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A paper by Axel Gosseries on intra- and inter-generational debts, quoting La Faillite Coupable des Retraites (See blue marks, p.4 and p.13), to be published in R. Pellet, ed., … Paris : Economica, February 2006.

Safety copy of internet version Mar 06. Source
The Secret of the West
Cosandey




Dette générationnelle et conceptions de la réciprocité Axel Gosseries
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Dette générationnelle et conceptions de la réciprocité
Axel Gosseries
1
Chercheur qualifié, Fonds National de la Recherche Scientifique,
Université catholique de Louvain (Chaire Hoover d’éthique économique et sociale)
& Facultés Universitaires St Louis (Bruxelles)
Introduction
Pour déterminer si l’on est titulaire d’une dette, il faut une définition de ce que l’on doit. Appréhender
ce que peut signifier l’idée de dette d’une génération envers une autre exige donc que l’on propose et
défende une conception déterminée de la justice entre les générations. Dans cet article, nous voudrions
examiner de plus près les caractéristiques d’une des familles de théories de la justice entre les
générations, celles qui s’articulent autour de l’idée de réciprocité
2
. En équilibre réfléchi (au sens
rawlsien), nous ne pensons pas que cette théorie soit la plus adéquate. Ceci a trait certes à une
différence d’intuition fondamentale entre la théorie égalitariste du maximin que nous privilégions (à
savoir, une théorie promouvant l’organisation sociale où le sort du plus défavorisé serait le meilleur
possible, même au prix d’un accroissement des inégalités si nécessaire) et l’idéal de justice présent
dans la théorie de la réciprocité. Néanmoins, un examen plus attentif de cette dernière sous d’autres
angles peut révéler à la fois des forces inattendues et des difficultés supplémentaires. Si l’on s’oppose
à une vision déterminée de la justice, il importe de le faire pour de justes raisons, qu’elles soient de
nature externe (issues d’intuitions étrangères à la théorie critiquée) ou interne (liée à des incohérences
de la théorie attaquée issues de ses propres principes). C’est cette exigence qui nous conduit aussi à
examiner trois versions différentes (plutôt qu’une seule) de l’idée de réciprocité intergénérationnelle,
ceci permettant d’accroître le niveau de généralité de l’analyse, et donc aussi – paradoxalement en un
sens - la finesse de l’analyse.
Avant d’entamer un tel examen, il importe de développer deux points.
3
Le premier a trait à la
définition assez étroite de la réciprocité que nous adopterons ici, et à deux de ses corollaires pertinents
résultant respectivement du caractère multilatéral et ouvert du contexte intergénérationnel.
4
L’idée de
réciprocité renvoie à la notion d’équivalence des prestations des parties à un échange. Elle implique en
principe que nul ne soit autorisé ou forcé à être un contributeur net ou un bénéficiaire net. Dans un
1
Des versions antérieures de ce texte furent présentées à l’université de Brême (GSSS, 11 mars 2005), à
l’Ecole normale supérieure (Ulm, Paris, 21 mars 2005), à la Katholieke Universiteit Leuven (20 mai
2005), à University College (Londres, 22 septembre 2005) et à l’IEP de Lille (24 septembre 2005). Que
les audiences présentes en ces différents lieux soient chaleureusement remerciées. Mes plus vifs
remerciements pour leurs commentaires et suggestions à A.-P. André-Dumont, A. Autenne, J. Bichot,
D. Casassas, D. Cosandey, M. Fleurbaey, A. Gheaus, S.-K. Kolm, V. Muniz Fraticelli, F. Peter, G.
Ponthière, G.-F. Raneri, Chr. Vandeschrick, Ph. Van Parijs ainsi qu’un lecteur anonyme.
2
Pour des textes de référence sur la réciprocité en générale : Kolm (1984), (2000) & (2006). Et sur la
réciprocité intergénérationnelle : Barry (1989), Masson (1999).
3
Autre point important : nous ne préjugeons pas ici de la métrique à adopter. Lorsque l’on parle de
réciproquer l’équivalent, il faut se demander à chaque fois « l’équivalent en quels termes ? » (de valeur
monétaire à un temps t, de bien-être dans le chef du bénéficiaire, de potentiel de bien-être,…). La
réponse à cette question est laissée en suspens dans le présent travail. Il est évident néanmoins qu’elle
est d’une importance cruciale, en particulier dans les cas de changements des préférences des
personnes, d’une génération à l’autre.
