]. Affirmer la valeur de la langue ladaque, c’était presque adresser un défi à l’hindi, langue officielle de l’Inde et du Cachemire et facteur important de l’unité indienne. C’était un germe d’opposition à l’Union Indienne dont le Ladak fait partie.

Manifestations populaires et procès se succédèrent. Ts’etan P’untsok, haut fonctionnaire du Cachemire, fut particulièrement visé. Harcelé, à bout de patience, il finit par se retirer des affaires publiques.

Mais ce n’était pas un abandon. Conscient de la valeur de sa cause malgré les interprétations erronées qu’on en donnait, sitôt devenu simple citoyen et libre de ses mouvements, il continua de plus belle à écrire et chanter dans le dialecte qu’il a élevé au niveau d’une langue, au service d’une culture ainsi rendue plus accessible à ses compatriotes.

Une véritable renaissance a eu lieu. Grâce à quelques hommes qui ont entrevu l’avenir de leur pays et apprécié les valeurs de leur patrimoine, la langue tibétaine a repris vie sous des traits jeunes et robustes. Elle garde pourtant la richesse, la finesse, le génie dont elle fut dotée au cours des siècles.


J'ai laissé paraître ma crainte du nationalisme et ne veux rien retirer de ce que j'ai sous-entendu. En Europe, notre génération sait trop à quelles extrémités il peut mener pour ne pas frémir toujours à son apparition.

Pourtant, s’il existe un nationalisme négatif qui aboutit à l’oppression d’autrui, il en est un positif qui tend à libérer la nation de l’étranger ou de ses entraves internes, pour la promouvoir à une majorité légitime.

Pour un Asiatique ce nationalisme-là est le merveilleux espoir de demain. C’est aussi la réalité d’aujourd’hui, comme le montrent les nations menées par des hommes

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tels que le Mahatma Gandhi. Compagnons et émules de ce prophète emploient aussi le puissant levier du nationalisme: il commence à soulever même les pierres du Ladak.

Que certains chrétiens militent dans ce mouvement, Cela m’a d’abord surpris et effrayé. Mais ils l’ont fait d’une manière si positive et constructive qu’ils m’ont complètement retourné.

Leur groupe, minorité minuscule de l’ordre d’un pour cent, a toujours été en danger de se désolidariser de l’ensemble du peuple pour s’attacher au missionnaire, pour s’agréger autour de la «station» comme une société à demi étrangère dans son propre pays.

J’en suis venu à penser que ce sens national est nécessaire aux chrétiens de l’Himalaya — et d’ailleurs. Il leur donne la possibilité de se réintégrer dans leur société nationale et d’y travailler à son bien.

Pas question d’une manœuvre qui consisterait à aller au peuple pour l’attirer à soi. Il s’agit d’aller au peuple, au «monde», parce qu’en définitive c’est lui tout entier — et non pas la société des convertis — qui est l’objet de l’amour de Dieu.

Beaucoup de chrétiens en Inde ont compris cette valeur d’un nationalisme, même d’un nationalisme politique, et cette attitude fait aussi son chemin au Ladak.

Mais il y a aussi une autre attitude, parente de la première, qu’on peut appeler nationalisme ecclésiastique. C’est la prise de conscience de sa propre valeur par la Jeune Eglise, et la réaction contre la mainmise du missionnaire blanc sur elle.

Il y a beau temps que ce paternalisme du missionnaire a été condamné, je le sais, mais il est encore vivace, et cela non seulement dans l’Himalaya…

L’Eglise du Ladak a atteint une phase nationaliste dans sa croissance. Je m’en suis aperçu plus d’une fois durant mon séjour, et parfois à mes dépens.

L’Eglise s’est rendu compte qu’elle avait dans ses rangs des gens de l’étoffe dont on fait les responsables, et qu’elle était capable de les soutenir et de les suivre. Elle a désiré prendre l’initiative matérielle et spirituelle.

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Les meilleures théories missionnaires n’ont pas réussi à faire lever le jour de la pleine indépendance des Jeunes Églises et de leur pleine collaboration avec les Églises européennes.

