Lundi 07 Août 2006
Un livre vraiment extraordinaire quoique sa diffusion soit restée très confidentielle (pas de réédition en poche apparemment depuis 1997, c'est toujours le premier tirage qui est vendu presque dix ans après la parution).


Il est facile de comprendre pourquoi le livre a reçu peu d'échos : il est écrit par un auteur qui n'est pas universitaire – c'est un banquier qui a une formation de physicien -, et pourtant il s'attaque à l'explication du développement technologique et scientifique du monde, depuis les origines, à travers toutes les grandes civilisations. Nul doute que les historiens spécialistes de chacune des époques ou des cultures évoquées, ont pu trouver à redire à l'ouvrage ou prétexte à l'ignorer. De la même façon, les économistes du développement peuvent trouver les thèses de Cosandey trop abruptes : il prétend fournir une explication globale au développement sans aucune équation mathématique.


Pourtant, l'honnête homme est obligé de reconnaître que le pari est tenu : on ressort convaincu, de la lecture de ces 450 pages, qu'il y a bien là une tentative réussie d'explication globale du développement technologique et scientifique.


Les thèses de Cosandey tiennnent en une ligne provocatrice, qui peut suffire à éloigner les lecteurs convaincus d'avoir affaire à un charlatan : la thalassographie grecque puis européenne a permis une bonne méreuporie, cause du développement technologique et scientifique....


En réalité, on peut résumer ainsi ses idées :


    • le développement technologique et scientifique a eu lieu partout où une civilisation a connu le succès commercial, succés favorisé par une division politique stable (les deux conditions d'une bonne « méreuporie », du grec meros, « diviser » et euporeos, « être dans l'abondance ») ;

    • les conditions d'une bonne méreuporie sont réunies lorsqu'une civilisation trouve à s'installer sur un territoire propice à la fois aux échanges et à la division politique. Cela implique concrètement que le découpage des côtes facilite les échanges marchands (le transport par mer coutant durablement moins cher que par route1), et la définition de frontières sinon totalement naturelles du moins stables.


Avec ces deux idées, l'essentiel de la théorie de Cosandey est expliqué. Sa force vient ensuite de la surabondante documentation qu'il fournit à l'appui et pour illustrer ces convictions.


Quelques compléments permettent déjà d'avancer dans une meilleure compréhension. A contrario, un parcours des civilisations chinoise, indienne et islamique prouve que bien souvent une civilisation unifiée sous un seul état (l'état universel comme l'appelle Cosandey) n'a plus pour objectif le développement (faute de concurrence), mais le renforcement des pouvoirs politiques. Dès lors, la classe commerçante est rabaissée, les scientifiques peu utiles ou alors juste bons à louer leur bienveillant dictateur. Rien de tel que des états voisins et rivaux, capables de rivaliser pour appliquer le plus vite les meilleures idées, pour mettre en oeuvre chez eux les procédés rejetés ailleurs, ou accueillir les proscrits d'un état voisin frappé d'un sursaut dictatorial.


Le chapitre sur le développement des Universités en Europe illustre à merveille d'une part le fait que les universités sont nées d'un financement commercial, pour résoudre des problèmes pratiques (cartographie, trigonométrie bénéfique aux voyages, algèbre pour les mathématiques financières etc...) Ensuite, leur développement a été favorisé par les rivalités entre Etats, chaque royaume voulant fixer chez lui les réservoirs de savoir que sont les enseignants et étudiants (avec des besoins, propres aux états, de recherche dans des domaines principalement militaires).


Cosandey donne ainsi une intelligibilité aux causes du développement bien supérieure aux autres tentatives d'explication, qu'il rappelle dans un chapitre introductif : ni les spécificités ethniques, ou culturelles, ou religieuses, ou le génie grec, ou le hasard, n'expliquent aussi bien que la thalassographie et l'hypothèse méreuporique le développement technique et scientifique occidental.