4
Il y a au moins deux raisons possibles d’adopter une définition étroite de la réciprocité. D’abord, ceci
permet de se concentrer sur ce que nous considérons comme étant le cœur même de l’idée de
réciprocité, ce qu’elle a de spécifique par rapport à d’autres notions (ex : impartialité, avantage
mutuel, solidarité,…). Ensuite, nous souhaitons montrer que même une notion si étroite de la
réciprocité permet de construire dans le champ intergénérationnel une théorie relativement robuste de
la justice. Notons également que la notion de réciprocité est utilisée ici en un sens non-Rawlsien. Voy.
Rawls (2001 : 77)
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cadre bilatéral, elle implique l’interdiction de tout transfert net. Dans le cadre intergénérationnel, l’idée
selon laquelle nul n’est censé en principe être ni contributeur net, ni bénéficiaire net – une fois sa vie
écoulée - appelle deux précisions.
D’une part, dans un cadre impliquant plus de deux individus, la règle d’interdiction de transferts nets
ne doit plus être interprétée « deux à deux ». Elle doit être appliquée à la comparaison des prestations
d’un individu (ou génération) par rapport à l’ensemble des autres individus (ou générations) plutôt que
par rapport à des individus (ou générations) déterminé(e)s. Ceci implique qu’un individu peut avoir
opéré un transfert net envers un de ses voisins tout en ayant bénéficié d’un transfert net d’un autre de
ses voisins sans nécessairement se retrouver, in fine, dans la position d’un contributeur net ou d’un
bénéficiaire net (si les deux transferts nets s’annulent). Ceci signifie donc aussi qu’une génération peut
opérer un transfert net envers la suivante tout en ayant bénéficié d’un transfert net de la précédente
sans avoir violé in fine la règle d’interdiction des transferts nets.
D’autre part, le contexte générationnel n’est pas seulement multilatéral - plutôt que simplement
bilatéral. Il présente aussi la caractéristique d’être ouvert sur le futur, ce qui est pertinent pour au
moins une partie des théories de la réciprocité que nous examinerons. En effet, dans un contexte
fermé, même multilatéral, nul ne peut se retrouver dans la position d’un contributeur net sans forcer
automatiquement autrui à être un bénéficiaire net. Dans un contexte ouvert sur le futur, ceci n’est pas
nécessairement vrai, puisqu’une génération est en principe capable de reporter ce bénéfice net sur la
génération qui la suit. Ceci explique par exemple pourquoi une règle de réciprocité n’est pas
incompatible avec l’idée de transférer plus que l’équivalent de ce que l’on a reçu de la génération
précédente à la génération suivante. En bref, il est possible pour une génération, et ce sans violer la
règle d’interdiction des transferts nets, d’être à la fois bénéficiaire nette par rapport à une génération
déterminée, et contributrice nette par rapport à l’ensemble des autres générations.
Le second point sur lequel il importe d’attirer l’attention a trait à une hypothèse d’ordre sociologique
5
,
celle selon laquelle l’idée de réciprocité intergénérationnelle serait particulièrement populaire, même
chez ceux qui ne seraient pas par ailleurs des fervents d’une telle théorie, une fois placés dans un
contexte strictement intragénérationnel. En effet, telle qu’entendue ici, cette idée de réciprocité
implique par exemple l’interdiction de toute redistribution des mieux nantis au profit des plus
défavorisés. Comment expliquer alors – si cette hypothèse résistait à l’épreuve des faits – une telle
attractivité de la théorie de la réciprocité par rapport à une approche plus redistributive au plan
intergénérationnel ?
Parmi les différentes explications possibles, mentionnons-en deux. La première consiste à souligner le
fait que le transfert dont nous gratifie la génération qui nous précède n’est pas seulement perçu comme
une source d’obligation, mais aussi comme une source d’inspiration, dans le cadre d’une recherche de
repères sur ce que nous devons à la génération suivante, une génération qui, pour le formuler
abruptement et de manière délibérément réductrice, n’a initialement rien fait pour nous
6
. Quant à la
seconde, partons d’une distinction entre trois sources possibles d’avantages ou de désavantages:
l’action de la nature, celle d’autrui ou notre propre action sur nous-mêmes. Il se peut que lorsque nous
envisageons la justice intergénérationnelle, nous considérons que notre sort résulte tout entier soit de
ce que la génération précédente nous a transféré, soit de notre propre action, sans qu’il y ait de
transferts « exogènes ». Si cela s’avérait exact, il pourrait sembler naturel de se rabattre totalement sur
la justice commutative. Un monde où tout désavantage vient soit de soi-même, soit d’autrui, sans
jamais provenir de la nature peut se passer d’une approche distributive
7
. Pourtant, il y a du sens à
5
Pour une des rares sources sur ce point : Wade-Benzoni (2002)
6
En ce sens : Wade-Benzoni (2002). Bichot quant à lui utilise la notion d’ « effet d’imitation » (in litt, 9
Jan. 2006). Voy. aussi la notion de « constitution familiale » chez Cigno (2005).