C’est le nationalisme [local] qui en a marqué l’aube. Politique, mais religieuse aussi, cette prise de conscience nationale a été à la base d’une profonde révolution. Ce n’est pas sans heurts que des hommes, naguère des aides, deviennent des partenaires. Dans cette crise, il faut à l’Européen une sincérité et une humilité sans défaut. Il lui faut davantage: du courage et de la foi pour accepter de voir ceux qu’il aime courir le risque d’une émancipation sans retour possible.

Nous avons voulu suivre dans leur tendance les chrétiens du Ladak, et cela jusqu’à leur donner autant de responsabilités qu’ils en demandaient, plus peut-être qu’ils n’en espéraient.

Récemment, au grand émoi de certains, nous nous sommes refusés à prendre nous-mêmes quelque décision que ce fût dans l’Eglise.

Nous avons cru la servir plus fidèlement de cette manière, lui permettant de trouver son autorité et sa force spirituelle.

Mais si nous avons accepté ce risque pour l’Eglise, espérant ainsi faire pénétrer le levain de l’Evangile dans la pâte du peuple où Dieu nous appelait à travailler, nous le faisions avec une vision plus lointaine.

Nous croyons que le jour viendra où ce «nationalisme ecclésiastique» se dépassera lui-même; où, dans l’autonomie, il offrira sa liberté retrouvée à Celui qui seul a droit d’en être le Maître. Pour qu’un jour en Lui tous soient un, il faut d’abord que chacun ait pu devenir soi-même.

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Chap 15

UN AUTRE HIMALAYA
[Nostalgie en avril 1956]



Pour dire au revoir à cette haute vallée de l’Indus, à ces chaînes de l’Himalaya qui ont dessiné leur silhouette sur notre horizon pendant six ans [en fait, 5 ans et demi, de septembre 1950 à avril 1956], à ces étendues de sable, de solitude et de ciel bleu où s’égrènent les travaux et les jours des Tibétains, nous sommes montés une fois de plus sur la colline qui domine la bourgade [de Leh].

A trois minutes de chez nous, une piste se détache des champs et s’enfonce dans un vallon de sable uni. Par endroits, les pieds ne laissent pas de traces, tant est ferme cette surface de cristaux de granit éclatés. L’endroit est démuni de cailloux, modelé avec soin par la main énorme du vent.

Les bords ronds de la cuvette sont trop hauts: on ne voit rien. Le vallon se termine en forme d’amphithéâtre en ruine.

De tas de cailloux en tas de cailloux, nous grimpons les gradins, l’un après l’autre. Sur une terrasse se distingue un mur avec une porte basse et une lucarne: un ermitage abandonné. Solitude. Pis que cela: désertion… Nous aussi, nous allons quitter ces gens. Reviendrons-nous?

La marche est pénible dans le pierrier. La chaussure ne trouve pas d’appui ferme et, à chaque pas, glisse un peu. Nous voulons revoir d’en haut cette oasis de Leh, et en même temps nous redoutons cette vue.

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Entre nous deux grimpe notre petit Jean-Otpal. Même si le souvenir ne s’en grave pas dans la mémoire de ses trois ans, il faut qu’il voie ce pays où il est né. Il ignore le poids d’hier et de demain. Une promenade avec papa et maman est une aubaine. Le gravier ne roule pas sous ses petits pieds…

Un grognement. Couché derrière un quartier de roc, un yak a levé la tête. Il nous regarde longuement sans broncher, puis tourne lentement le mufle et se remet à ruminer on ne sait quoi.

Par endroits, pour éviter la monotonie des éboulis, l’un ou l’autre d’entre nous s’en va muser dans les rochers, affaire d’empoigner le granit à pleines mains pour escalader un ressaut, ou de trotter en équilibre sur une dalle en y appliquant les semelles.

Au sommet le vent nous mord. Avril [1956] est là, le ciel se couvre à l’approche du dégel. Nous nous blottissons dans une niche de pierre, dominant la vallée de six cents mètres. La verdure ne tapisse pas encore l’oasis. Les maisons, carrées comme de petits dés, sont posées à même le plancher du désert.

Soudain me prend à la gorge l’effarante désolation de ce monde de derrière l’Himalaya... Rien que des pierres! Rien que du vent! Les couleurs n’étaient qu’illusions nées des jeux du soleil. De la mince rivière jusqu’aux collines en ruines, c’est le règne absolu du minéral, sans vie, cristallisé, ratatiné.