L'intérêt des thèses de Cosandey est qu'elles ne sont ni exclusives ni totales. Ainsi l'économie keynésienne classique est parfaitement compatible avec les explications du développement selon Cosandey : c'est un mélange d'incitations microéconomiques (la liberté du commerce, que Keynes respecte dans des grandes lignes) et macroéconomiques (les grands projets militaires ou civils issus de la rivalité interétatique) qui produit la croissance durable. Sont exclues en revanche les thèses ultralibérales (il y a bien un rôle du politique) ou trop dirigistes (lorsque l'Etat prétend se passer d'une classe marchande autonome, il court à la ruine).


Cosandey offre ensuite une interprétation ouverte de la dynamique à l'oeuvre dans l'économie mondiale aujourd'hui. Pour lui, la fin de la rivalité USA/URSS est dommageable car elle a mis fin à la recherche spatiale, l'une des sources de la croissance. Reste alors à savoir si d'autres Etats peuvent relayer cette émulation dynamique. La Chine risque de céder à la tentation de l'état universel, en écrasant ses voisins. L'Europe a mis fin, par la bureaucratie européenne, à la saine émulation entre systèmes nationaux2 : « Prenons le cas des trains ultrarapides. Alors que les Etats-Unis n'en ont développé aucun, et le Japon un seul, l'Union européenne en possède trois : le TGV français (1983), le Pendolino italien (1988) et l'ICE allemand (1991). Le train français, conçu pour parcourir de longues lignes droites, est le plus rapide ; l'italien, destiné aux lignes sinueuses, s'incline dans les courbes pour les passer plus vite ; l'allemand, devant emprunter de nombreux tunnels, est blindé et pressurisé. Cette diversité technologique donne plus de possibilités aux européens de résoudre tous les problèmes ferroviaires. Elle leur permet de conquérir plus aisément les marchés internationaux : les trains ultrarapides européens n'ont aucune peine à emporter les commandes au Texas, en Corée et à Taïwan, face à l'unique concurrent nippon. Un gouvernement européen unique ne se serait pas donné la peine de développer trois types de train ultrarapides différents, ce qui aurait restreint le nombre d'emplois offerts aux ingénieurs et techniciens, et diminué la diversité technologique générale du continent3. »


Il y a cependant des possibilités positives de raviver une compétition technologique mondiale forte, comme celle d'une rivalité dynamique Chine/Inde par exemple. La tentative d'explication globale de Cosandey n'exclut pas l'indétermination et l'aléa puisqu'il ne se prononce pas sur le point de savoir si l'Inde pourra rivaliser avec la Chine.


Le dernier point fort de ce livre est l'érudition impressionnante dont il fait preuve. Au fil des pages, et pour les besoins de l'argumentation, le livre regorge de détails historiques qui sont autant de mini récits : l'histoire de l'université, celle de la Grèce antique, ou de la conquête spatiale, sont incluses en résumé dans cet ouvrage extrêmement riche. Et contrairement à une somme érudite, la lecture reste intéressante, car ces récits ne sont pas donnés pour faire preuve d'érudition mais bien pour étayer une démonstration fort convaincante.


Pour prolonger la lecture du livre, je conseille enfin une visite au site internet de David Cosandey, qu'il alimente régulièrement. Vraiment un livre à découvrir.


 


 


1Cosandey rappelle qu'en 1990, 90% de la population du globe habite à moins de 50 kilomètres de la mer.

2Cosandey n'écarte pas, pour être juste, la possibilité que la mise en commun des capacités des différents états permette de compenser l'effet rigidifiant d'un pouvoir ultra centralisé. Il ne semble cependant guère y croire, et l'histoire récente a montré en sens inverse que bien des grands projets pouvaient venir d'une simple coopération interétatique qui n'a pas besoin d'être redoublée par une centralisation politique et administrative (Airbus, le CERN, Ariane...)

3 En réalité, c'est plus complexe : les différents organismes européens promeuvent une politique de concurrence absolument dogmatique, qui désorganise les compagnies nationales qui sont toutes occupées à devoir perdre au profit de nouveaux entrants les lignes les plus rentables, pour pouvoir garder celles dont personne ne veut. Il ne subsistera donc bientôt plus aucune innovation technologique dans le domaine ferroviaire comme dans d'autres. Les sceptiques peuvent méditer l'interdiction récente faite à Deutsche Télécom de construire du très haut débit à Berlin.

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