7
En réalité, ceci n’est pas vrai pour toutes les théories distributives. Pour une théorie égalitariste
« sensible aux choix », à la responsabilité, comme celle de Dworkin (2000), si un désavantage
moralement problématique que je subis résulte de mes propres choix, il n’incombe qu’à moi-même de
le compenser. Et s’il est le fruit d’actes de tiers identifiables, c’est à ces tiers qu’il appartient de le
2

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envisager la possibilité de désavantages issus directement d’événements naturels, même dans le
contexte intergénérationnel. Ceci étant, entamons l’examen plus approfondi de l’approche normative
en termes de réciprocité.
1. Trois modèles
Afin de se centrer sur l’essentiel, nous envisageons un monde à quatre générations, définies chacune
comme des cohortes de naissance de 10 ans, G1 étant constituée de l’ensemble des personnes nées au
cours de la première décennie, G2, G3 et G4 de celles nées respectivement au cours de la deuxième,
troisième et quatrième. Parmi les différentes variantes possibles, isolons trois modèles de réciprocité
intergénérationnelle – susceptible d’ailleurs de coexister en pratique. Pour chacun de ces trois
modèles, deux versions sont envisagées. L’une est justificative, visant à justifier l’existence
d’obligations intergénérationnelles. L’autre est substantielle, visant à définir le contenu de ces
obligations. Le premier modèle, que nous qualifierons de « descendant », se décline donc en deux
versions. Sa version justificative prévoit que G2 doit quelque chose à G3 parce que G1 a transféré
quelque chose à G2. Et sa version substantielle définit ces obligations de la façon suivante: G2 doit à
G3 au moins autant que ce que G1 a transféré à G2. Ce modèle descendant est le modèle standard.
Son champ d’application matériel est général, c’est-à-dire qu’il peut s’appliquer à l’ensemble des
transferts effectués dans une direction par une génération. Et surtout, c’est ce qu’on appelle un modèle
de réciprocité indirecte, au sens où le bénéficiaire « final »
8
(G3) n’est pas le même que le
« bienfaiteur » initial (G1), ce qui entretient un rapport avec le caractère multilatéral du contexte
intergénérationnel souligné plus haut. La réciprocation est ainsi re-dirigée vers un tiers. Ceci s’effectue
d’ailleurs en chaîne, rendant possible la construction d’un modèle transitif de transferts
intergénérationnels.
Justificatif
Substantiel
Descendant
G2 doit quelque chose à G3 parce
que G1 a transféré quelque chose à
G2
G2 doit à G3 au moins autant que ce
que G1 a transféré à G2
Ascendant
G3 doit quelque chose à G2 parce
que G2 a transféré quelque chose à
G1
G3 doit à G2 au moins autant que ce
que G2 a transféré à G1
Double
G2 doit quelque chose à G1 parce
que G1 a transféré quelque chose à
G2
G2 doit à G1 au moins autant que ce
que G1 a transféré à G2
Fig. 1 : Les trois modèles de réciprocité et leurs deux versions
Le second modèle se distingue du premier en ce qu’il porte sur des transferts allant dans la direction
inverse. Nous le qualifierons donc d’ascendant. Dans sa version justificative, il prévoit que G3 doit
quelque chose à G2 parce que G2 a transféré quelque chose à G1. Et dans sa version substantielle, G3
doit à G2 au moins autant que ce que G2 a transféré à G1. Un tel modèle – en particulier dans sa
version justificative - est pertinent par exemple pour analyser les systèmes de pension par répartition,
le fait qu’une génération active doive quelque chose à une autre qui arrive à la retraite étant justifié
compenser, et non à l’ensemble de la société. Par contre, imaginons que la théorie distributive
mobilisée ne dénie pas le droit à la redistribution à une personne qui serait pleinement responsable de
son extrême pauvreté (typiquement, une théorie suffisantiste). Dans une société où les désavantages
subis par les personnes ne seraient jamais issus de causes étrangères à des actions librement posées ses
membres (la victime ou des tiers), une telle théorie distributive garderait sa place puisque la justice
commutative elle-même serait incapable dans bien des cas de justifier de la redistribution au profit de
cette personne jugée responsable de sa pauvreté. Merci à G. Ponthière de m’avoir poussé à clarifier ce
point.