Qu’est-ce qui retient les Tibétains dans ce désert? Qu’est-ce qui les retient dans leur système social, dans leur vie fossilisée?
—Imagines-tu des tracteurs américains dans la plaine de Leh?
—Tu vois un tunnel de mine, une tour de forage au pied de la colline?...

Là est le problème. C’est cela qui, pendant des années, a — inconsciemment peut-être — pesé sur nous.
[Ce "cela" doit être l'arriération technologique de la société ladakhie]
Malgré les

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apparences, ce pays n’est pas fermé à jamais: s’il l'était, je n’y verrais qu’un objet d’étude, passionnant peut-être, mais relégué dans un musée avec une étiquette.

Non, la société tibétaine n’est pas dans une vitrine cadenassée. Des communications, si faibles soient-elles, existent entre elle et le reste du monde.

Et l’expérience du Pérou, du Groenland, du Sahara et de tant d’autres sont là pour nous rappeler l’extension prodigieuse que ces communications peuvent prendre soudain.
[Conclusion muette: le progrès technologique arrivera aussi au Ladakh, ouf.]

À laisser errer mon regard par un jour gris sur cette terre désolée, j’en viens à me demander si je n’ai pas, avec d’autres, idéalisé ce pays; si je ne me suis pas figuré son peuple, sa culture, sa vie, plus beaux, plus valables qu’ils ne sont.

Tentation de juger — et méjuger — notre vie occidentale dès le moment où, surpris, charmé, on découvre l’Orient.

Tentation de donner une trop grande place à des valeurs tibétaines, simplement parce qu’elles sont tibétaines et que l’exotisme garde toujours la même fascination.
[Tentation dont il est plus à l’abri que l’Occidental moyen, en tant que missionnaire chrétien zélé]

Peut-être sommes-nous victimes de cet engouement de l’étranger, de cette hantise de l’Est, d’un Fernweh qui a dépassé le Heimweh et l’attachement à nos valeurs occidentales?

La prudence veut que, malgré son outrance, nous nous souvenions de l’adage rabâché de Kipling: «L’Orient est l’Orient, l’Occident est l’Occident, et jamais les deux ne se rencontreront.» Nous qui sommes nés en Occident et y avons été façonnés, nous devons nous garder de prétendre avoir compris, assimilé tel ou tel aspect de l’Orient aux cent visages.

Quelle est l’essence de l’un ou de l’autre terme de l’opposition? Personne ne l’a définie, et je la sens inexprimable parce que faite d’éléments trop nombreux et trop subtils pour être enfermés dans des concepts.

Mais il y a des frontières que notre esprit humain ne peut pas franchir, du moins pas impunément. Qu’on pense à quelques-uns des aspects de la vie des Tibétains: notre foi se refuse à cet

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optimisme humain du bouddhisme [ou pessimisme?] qui doit faire de l’homme son propre sauveur. Notre conscience sociale se cabre en face de l’attitude négative où vivent ces individus qui se refusent à devenir des personnes et à prendre leurs responsabilités dans la société. [il faudrait savoir… PV vient de dire qu’ils pensent que L’homme doit se sauver lui-même… n’est-ce pas très adulte au contraire?]

Notre cœur d’époux et de parents se révolte devant le marchandage qui se fait autour de cette sorte de monstre que les Tibétains appellent mariage.

Avouons qu’il y a eu une idéalisation de l’Orient, et en même temps une conspiration entre certains Orientaux chauvins et certains Occidentaux mal renseignés, pour nous présenter des vessies comme des lanternes, et le yoga comme la lumière.

Et pourtant l’Asie est là, avec le Tibet en son milieu. Son existence passive serait déjà à elle seule un point d’interrogation posé à côté de la civilisation européenne, une mise en question de certaines valeurs qui nous semblent vitales et que le Tibétain ne meurt pas d’ignorer.

Mais l’Asie n’est pas passive. Le Tibétain n’est pas comme le yak que, il y a quelques instants, nous avons côtoyé, qui nous a regardés passer, puis a tourné la tête pour mieux ruminer.

Dans cette coupe que nous avons voulu faire à travers la société tibétaine, des filons sont apparus, des replis ont laissé entrevoir des joyaux, des valeurs positives: une culture artistique vivace, un génie religieux centré sur les problèmes majeurs de la vie, surtout quelques personnalités de premier plan.

Il y a eu des Indes différentes: l’anglaise, la française, celle des Maharaja. Il y en a maintenant deux: la vieille Inde, qui est en train de s’effacer, et celle qui fait ses premiers pas et contient tous les espoirs, toutes les promesses que reflètent les yeux d’un enfant.

Le vieux Tibet, lui, malgré le dramatique épisode communiste — que je n’ai eu ni la possibilité, ni l’intention d’étudier —
[«L’épisode» communiste?! PV croyait-il que le communisme au Tibet, en 1957, était terminé? Cette maigre phrase demeure importante, néanmoins, puisqu'elle représente la seule, l'unique allusion faite par PV dans tout le livre à ces événements dramatiques qui ont affligé le royaume du Tibet voisin, durant tout le séjour de PV au Ladakh.]
n’a pas perdu pied. Il reste campé sur sa certitude d’être le centre du monde et son sanctuaire.
[Qui est ce «vieux Tibet»? Le Ladakh? Le royaume théocratique du Tibet de Lhassa? La société tibétaine traditionnelle et technologiquement restée au niveau au Moyen Âge?]

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Mais le nouveau Tibet, sera-t-il conçu? Sera-t-il mort-né? Conçu, oui certainement. Les intérêts pétroliers, militaires, politiques finiront bien par en ouvrir la porte et faire se rencontrer le Tibet et l’Occident, le nomade et la règle à calcul, le yak et le bulldozer.
[C'est bien raisonné, sauf que... tout cela était déjà en cours, en 1956! «L’Occident» est ici synonyme de «la modernité technique»; celle-ci arrivait déjà en 1950-1956 au Ladakh… Les avions militaires indiens empruntés par PV en étaient la preuve… De même que les tanks chinois à Lhassa et l'armée pakistanaise au Cachemire de nord-ouest. Aujourd'hui, en 2025, c'est encore davantage le cas, le neurphone et l'internet ayant conquis le pays comme le reste du monde...]

Rien de plus vain que les spéculations et les «si». Pourtant nos yeux errent sans fin parmi ces hameaux, ces champs gelés et desséchés, ces collines de sable et de caillou, essayant de deviner ce qu’il adviendra de ce pays que nous aimons, quand les routes le sillonneront, quand un barrage coupera la vallée de l’Indus. Entre deux sociétés, deux façons de vivre, le choc sera d’autant plus violent que le monde tibétain émergera de plus loin dans l’histoire.

Sera-ce le choc destructeur que l’Afrique a trop souvent connu? La tourmente qui arrache les vieux arbres et laisse le peuple hébété?

Notre foi se refuse à une telle perspective. Sûrement il restera de ce sol d’exception autre chose qu’un champ de ruines quand aura passé le premier bulldozer. L’intégrité du Tibet n’aura pas été préservée en vain jusqu’à aujourd’hui.

Ce n’est pas à dire que je tienne pour indispensable que subsiste, comme un bloc erratique, dans le monde de demain, tel ou tel aspect de la culture spirituelle ou artistique de ce pays. Je n’attends pas davantage une savante synthèse entre l’âge atomique et l’âge d’avant l’invention de la roue, qui est l’âge du Tibet. L’Inde, dans les régions campagnardes du moins, semble être à la recherche d’une telle synthèse. Elle y atteindra peut-être; mais elle a des ressources humaines que le Tibet est bien loin de posséder.

Si j'ai un espoir, c’est dans les hommes d’ici; dans les personnalités qui se sont développées sur cette terre, dans son climat et dans sa tradition, avec assez de solidité pour supporter la pression titanesque de la civilisation technique. D’eux seuls on peut attendre une sagesse qui saura éviter la stérile

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révolte contre la machine et le «progrès», et renoncer à maintenir ou ajuster des cadres et des formes décidément révolus. Une sagesse qui permettra un authentique renouveau des principales valeurs d’art et de culture, du sens de la communauté, de la vraie méditation dédaigneuse de l’activisme.

Ce ne sera pas une restauration du passé, mais, dans et par des personnes, une renaissance au sens le plus profond du mot: une nouvelle naissance qui porte en elle les gènes de ses ascendants, tout en étant un être organique nouveau devant lequel s’ouvre la vie.