8
Le terme « final » est bien sûr en partie trompeur puisque dès que l’on sort du modèle, un tel monde
à 4 générations est lui-même amarré à une nombre indéfini de générations passées et à venir.
3

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selon une telle approche par le fait que cette dernière génération a elle-même fait bénéficier celle de
ses propres parents d’un transfert lorsqu’elle était active.
Ce modèle ascendant est cependant contesté dans le cas des pensions par les tenants d’un troisième
modèle dit de la « double » réciprocité
9
, le seul de nos trois modèles à être un modèle de réciprocité
directe, où le contributeur initial est aussi le bénéficiaire final, dans une relation bi-directionnelle
(synallagmatique). Le modèle de la double réciprocité est défendu en pratique par ceux qui prétendent
que l’obligation de nos enfants de financer nos pensions n’est pas du tout à concevoir comme une
réciprocation du fait que nous avons fait de même en faveur de nos propres parents. Comme l’écrit
Cosandey, « (…) la seule vraie cotisation de retraite, c’est l’argent investi dans la génération suivante.
Les cotisations payées pour la génération précédente représentent un devoir de tout citoyen, mais ne
doivent pas donner de droits nouveaux. Elles règlent la dette que tout un chacun a vis-à-vis de la
génération précédente, pour avoir été pris en charge lors de sa propre enfance »
10
. Ce que nous avons
fait pour nos propres parents en termes de pensions doit être conçu comme la réciprocation de ce dont
nous avons bénéficié de leur part en termes d’investissements d’éducation. Et c’est de la même
manière que nous devrions comprendre ce que nos propres enfants nous devraient en termes de
pensions.
Notons que la distinction « descendant/ascendant » ne doit pas être confondue avec la distinction
« prospectif/rétrospectif »
11
. Que l’on donne à celui qui est devant ou derrière soi ne nous dit pas
nécessairement de l’acte de qui l’on s’inspire pour déterminer ce que l’on doit. Si l’on se limite aux
versions substantielles, la distinction « descendant/ascendant » a trait à la direction des transferts
concernés, alors que la distinction « prospectif/rétrospectif » est relative à la localisation du transfert
de référence par rapport au transfert que l’on s’attache à examiner. Dans les modèles rétrospectifs, le
transfert de référence précède le transfert dont l’on s’attache à définir le contenu (en termes
normatifs). Dans les modèles prospectifs par contre, le transfert de référence est un transfert futur, qui
n’a pas encore eu lieu. Si l’on prend le modèle ascendant par exemple, G3 peut déterminer ce qu’elle
doit à G2, soit en examinant ce que G2 a fait pour G1, soit en tentant d’anticiper ce que G4 fera pour
G3. A notre sens, les modèles rétrospectifs sont plus adéquats que les modèles prospectifs. Les
modèles rétrospectifs peuvent s’appuyer sur des faits avérés alors que les modèles prospectifs sont
contraints d’anticiper des faits futurs qu’il est malaisé d’envisager de façon totalement indépendante
d’une norme « extérieure » de comportement à adopter par la génération suivante. Or, dans un modèle
de réciprocité, c’est ce transfert de référence lui-même qui est supposé fournir une telle mesure de ce
que nous devons.
2. L’objection de Barry
Ces trois modèles ayant été présentés, envisageons une première objection à leurs versions
justificatives, en partant de la question suivante posée par Barry: "si quelqu'un m'offre une pomme
caramélisée, tel un cadeau du ciel, et que je l'accepte, est-ce que le fait que je profite de cette pomme
caramélisée génère pour moi ne fut-ce que la plus petite obligation de distribuer des pommes
caramélisées à autrui?
12
". Une telle question nous contraint à articuler plus avant les raisons pour
lesquelles le fait de recevoir quelque chose pourrait justifier le fait de devoir donner en retour. Il existe
en effet plusieurs approches possibles à cet égard. Soit, l’on considère que nous n’avons effectivement
9
L’expression est utilisée par Cosandey (2003). Bichot (1999) a développé plus tôt des arguments
allant dans le même sens que ceux de Cosandey. Il considère néanmoins l’expression « double
réciprocité » comme inappropriée (in litt.). Nous l’utilisons ici pour maintenir une référence à la
théorie de Cosandey même si l’expression « réciprocité directe » est probablement plus adéquate. Voy.
aussi Bichot (1980) et (1982).
10
Cosandey (2003 : 21)
11
Voy. Kolm (2000 : 30)
12
Barry (1989: 232) (notre traduction). Nous n’examinons pas ici une forme plus particulière de cette
objection qui concerne la justification des obligations de generations de bout de chaîne (première
generation pour le modèle descendant et dernière generation pour le modèle ascendant).
4

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pas d’obligation de donner en retour, ce qui impliquerait le rejet de l’approche de réciprocité. Soit l’on
estime que la réciprocation est en l’espèce du ressort de la gratitude, plutôt que de la justice. Ce
pourrait être la position de Hobbes, qui écrit : “As Justice dependeth on Antecedent Covenant; so does
GRATITUDE depend on Antecedent Grace; that is to say, Antecedent Free-gift: and is the fourth Law
of Nature; which may be conceived in this Forme, That a man which receiveth Benefit from another of
meer Grace, Endeavour that he which giveth it, have no reasonable cause to repent him of his good
will
13
. Cette approche impliquerait elle aussi un rejet des maximes justificatives de réciprocité, dans
la mesure où ces dernières constituent la formulation d’obligations de justice, et non l’identification de
pratiques relevant de la simple gratitude. Une troisième manière de répondre à la question de Barry
consiste à abonder dans le sens de l’objection, tout en montrant que des obligations de justice entre les
générations peuvent être formulées, même si cela ne peut être fait dans les termes de la réciprocité. Ce
serait le cas par exemple d’une théorie égalitariste du maximin, préoccupée par l’amélioration du sort
du plus défavorisé et qui se substituerait à l’approche de réciprocité descendante. Pour l’égalitariste du
maximin – du moins pour celui qui se détacherait totalement d’intuitions liées à la notion d’avantage
mutuel -, la raison pour laquelle nous devons effectuer certains transferts au profit de la génération
suivante n’a rien à voir avec le fait comme tel d’avoir reçu quelque chose de la génération précédente.
Ce qui est en question, c’est plutôt que si notre génération n’effectuait pas de tels transferts, la
génération suivante se retrouverait dans des circonstances plus défavorables que celles dont nous
avons nous-même bénéficié. Et qu’une telle pratique ne serait pas en mesure de nous conduire a un
chemin intergénérationnel où le plus défavorisé, quelle que soit la génération à laquelle il appartient,
soit dans la meilleure situation possible.
Les propositions propriétaristes
Les trois réponses précitées à l’objection de Barry supposent l’abandon du modèle justificatif de
réciprocité. Un tel abandon est-il inévitable? Pas nécessairement. Mais pour l’éviter, il importe
d’identifier des angles d’analyse en termes de justice susceptibles de se superposer à l’idée de
réciprocité tout en y ajoutant un supplément intuitif. Deux approches nous semblent possibles à cet
égard, l’une formulée en termes de propriété collective intergénérationnelle et orientée principalement
vers une idée d’obligation envers les personnes futures, et l’autre fondée notamment sur une notion de
free-riding, et centrée plus directement sur l’idée d’obligations envers les morts, la première n’étant
d’ailleurs pas nécessairement incompatible avec la seconde.
Selon la première, l’idée est que ce dont nous héritons de la génération précédente ne nous appartient
pas à titre plein et exclusif. Cette intuition peut être formulée de façons diverses, avec des
conséquences différentes à chaque fois. Soit - comme dans le célèbre proverbe indien -
14
ce dont la
génération actuelle dispose lui est prêté par les suivantes, ce qui présuppose une pleine propriété
collective - glissante, voire fuyante - dans le chef des générations futures. Soit chaque génération n’est
en réalité qu’usufruitière,
15
la nue propriété appartenant alors aux générations futures, avec le même
phénomène de glissement que dans le prêt, tel que la nue propriété (dans ce cas-ci) n’appartiendra
jamais à un titulaire existant. Soit il s’agit d’un don qui ne serait pas effectué intuitu generationi, mais
destiné au contraire à l’ensemble des générations actuelle et à venir, ce qui ferait des générations
actuelle et à venir les pleins co-propriétaires de cet héritage.
Génération actuelle
Générations futures
Modèle du proverbe indien
Emprunteuse
Pleines co-propriétaires
Modèle de l’usufruit
Usufruitière
Nues propriétaires
13
Hobbes (1651 : 209)
14
« Traitez bien la Terre : elle ne vous fut pas donnée par vos parents, elle vous fut prêtée par vos
enfants. Nous n’héritons pas la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants » (sources
diverses).