C’est à la formation de ce groupe idéal de personnes que nous devons donc viser, nous qui avons la responsabilité écrasante de précéder, au seuil de cette société, le vingtième siècle qui n’en a pas encore franchi la porte [de la société ladakhie]. Servir ce peuple consiste maintenant à l’équiper pour l’aventure que le monde du dehors va lui imposer: une aventure spirituelle, culturelle, intellectuelle aussi bien qu’économique et sociale. [PV se voit soudainement missionnaire de la société technologique moderne !].

La première démarche est de s’adapter à lui, de s’intégrer à sa vie. On n’insistera jamais assez sur la nécessité de cette marche à la rencontre du Tibétain.

Mais encore faut-il savoir ce qui nous y pousse. Est-ce l’admiration de l’idéaliste? Elle est sincère, mais décidément naïve. Est-ce un intérêt intellectuel? Dieu me garde des ethnographes! [Pourtant, PV représentait un excellent ethnologue…]. [Je veux dire:] qu’il me mène au-delà de la science jusqu’à l’homme! Seul un amour chrétien concret et direct peut nous inspirer à aller humblement et entièrement vers le Tibétain, vivre avec lui, voir le monde par ses yeux, respirer l’air par son nez. Rire avec lui. Souffrir avec lui.

Par cet amour seulement, je crois possible de sentir le poids des traditions qui paralysent le Tibétain; de comprendre son sentiment de supériorité à l’égard d’un monde qu'il croit impur, et son sentiment d’infériorité devant le progrès social des autres pays; d’espérer avec lui le sauvetage de sa

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vieille culture; de croire avec lui au nationalisme positif qui transformera les conditions de sa vie sociale.

Mais, si nous avons besoin de l’amour pour éclairer notre rencontre avec le Tibétain, la foi nous est nécessaire pour éclairer l’avenir, à la veille du bouleversement qui le menace et dont lui-même ne comprend bien ni la nature, ni les dimensions.

De même que nous avons tendance à idéaliser l’Orient et le passé, l’Oriental est tenté d’idéaliser l’Occident et l’avenir. C’est naturellement vers l’Inde que se tournent les regards des habitants de l’Himalaya. Or depuis dix ans l’Inde a connu un essor simplement prodigieux: qu’on pense à l’abolition légale des castes, aux écoles fondées par dizaines de milliers, au suffrage universel, surtout aux deux plans quinquennaux dont le succès a dépassé les meilleures prévisions. Cet essor s’exprime en chiffres. Il s’exprime aussi en optimisme légitime. Dans les plaines de l’Inde il a créé une émulation sociale et économique. Au Tibétain, dont la vision est estompée par le voile de pierre de l’Himalaya, il a contribué à donner une trop bonne idée de ce que lui promet le monde moderne. L’Inde s’est libérée de la tutelle anglaise, mais elle s’est ouverte à la technique, et même au mythe du progrès, venus de l’Occident. L’Européen que l’on avait éconduit par la porte est rentré par la fenêtre; et le propriétaire, ébloui d’optimisme, l’a invité à déposer aux quatre coins de sa maison des charges d’explosif d’apparence bien innocente, qui ont nom progrès social, éducation de la masse, plan financier, équipement agricole ou industriel.

Aujourd’hui le montagnard du «Toit du Monde» s’engage les yeux fermés dans la même aventure. Il imagine avec enthousiasme une maison chauffée au charbon, éclairée à l’électricité, son champ engraissé chimiquement, son fils à l’Université. Mais il ignore les répercussions de ces nouveautés sur sa propre société. Nous avons l’avantage, pour notre

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part, de connaître un peu et cette société, et les révolutions qui ont secoué l’Europe à des moments tout semblables de son évolution. Nous pouvons donc l’instruire, le préparer à cet événement, normal et souhaitable autant qu’une naissance, mais qui, comme elle, ne va pas sans souffrances ni risques.

Or ce pays de l’éternel passé — si l’on peut dire — a ceci de paradoxal qu’il lui manque le recul d’une expérience historique. Il conçoit l’histoire comme se répétant indéfiniment, d’une façon cyclique ou statique qui lui ôte tout intérêt et toute signification.