15
Une conception remontant au moins à Jefferson (1975/1798 : 445) (« the earth belongs in usufruct to
the living : that the dead have neither powers nor rights over it. The portion occupied by an individual
ceases to be his when himself ceases to be, and reverts to the society »).
5

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Modèle de co-propriété
Co-propriétaire
Co-propriétaires
Fig. 2 : Trois modèles de « propriété collective » intergénérationnelle
Ceci appelle au moins trois remarques. D’abord, il peut certes être recouru analogiquement à ces
différents concepts juridiques (emprunt, démembrement de la propriété, collectivisation de la
propriété) en vue de traduire l’idée générale selon laquelle une génération ne saurait être considérée
comme pleine propriétaire exclusive de ce dont elle a hérité des générations précédentes. Il existe
cependant diverses manières de justifier ce statut juridique, sans nécessairement en faire une position
de principe, par exemple en invoquant la volonté de Dieu (John Locke) – ce qui ne s’en éloigne pas
beaucoup - ou en supposant une telle volonté de la part d’une partie au moins des générations passées
(Léon Bourgeois)
16
. Cette dernière approche est intéressante car il est possible, par un argument de
type « historique », de défendre l’idée selon laquelle, même s’il fallait considérer l’héritage de chaque
génération comme constituant initialement sa propriété exclusive, certaines de ces générations ont sans
doute légué ce qu’elles avaient hérité dans l’esprit d’en faire bénéficie l’ensemble des générations
futures, conduisant ainsi à un processus de collectivisation progressive.
Ensuite, si ces utilisations analogiques de figures juridiques classiques sont pertinentes pour l’analyse
du modèle descendant, elles le sont beaucoup moins pour les modèles ascendant ou double. Ceci
signifie aussi qu’il serait erroné de considérer que chacun de ces trois modèles de propriété correspond
d’une manière ou d’une autre à chacun des trois modèles de réciprocité identifiés plus haut.
Enfin, il importe de souligner les limites des analogies juridiques propriétaristes proposées ci-avant,
une fois que leur régime spécifique est examiné en détail
17
. Ainsi, l’emprunt suppose-t-il en principe la
restitution à l’identique du bien emprunté, ce qui n’est pas possible pour des ressources non-
renouvelables. De même, l’usufruit ne s’applique qu’à des fruits, pas à des produits. Or, les énergies
fossiles appartiennent par exemple clairement à la seconde catégorie. Quant au régime de la co-
propriété, il prévoit que la disposition des biens concernés ne peut être faite qu’avec l’accord des
autres co-propriétaires, - ici : les générations futures. Il faut aussi indiquer que la pertinence de bien
d’autres figures juridiques mériterait d’être explorée, qu’il s’agisse du trust anglais
18
, de
l’emphythéose, de l’usufruit du conjoint survivant, du bail à vie ou de la substitution fidéicommissaire.
Le Fig. 2 fournie ci-avant ne l’est donc qu’à titre exemplatif.
Le domaine du free-riding
Examinons à présent une seconde option possible, qui consisterait à se tourner cette fois plus
directement vers l’idée d’obligation envers les morts et à mobiliser en particulier une notion revisitée
de free-riding. L’argument consisterait à rendre compte de notre obligation de réciproquer, non pas sur
base d’une obligation de restituer aux générations futures un bien qui ne nous appartiendrait pas (seul),
mais plutôt sur base d’une obligation de ne pas se retrouver dans la position d’un free-rider aux dépens
des générations passées. A première vue, l’on pourrait penser que l’idée de free-riding n’a pas lieu
d’être mobilisée chaque fois que les biens transférés d’une génération à l’autre sont de type « rival »,
c’est-à-dire lorsque la jouissance de ces biens par un individu implique nécessairement une réduction
de la jouissance que peut en avoir autrui. Pourtant, dans le cas de la réciprocité descendante - mais non
dans les deux autres – une notion de free-riding pourrait avoir du sens même en présence de biens
rivaux. L’explication se déploie en deux temps. Nous présentons la question générale du champ
d’application du free-riding, avant d’examiner le cas spécifique du free-riding aux dépens des morts.
16
Gosseries (2004, p. 161 s.)
17
Merci à A.-P. André-Dumont et G.-F. Raneri pour des échanges de courrier sur ce point.
18