Pour nous, c’est au milieu des bouleversements, des révolutions, des guerres que nous avons appris à nos dépens que le temps est en marche, que l’humanité a un destin se développant d’un certain passé vers un certain avenir. De cette affirmation, le Tibétain biffe les mots passé et avenir; l’athée, le mot certain. Mais la religion du chrétien est justement une certitude historique. L’histoire est le domaine où Dieu rejoint les hommes. Pour un missionnaire comme pour l’étranger auquel il s’adresse, elle devient un élément fondamental dans la compréhension du monde.

Si nous voulons aider les Tibétains, notre souci constant doit être de leur montrer, sur le plan de la société, l’évolution du monde; et sur le plan de nos relations avec Dieu, la signification que l’histoire a prise par la venue du Fils de Dieu qui lui a donné une direction. Dès lors, affranchis d’un dangereux optimisme tout humain qui risque de les livrer en aveugles à l’aventure imminente, ils pourront affronter victorieusement le heurt de leur civilisation et de la nôtre, découvrir nos vraies valeurs et faire mieux que de simplement les adopter: les ramener à leur pureté originelle.

Car leur origine est chrétienne [Hé non, hélas pour le missionnaire…]. Malgré le pessimisme qui nous envahit devant ce monde «post-chrétien» et déshumanisé, nous devons reconnaître l’inspiration qui l’a façonné.

Les valeurs positives qui subsistent en lui en rendent témoignage

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Pour la société qui vit à l’abri de l’Himalaya, ces valeurs n’auront d’authenticité que dans la mesure où elles seront incarnées par des Tibétains vivant par Christ et pour Lui. [le message missionnaire reprend le dessus]

Main dans la main, nous sommes redescendus de la colline pierreuse vers cette oasis où durant six ans nous avons été à la rencontre des Tibétains.

Les chaînes de l’Himalaya nous encerclent de leurs formes immuables; et pourtant cet Himalaya est autre que celui des premiers contacts, avec des teintes plus subtiles que celles des glaciers, avec un attrait plus poignant que celui d’une prodigieuse géologie.
[Nous avons enfin l’explication du titre de l’ouvrage! L’Himalaya est devenu pour PV et son épouse un «autre» Himalaya, dans le sens qu’ils le voient, qu’ils le perçoivent, différemment, après cinq ans et demi de séjour.]

L’Indus serpente dans le sable; mais il ne s’y perd pas. Il amène jusque dans la fournaise de l’Inde écorchée de soleil la fraîcheur et la vie des hauts sommets.

Sans se lasser, mes yeux ont passé d’un vallon à un autre, ont effleuré sommet après sommet, ont erré de rocher en rocher. Et mes doigts ont touché un granit aux cristaux pleins de lumière.

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Bibliographie citée:

Edouard Schuré: Les Grands Initiés, 1889.
Philippe Frédéric «Édouard» Schuré (21jan1841 – 07avr1929). Écrivain, philosophe et musicologue français, auteur de romans, de pièces de théâtre, d'écrits historiques, poétiques, et philosophiques. Ami de Richard Wagner et de Rudolf Steiner (Wikipedia).

Bêtes, Hommes et Dieux.

À l'Ombre des Monastères tibétains.

Pierre de Grèce et de Danemark et ses travaux sur la polyandrie tibétaine.
The P’a-spun of Leh Tehsil in Ladakh, Eastern Kashmir, India, East and West, ISMEO, Roma, vol. 7 (2), 1956.
A Study of Polyandry, The Hague, Mouton, 1963.

E. D. Soper: The inevitable choice, Vedanta philosophy or Christian Gospel.

H. von Schweinitz: Buddhismus und Christentum.

F. Weinrich: Die Liebe in Buddhismus und Christentum.







TABLE DES MATIÈRES

GRANIT

La machine à remonter le temps
Capitale
En chemin
Vie et travaux
A la recherche du temps perdu
Jeux de nuit
Courrier du cœur
Enfants

TURQUOISES

Lettres
De la magie à la certitude
Peinture religieuse
Une chasse au manuscrit.
Chrétien, mais chrétien tibétain
Aube;
Un autre Himalaya . 11 18 26 SI 50 61 82 93 114 130 140 160 169 178





Achevé d’imprimer
le 31 août 1957
sur les presses de l’Imprimerie
Ganguin & Laubscher S.A.
Montreux







Cinq Ans au Ladakh

Religions Orientales

Bernard Pierre's book on the Nun Ascent



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Créé: 23 déc 2024 – modifié: 27 oct 2025